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LES LABOUREURS

Quelquefois dès l'aurore , après le sacrifice , Ma Bible sous mon bras , quand le ciel est propice, Je quitte mon église et mes murs jusqu'au soir, Et je vais par les champs m'égarer ou m'asseoir, Sans guide, sans chemin, marchant à l'aventure, Comme un livre au hasard feuilletant la nature; Mais partout recueilli ; car j'y trouve en tout lieu Quelque fragment écrit du vaste nom de Dieu. Oh! qui peut lire ainsi les pages du grand livre Ne doit ni se lasser ni se plaindre de vivre !

La tiède attraction des rayons d'un ciel chaud Sur les monts ce matin m'avait mené plus haut, J'atteignis le sommet d'une rude colline Qu'un lac baigne à sa base et qu'un glacier domine , Et dont les flancs boisés aux penchants adoucis Sont tachés de sapins par des prés éclaircis. Tout en haut, seulement, des bouquets circulaires De châtaigniers croulants, de chênes séculaires, Découpant sur le ciel leurs dômes dentelés , Imitent les vieux murs des donjons crénelés, Rendent le ciel plus bleu par leur contraste sombre , Et couvrent à leurs pieds quelques champs de leur om- On voit en se penchantluire entreleurs rameaux [bre. Le lac dont les rayons font scintiller les eaux , Et glisser sous le vent labarque à l'aile blanche, [che. Comme une aile d'oiseau passant débranche en bran- Mais plus près leurs longs bras sur l'abîme penchés, Et de l'humide nuit goutte à goutte étanchés , Laissaient pendre leur feuille et pleuvoir leur rosée Sur une étroite enceinte au levant exposée, Et que d'autres troncs noirs enfermaient dans leur sein Comme un lac de culture en son étroit bassin ; J'y pouvais adosser le coude à leurs racines , Tout voir, sans être vu, jusqu'au fond des ravines.

Déjà tout près de moi j'entendais par moments Monter des pas, des voix et des mugissements : C'était le paysan de la haute chaumine, Qui venait labourer son morceau de colline Avec son soc plaintif traîné par ses boeufs blancs, Et son mulet portant sa femme et ses enfants ; Et je pus, en lisant ma Bible ou la nature, Voir tout le jour la scène et l'écrire à mesure; Sous mon crayon distrait le feuillet devint noir. Oh! nature, on t'adore encor dans ton miroir. Laissant souffler ses bœufs le jeune homme s'appuie Debout, au tronc d'un chêne, et de sa main essuie La sueur du sentier sur son front mâle et doux, La femme et les enfants tout petits, à genoux Devant les bœufs privés baissant leur corne à terre, Leur cassent des rejets de frêne et de fougère, Et jettent devant eux en verdoyanls monceaux Les feu nies que leurs mains émondent des rameaux ;

Ils ruminent en paix, pendant que l'ombre obscure, Sous le soleil montant, se replie à mesure, Et laissant de la glèbe attiédir la froideur, Vient mourir et border les pieds du laboureur. Il rattache le joug, sous la forte courroie, Aux cornes qu'en pesant sa main robuste ploie, Les enfants vont cueillir des rameaux découpés, Des gouttes de rosée encore tout trempés , Au joug avec la feuille en verts festons les nouent, Que sur leurs fronts voilés les fiers taureaux secouent, Pour que leur flanc qui bat et leur poitrail poudreux, Portent sous le soleil un peu d'ombre avec eux ; Au joug du bois poli le limon s'équilibre, Sous l'essieu gémissant le soc se dresse et vibre , L'homme saisit le manche, et sous le coin tranchant Pour ouvrir le sillon le guide au bout du champ.

La terre, qui se fend sous le soc qu'elle aiguise, En tronçons palpitants s'amoncelle et se brise ; Et tout en s'entr'ouvrant fume comme une chair Qui se fend et palpite et fume sous le fer. En deux monceaux poudreux les ailes la renversent, Ses racines à nu , ses hérites se dispersent; ■ Ses reptiles , ses vers, par le soc déterrés, Se tordent sur son sein en tronçons torturés. L'homme les foule aux pieds en secouant le manche, Enfonce plus avant le glaive qui les tranche ; Le timon plonge et tremble et déchire ses doigts; La femme parle aux bœufs du geste et de la voix, Les animaux courbés sous leur jarret qui plie , Pèsent de tout leur front sur le joug qui les lie , Comme un cœur généreux leurs flancs battent d'ardeur Ils font bondir le sol jusqu'en sa profondeur. L'homme presse ses pas , la femme suit à peine , Tous au bout du sillon arrivent hors d'haleine, Ils s'arrêtent; le bœuf rumine , et les enfants Chassent avec la main les mouches de leurs flancs.

Un moment suspendu , les voilà qui reprennent Un sillon parallèle, et sans fin vont et viennent D'un bout du champ à l'autre, ainsi qu'un tisserand, Dont la main tout le jour sur son métier courant, Jette et retire à soi le lin qui se dévide , Et joint le fil au fil sur sa trame rapide; La sonore vallée est pleine de leurs voix ; Le merle bleu s'enfuit en sifflant dans les bois, Et du chêne à ce bruit les feuilles ébranlées Laissent tomber sur eux les gouttes distillées.

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