‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 638 sur 649 · DANVILLE ET BON.NARD · texte numérisé non relu

DANVILLE ET BON.NARD

Tu sauras , mon ami , que ton bonheur m'enchante ! Je m'en fais une image agréable et touchante; D'un désir tout nouveau je me sens embrasé, J'en rêve... Je t'ai dit qu'on m'avait proposé Une jeune personne aimable et fort jolie...

DANVILLE

Et de te marier tu ferais la folie?

BONNARD

Du ton que tu prends là je suis émerveillé! N'est-ce pas toi , mon cher, qui me l'as conseillé?

DANVILLE

Te marier , Bonnard !

BONNARD

Vois dans un ministère!

Supprime-t-on quelqu'un, c'est un célibataire. Les pères de famille ont un titre éloquent, Qui plaide en leur faveur dès qu'un poste est vacant, Les défend en leur place; eh bien, je me marie Pour me trouver enfin dans leur catégorie.

DANVILLE

A ton âge !

BONNARD

De grâce, es-tu moins vieux que moi?

DANVILLE

Oh! moi, c'est autre chose, entends-tu bien; mais Je te vois en victime aller au sacrifice:

DIALOGUES

Tu cours , tête baissée, au fond du précipice. Quand tu vas t'y jeter, je dois te retenir. Eh ! sais-tu , malheureux , sais-tu quel avenir Te punirait un jour d'une telle incartade ? Cette idée, à ton âge, est d'un cerveau malade. Mon Dieuîqu'un vieux garçon connaitmal son bonheur! Fuis d'un nœud inégal le charme suborneur. C'est unir par contrat la raison au délire , Et l'amour qu'on éprouve au dégoût qu'on inspire. Prendre une jeune femme à soixante ans passés, Pour mourir de chagrin , vois-tu , c'en est assez. Il faut rester garçon , il faut que tu me croies , Ou l'abîme t'attend , tu le perds , tu te noies , Tu n'en reviendras pas.

BONNARD

Ton effroi me confond :

Et que fais-je, après tout? Ce que bien d'autres font, Ce que tu fis toi-même.

DANVILLE

Oh ! moi , c'est autre chose ; Mais toi, songe à quel sort un fol hymen t'expose! Va , le grand mot lâché, ton bonheur t'aura fui , Tes rêves orgueilleux s'en iront avec lui. Que devient de tes goûts le flegme sédentaire , Si ta femme, à vingt ans, n'a pas ton caractère? Elle ne l'aura pas. Tu seras tourmenté, Tu seras le jouet de sa frivolité.

Tu chéris au Marais ton pacifique asile, Et tu suivras ta femme au centre de la ville; Un vieil ami te reste, et ta femme en rira; Tu veux dormir, ta femme au bal te conduira; Ta femme a ton argent , et sa dépense est folle ; Ta femme a ton secret, et ton secret s'envole. Alors l'humeur, les cris , les pleurs à tout propos ,

Et les nuits sans sommeil, et les jours sans repos. Voilà , voilà ta femme !

Ah çà , mais c'est étrange !

Pourquoi voudrais-tu donc, quand la tienneest un angu Que la mienne , mon cher, fût un démon? Pourquoi ?

Oh! moi, c'est autre chose, encore un coup; mais toi ! ... Heureux si la traîtresse , à ton amour ravie , D'un chagrin plus amer n'empoisonne ta vie! Tu verras malgré toi , du jour au lendemain , Ce volage trésor s'échapper de ta main. Tu deviendras jaloux, Bonnard; et quel supplice Si tu surprends chez elle un amant, un complice! Enflammé d'un beau feu pour l'honneur de ton nom, Tu te battras...

BONNARD

Du tout.

DANVILLE

Tu te battras.

BONNARD

Eh non !

Tu peux pour ton honneur prendre ainsi fait et cause; Mais-je dis, à mon tour, que moi c'est autre chose. Je ne me battrai pas. M'exposer ! un moment! Un duel pour cela ne m'irait nullement. Tu me parles d'un ton qui fait que je balance; Mais ailleurs notre affaire exige ma présence. Je me rends sans tarder chez notre protecteur, J'y cours. Peste! un duel ! je suis ton serviteur. LE MÊME , ibid., art 5, se. 4.

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