‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 90 sur 649 · LE PRINTEMPS DO CLIMAT DE LA GRÈCE · texte numérisé non relu

LE PRINTEMPS DO CLIMAT DE LA GRÈCE

Dans l'heureux climat que j'habite, le printemps est comme l'aurore d'un beau jour : on y jouit des biens qu'il amène , et de ceux qu'il promet. Les feux du soleil ne sont plus obscurcis par des vapeurs grossières : ils ne sont pas encore irrités par l'aspect ardent de la canicule : c'est une lumière pure , inaltérable , qui se repose doucement sur tous les objets, c'est la lumière dont les dieux sont couronnés dans l'Olympe.

Quand elle se montre à l'horizon , les arbres agitent leurs feuilles naissantes : les bords de l'Uyssus retentissent du chant des oiseaux, et les échos du mont Hymelte, du son des chalumeaux rustiques. Quand elle est près de s'éteindre, le ciel se couvre de voiles étincelanls, et les nymphes de l'Allique vont d'un pas timide essayer sur le gazon des danses légères : mais bientôt elle se hâte d'éclore, et alors on ne regrette ni la fraîcheur de la nuit qu'on vient de perdre , ni la splendeur du jour qui l'avait précédée; il semble qu'un nouveau soleil se lève sur un nouvel univers, et qu'il apporte de l'orient des couleurs inconnues aux mortels. Chaque instant ajoute un nouveau Irait aux beautés de la nature ; à chaque instant, le grand ouvrage du développement des êtres avance vers sa perfection.

0 jours brillants! ô nuits délicieuses! qucllo émotion excitait dans mon âme celte suite de tableaux que vous offriez à tous mes sens ! 0 dieu des plaisirs ! ô printemps ! je vous ai vu celle

^ Voyc* tableaux en vers.

année dans toule voire gloire ; vous parcouriez en vainqueur les campagnes de la Grèce, et vous détachiez de voire lête les fleurs qui devaient les embellir : vous paraissiez dansées vallées, elles 6C changeaient en prairies riantes; vous paraissiez sur les montagnes, le serpolet et le thym exhalaient mille parfums ; vous vous éleviez dans les airs , et vous y répandiez la sérénité de vos regards. Les Amours empressés accouraient à votre voix, ils lançaient de toutes parts des traits enflammés, la terre en était embrasée. Tout renaissait pour s'embellir : tout s'embellissait pour plaire. Tel parut le monde au sortir du chaos , dans ces moments fortunés où l'homme, ébloui du séjour qu'il habitait, surpris et satisfait de son existence, semblait n'avoir un esprit que pour connaître le bonheur, un cœur que pour le désirer, une âme que pour le sentir *.

Barthélémy. Foyage d' Anacharsis .

l'orage.

L'horizon se chargeait au loin de vapeurs ardentes et sombres : le soleil commençait à pâlir : la surface des eaux, unie et sans mouvement, se couvrait de couleurs lugubres, dont les teinles variaient sans cesse. Déjà le ciel , tendu et fermé de toutes parts, n'offrait à nos yeux qu'une voûte ténébreuse que la flamme pénétrait, et qui s'appesantissait sur la terre. Toule la nalure était dans le silence, dans l'attente, dans un 'état d'inquiétude qui se communiquait jusqu'au fond de nos âmes. Nous cherchâmes un asile dans le vestibule du temple, et bientôt nous vîmes la foudre briser à coups redoublés cette barrière de ténèbres el.de feu suspendue sur nos tètes ; des nuages épais rouler par masses dans les airs , et tomber en torrents sur la terre ; les vents déchaînés fondre sur la mer, et la bouleverser dans ses abîmes. Tout grondait, le tonnerre, les vents, les flots, les antres, les montagnes; et, de tous ces bruits réunis, il se formait un bruit épouvantable qui semblait annoncer la dissolution de l'univers. L'aquilon ayant redoublé ses efforts, l'orage alla porter ses fureurs dans les climats brûlants de l'Afrique. Nous le suivîmes des yeux, nous l'entendîmes 'mugir dans le lointain ; le soleil brilla d'une clarté plus pure; et cette mer, dont les vagues écumantes s'étaient élevées jusqu'aux cieux, traînait à peine ses flots Jusque sur le rivage 2.

le même- Ibidem.

Tableaux en \cn-

La première chose qui se présente, c'est l'immense quantité d'eau qui couvre la plus grande partie du globe; ces eaux occupent toujours les parties les plus basses, elles sont aussi toujours de niveau, et elles tendent perpétuellement à l'équilibre et au repos ; cependant nous les voyons agitées par une forte puissance, qui, s'opposanl à la tranquillité de cet élément, lui imprime un. mouvement périodique et réglé, soulève et abaisse alternativement les flots, et fait un balancement de la masse totale des mers en les remuant jusqu'à la plus grande profondeur. Nous savons que ce mouvement est de tous les temps, et qu'il durera autant que la lune et le soleil, qui en sont les causes.

Considérant ensuite le fond de la mer, nous y remarquons autant d'inégalités que sur la surface de la terre ; nous y trouvons des hauteurs, des vallées, des plaines, des profondeurs, des rochers, des terrains de toule espèce; nous voyons que toutes les îles ne sont que les sommets de vastes montagnes , dont le pied et les racines sont couverts de l'élément liquide ; nous y trouvons d'autres sommets de montagnes qui sont presque à fleur d'eau : nous y remarquons des courants rapides qui semblent se soustraire au mouvement général ; on les voit se porter quelquefois constamment dans la même direction, quelquefois rétrograder, et ne jamais excéder leurs limites, qui paraissent aussi invariables que celles qui bornent les efforts des fleuves de la terre. Là sont ces contrées orageuses , où les vents en fureur précipitent la tempête, où la mer et le ciel également agités se choquent et se confondent : ici sont des mouvements intestins, des bouillonnements, des trombes et des agitations extraordinaires causées par des volcans dont la bouche submergée vomit le feu du sein des ondes , et pousse jusqu'aux nues une épaisse vapeur mêlée d'eau , de soufre et de bitume. Plus loin je vois ces gouffres dont on n'ose approcher, qui semblent attirer les vaisseaux pour les engloutir : au delà, j'aperçois ces vastes plaines toujours calmes et tranquilles, mais tout aussi dangereuses, où les vents n'ont jamais exercé leur empire, où l'art du nautonicr devient inutile où il faut rester et périr; enfin, portant les yeux jusqu'aux extrémités du globe, je vois ces glaces énormes qui se détachent des continents des pôles, et viennent comme des montagnes flottantes voyager et se fondre jusque dans les régions tempérées.

Voilà les principaux objets que nous offre le

Voyez Tableaux en vers

DESCRIPTIONS

vaste empire de la mer. Des milliers d'habitants

de différentes espèces en peuplent toute retendue : les uns, couverts d'écaillés légères, en traversent avec rapidité les différents pays ; d'autres, chargés d'une épaisse coquille, se traînent pesamment et marquent avec lenteur leur roule sur le sable ; d'autres , à qui la nature a donné des nageoires en forme d'ailes , s'en servent pour s'élever et se soutenir dans les airs; d'autres enfin , à qui tout mouvement a été refusé, croissent et vivent attachés aux rochers : tous trouvent dans cet élément leur pâture. Le fond de la mer produit abondamment des planles, des mousses et des végétations encore plus singulières : le terrain de la mer est de sable, de gravier, souvent de vase, quelquefois de terre ferme, de coquillages , de rochers : et partout il ressemble à la terre que nous habitons.

UNE TEMPÊTE DANS LES MERS DE L'iNDE.

Quand nous eûmes doublé le cap de Bonne- Espérance , et que nous vîmes l'entrée du canal de Mozambique , le 23 de juin , vers le solstice d'été , nous fûmes assaillis par un vent épouvantable du sud. Le ciel était serein , on n'y voyait que quelques petits nuages cuivrés, semblables à des vapeurs rousses , qui le traversaient avec plus de vitesse que celle des oiseaux. Mais la mer était sillonnée par cinq ou six vagues longues et élevées, semblables à des chaînes de collines, espacées entre elles par de larges et profondes vallées. Chacune de ces collines aquatiques était à deux ou trois étages. Le vent détachait de leurs sommets anguleux une espèce de crinière d'écume , où se peignaient ça et là les couleurs del'arc-en-ciel. 11 en emportait aussi des tourbillons d'une poussière blanche qui se répandait au loin dans leurs vallons,comme celle qu'il élève sur les grands chemins en élé. Ce qu'il y avait de plus redoutable , c'est que quelques sommets de ces collines , poussés en avant de leurs bases par la poussière du vent , se déferlaient en énormes voûtes, qui se roulaient sur elles-mêmes en mugissant et en ccumant, et eussent englouti le plus grand vaisseau s'il se fût trouvé sous leurs ruines. L'état de notre vaisseau concourait avec celui de la mer à rendre notre situation alfreuse. Notre grand mât avait été brisé la nuit par la foudre , et le mal de misaine , notre unique voile , avait été emporté le malin par le vent. Le vaisseau, incapable de gouverner, voguait en travers , joucl du vent cl des lames. J'étais sur le gaillard d'arrière , me tenant accroché aux haubans du mât d'artimon , tachant de me familiariser avec ce terrible spectacle. Quand une de ces montagnes approchai! de nous , j'en voyais le

sommet à la hauteur de nos huniers , c'est-à-dire à plus de cinquante pieds au-dessus de ma tèle Mais la base de celle effroyable digue venant à passer sous notre vaisseau , elle le faisait tellement pencher que ses grandes vergues trempaient à moitié dans la mer qui mouillait le pied de ses mais, de sorte qu'il élait au moment de chavirer. Quand il se trouvait sur sa crête, il se redressail et se renversait tout à coup en sens contraire sur sa pente opposée avec non moins de danger, tandis qu'elle s'écoulait de dessous lui avec la rapidité d'une écluse , en large nappe d'écume.

Il élait alors impossible de recevoir quelque consolation d'un ami , ou de lui en donner. Le vent élait si violent qu'on ne pouvait entendre les paroles mêmes qu'on se disait en criant à l'oreille à tue-tête. L'air emportait la voix , et ne permettait d'ouïr que le sifflement aigu des vergues et des cordages, et les bruits rauques des flots, semblables aux hurlements des bêtes féroces. Nous restâmes ainsi entre la vie et la mort depuis le lever du soleil jusqu'à trois heures après midi.

bernardin de saint-pierre. Harmonies de ta Nature.

Page 1