‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 93 sur 649 · LE FRAISIER OU LE MONDE D INSECTES SUR UNE PLANTE · texte numérisé non relu

LE FRAISIER OU LE MONDE D INSECTES SUR UNE PLANTE

Un jour d'été , pendant que je travaillais à mettre en ordre quelques observations sur les har-

monies de ce globe , j'aperçus sur un fraisier, qui était venu par hasard sur ma fenêtre , de petites mouches si jolies , que l'envie me prit de les décrire. Le lendemain j'y en vis d'une autre sorte, que je décrivis encore. J'en observai , pendant trois semaines , trente-sept ^espèces toutes différentes ; mais il y en vint a la fin un si grand nombre , et d'une si grande variété, que je laissai là celte étude , quoique très-amusante, parce que je manquais de loisir, ou , pour dire la vérité , d'expressions.

Les mouches que j'avaisobservéesétaient toutes distinguées les unes des autres par leurs couleurs, leurs formes et leurs allures. 11 y en avait de dorées , d'argentées, de bronzées , de tigrées , de rayées , de bleues , de vertes , de rembrunies, de chatoyantes. Les unes avaient la tête arrondie comme un turban ; d'autres , allongée en pointe de clou. A quelques-unes elle paraissait obscure comme un point de velours noir; elle étincelaità d'autres comme un rubis. Il n'y avait pas moins de variété dans leurs ailes : quelques-unes en avaient de longues et de brillantes , comme des lames de nacre ; d'autres , de courtes et de larges , qui ressemblaient à des réseaux de la plus fine gaze. Chacune avait sa manière de les porter et de s'en servir. Les unes les portaient perpendiculairement, les autres horizontalement, et semblaient prendre plaisir à les étendre. Celles-ci volaient en tourbillonnant à la manière des papillons ; celles-là s'élevaient en l'air, en se dirigeant contre le vent, par un mécanisme à peu près semblable à celui de* cerfs-volants de papier qui s'élèvent en formant, avec l'axe du vent , un angle , je crois, de vingt-deux degrés et demi. Les unes abordaient sur cette plante pour y déposer leurs œufs , d'autres simplement pour s'y mettre à l'abri du soleil ; mais la plupart y venaient pour des raisons qui m'étaient tout à fait inconnues : car les unes allaient et venaient dans un mouvement perpétuel, tandis que d'autres ne remuaient que la partie postérieure de leur corps. Il y en avait beaucoup qui étaient immobiles, et qui étaient peut-être occupées, comme moi , à observer. Je dédaignai , comme suffisamment connues, toutes les tribus des autres insectes qui étaient attirées sur mon fraisier, telles que les limaçons qui se nichaient sur ses feuilles, les papillons qui voltigeaient autour, les scarabées qui eu labouraient les racines, les petits vers qui trouvaient les moyensde vivre dansle parenchyme, c'est-à-dire, dans la seule épaisseur d'une feuille; les guêpes et lesmonches à miel qui bourdonnaient autour de ses fleurs , les pucerons qui en suçaient les liges , les fourmis qui léchaient les pucerons; enfin , les araignées qui, pour attraper ces différentes proies , tendaient leurs filets dans le voisinage.

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Quelque petits que fussent ces objets , ils étaient dignes de mon attention, puisqu'ils avaient mérité celle de la nature. Je n'eusse pu leur refuser une place dans son histoire générale, lorsqu'elle leur en avait donné une dans l'univers. A plus forte raison , si j'eusse écrit l'histoire de mon fraisier, il eût fallu leur en tenir compte. Les plantes sont les habitations des insectes, et on ne fait point l'histoire d'une ville sans parler de ses habitants. D'ailleurs, mon fraisier n'était point dans son lieu naturel, en pleine campagne , sur la lisière d'un bois , ou sur le bord d'un ruisseau , où il eût été fréquenté par bien d'autres espèces d'animaux. Il était dans un pot de terre, au milieu des fumées de Paris. Je ne l'observais qu'à des moments perdus; je ne connaissais point les insectes qui le visitaient dans le cours de la journée , encore moins ceux qui n'y venaient que la nuit , attirés par de simples émanations , ou peutêtre par des lumières phosphoriques qui nous échappent". J'ignorais quels étaient ceux qui le fréquentaient pendant les autres saisons de l'année , et le reste de ses relations avec les reptiles, les amphibies, les poissons, les oiseaux, les quadrupèdes, et les hommes surtout, qui comptent pour rien tout ce qui n'est pas à leur usage.

Mais il ne suffisait pas de l'observer, pour ainsi dire , du haut de ma grandeur ; car, dans ce cas , ma science n'eût pas égalé celle d'une des mouches qui l'habitaient. 11 n'y en avait pas une seule qui, le considérant avec ses petits yeux sphériques , n'y dût distinguer une infinité d'objets que je ne pouvais apercevoir qu'au microscope avec des recherches infinies. Leurs yeux même sont très-supérieurs à cet instrument qui ne nous montre que les objets qui sont à son foyer, c'est-àdire à quelques lignes de distance , tandis qu'ils aperçoivent , par un mécanisme qui est tout à fait inconnu, ceux qui sont auprès d'eux et au loin. Ce sonlàlafois des microscopes et des télescopes. De plus, par leur disposition circulaire autour de la tête , ils voient en même temps toute la voûte du ciel, dont ceux d'un astronome n'embrassent tout au plus que la moitié. Ainsi mes mouches doivent voir d'un coup d'œil , dans mon fraisier, une distribution cl un ensemble de parties que je ne pouvais observer au microscope que séparées les unes des autres, et successivement.

En examinant les fouilles de ce végétal, au moyen d'une lentille de verre qui grossissait médiocrement , je les ai trouvées divisées par compartiments hérissés de poils , séparés par des

* Ou nomme corolle l'enveloppe ordinairement colorée qui entoure les organes sexuels de la fleur ; par exemple, la corolle d"unc rose se compose de ce qu'on appelle vulgairement les feuilles de la rose.

canaux et parsemés de glandes. Ces compartiments m'ont paru semblables à de grands tapis de verdure, leurs poils à des végétaux d'un ordre particulier, parmi lesquels il y en avait de droits, d'inclinés, de fourchus,, de creusés en tuyaux, de l'extrémité desquels sortaient des gouttes de liqueur ; et leurs canaux , ainsi que leurs glandes , me paraissaient remplis d'un lluide brillant. Sur d'autres espèces de plantes, ces poils et ces canaux se présentent avec des formes, des couleurs et des fluides différents. Il y a même des glandes qui ressemblent à des bassins ronds , carrés ou rayonnants. Or la nature n'a rien fait en vain. Quand elle dispose un lieu propre à être habité , elle y met des animaux. Elle n'est pas bornée par la petitesse de l'espace. Elle en a mis avec des nageoires dans de simples gouttes d'eau, et en si grand nombre, que le physicien Leuwcnhoecky en a compté des milliers. On peut donc croire, par analogie, qu'il y a des animaux qui paissent sur les feuilles des plantes comme les bestiaux dans nos prairies; qui se couchent à l'ombre de leurs poils imperceptibles, et qui boivent dans leurs glandes, façonnées en soleils, des liqueurs d'or et d'argent. Chaque partie des fleurs doit leur offrir des spectacles dont nous n'avons point d'idées. Les anthères jaunes des fleurs, suspendues sur des filets blancs , leur présentent de doubles solives d'or en équilibre sur des colonnes plus belles que l'ivoire ; les corolles f, des voûtes de rubis et de topaze, d'une grandeur incommensurable ; les nectaires2, des fleuves de sucre , les autres parties de la floraison , des coupes, des urnes, des pavillons , des dômes que l'architecture et l'orfèvrerie des hommes n'ont pas encore imités.

Je ne dis point ceci par conjecture ; car an jour, ayant examiné au microscope des fleurs de tliym , j'y distinguai , avec la plus grande surprise , de superbes amphores à long col , d'une matière semblable à l'améthyste, du goulot desquelles semblaient sortir des lingots d'or fondu. Je n'ai jamais observé la simple corolle de la plus petite (leur , que je ne l'aie vue composée d'une manière admirable, demi-transparente, parsemée de brillants , et teinte des plus vives couleurs. Los êtres qui vivent sous leurs riches reflets , doivent avoir d'autres idées que nous de la lumière et des autres phénomènes de la nature. Une goutte de rosée qui filtre dans les tuyaux capillaires et diaphanes d'une plante leur présente des milliers de jets d'eau ; fixée en boule à l'extrémité d'un de ses

2 le nectaire est un organe de forme variable qui accompagne les Heurs do certaines piaules, cl qui conlienl un mc mielleux. :t». E.)

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poils , un océan sans rivage ; évaporée dans l'air, une mer aérienne. Ils doivent donc voir les fluides monter, au lieu de descendre ; se mettre en rond, au lieu de se mettre de niveau ; s'élever en l'air, au lieu de tomber. Leur ignorance doit être aussi merveilleuse que leur science. Comme ils ne connaissent à fond que l'harmonie des plus petits objets, celle des grands doit leur échapper. Ils ignorent , sans doute , qu'il y a des hommes , et, parmi les hommes , des savants qui connaissent tout , qui expliquent tout, qui, passagers comme eux, s'élancent dans un infini en grand où ils ne peuvent atteindre, tandis qu'eux, à la faveur de leur petitesse, en connaissent un autre dans les dernières divisions de la matière et du temps. Parmi ces êtres éphémères , se doivent voir des jeunesses d'un matin , et des décrépitudes d'un jour. S'ils ont des histoires , ils ont des mois , des années, des siècles , des époques proportionnées à la durée d'une fleur. Ils ont une autre chronologie que la nôtre, comme ils ont une autre hydraulique et une autre optique. Ainsi , à mesure que l'homme s'approche des cléments de la nature , les principes de sa science s'évanouissent.

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. Études de

la Nature.

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