‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 97 sur 649 · LES ARBRES ET LES PLANTES FUNÉRAIRES · texte numérisé non relu

LES ARBRES ET LES PLANTES FUNÉRAIRES

La nature a planté dans tous les sites du globe des végétaux propres à changer en parfum le méphilismc de l'air , et à servir de décoration aux tombeaux par leurs formes mélancoliques et religieuses. Parmi les plantes, la mauve rampante avec ses fleurs rayées de pourpre, et l'asphodèle avec sa longue tige garnie de belles fleurs blanches ou jaunes , se plaisent à croître sur les tertres funèbres. C'est ce que prouve celte inscription gravée sur un tombeau antique : « Au n dehors je suis entouré de mauve et d'aspho-

i Voyez Leçons françaises, 2< partie.

DESCRIPTIONS

« dèle , et au dedans je ne suis qu'un cadavre. » Les fleurs de l'asphodèle produisent des graines dont les anciens croyaient que les morts faisaient leur nourriture , et dont les vivants tirent quelquefois parti. Suivant Homère , après avoir passé le Styx, les ombres traversaient une longue plaine d'asphodèles.

Quant aux arbres funéraires , j'en trouve de deux genres, répandus dans les divers climats : tous deux ont des caractères opposés. Ceux du premier laissent pendre jusqu'à terre leurs branches longues et menues , et on les voit flotter au gré des vents. Ces arbres paraissent comme échevelés, et déplorant quelque infortune : tel est le cazarina des îles de la mer du Sud , que les naturels ont grand soin de planter auprès des tombeaux de leurs ancêtres. Nous avons chez nous le saule pleureur ou de Babylone : c'était à ses rameaux que les Hébreux captifs suspendaient leurs lyres. Notre saule commun , lorsqu'il n'est pas étêté, laisse pendre aussi l'extrémité de ses branches , et prend alors un caractère mélancolique. Shakspeare l'a fort bien senti et exprimé dans la chanson du Saule, qu'il met dans la bouche de Desdemona, prête à terminer ses malheureux jours. Il y a aussi , dans plusieurs autres genres d'arbres , des espèces à longue chevelure : tels sont certains frênes , un figuier de l'Ile-de- France , dont les fruits traînent jusqu'à terre, et les bouleaux du Nord.

Le second genre des arbres funèbres renferme ceux qui s'élèvent en obélisque ou en pyramide. Si les arbres à chevelure semblent porter nos regrets vers la terre , ceux-ci semblent diriger avec leurs rameaux nos espérances vers le ciel : tels sont, entre autres, les cyprès des montagnes, le peuplier d'Italie, et les sapins du Nord. Le cyprès , avec son feuillage douant et tourné en spirale , ne ressemble pas mal à une longue quenouille chargée de laine , telle que les poètes en imaginaient entre les mains des Parques qui filaient nos destinées. Les peupliers d'Italie ne sont autre chose, suivant l'ingénieux Ovide , que les sœurs de Phaélon qui déplorent le sort de leur frère , en élevant leurs bras vers les cieux. Quant au sapin, je n'en connais point de plus propre à décorer les tombeaux : c'est un usage auquel l'emploient fréquemment les Chinois et les Japonais. Us le regardent comme un symbole de l'immortalité. En effet, son odeur aromatique, sa verdure sombre et perpétuelle , sa forme pyramidale qui semble fuir jusque dans les nues, et ce je ne sais quoi de gémissant que ses rameaux font entendre quand les vents les agitent , semblent faits pour accompagner magnifiquement un mausolée, cl pour entretenir en nous le sentiment de notre immortalité.

Plantons donc ces arbres pleins d'expressions mélancoliques sur les sépultures de nos amis. Les végétaux sont les caractères du livre de la nature, et un cimetière doit être une école de morale. C'est là qu'à la vue des puissants , des riches et des méchants réduits en poudre, disparaissent toutes les passions humaines : l'orgueil , la cupi' dite, l'avarice , l'envie; c'est là que se réveillent les sentiments les plus doux de l'humanité , au souvenir des enfants, des époux , des pères, des amis ; c'est sur leurs tombeaux que les peuples les plus sauvages viennent apporter des mets , et que les peuples de l'Orient distribuent des vivras aux malheureux. Plantons-y au moins des végétaux qui nous en conservent la mémoire. Quelquefois nous nous élevons des urnes , des statues ; mais le temps détruit bientôt les monuments des arts, tandis qu'il fortifie chaque année ceux de la nature. Les vieux ifs de nos cimetières ont plus d'une fois survécu aux églises qu'ils y ont vu bâtir. Ombrageons ceux de la patrie de végétaux qui caractérisent les diverses tribus des citoyens qui y reposent ; qu'on voie croître sur les fosses de leurs familles ceux qui les ont fait vivre pendant leur vie , l'osier des vanniers , le chêne des charpentiers, le cep des vignerons ; mettons-y surtout des végétaux toujours verts, qui rappellent des vertus immortelles , plus utiles encore à la patrie que des métiers et des talents ; que les pâles violettes et les douces primevères fleurissent chaque printemps sur les tertres des enfants qui ont aimé leurs pères ; que la pervenche de Jean- Jacques, plus chère aux amants que le myrte amoureux, étale ses fleurs azurées sur le tombeau de la beauté toujours fidèle ; que le lierre embrasse le cyprès sur celui des époux unis jusqu'à la mort ; que le laurier y caractérise les vertus des guerriers ; l'olivier , celles des négociateurs ; enfin , que les pierres, gravées d'inscriptions à la louange de tous ceux qui ont bien mérité des hommes, y soient ombragées de troènes , de thuyas , de buis, de genièvre , de buissons ardents , de houx aux graines sombres , de chèvrefeuilles odorants , de majestueux sapins. Puissé-je me promener un jour dans cet Elysée , éclairé des rayons de l'aurore, ou des feux du soleil couchant , ou des pâles clartés de la lune , et consacré en tout temps par les cendres d'hommes vertueux ! Puissc-je moimême être digne d'y avoir un jour mon tertre entouré de ceux de mes enfants , surmonté d'une tuile couverte de mousse ! C'est par ces décoralions végétales que des nations entières ont rendu les tombeaux de leurs ancêtres si respectables à leur postérité. Dans ce jardin de la mort et de la vie, du temps et de l'éternité , se formeront un jour des philosophes sensibles cl sublimes , des Confucius, des Fcnclon, des Addison, des Young.

DESCRIPTIONS

Là s'évanouiront les vaincs illusions du'monde , par le spectacle de tant d'hommes que la mort a renversés ; là renaîtront les espérances d'une meilleure vie , par le souvenir de leurs vertus.

. Harmonies ite

Page 1