‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 98 sur 649 · L ASPECT DES PYRAMIDES D'EGYPTE · texte numérisé non relu

L ASPECT DES PYRAMIDES D'EGYPTE

La main du temps , et plus encore celle des hommes , qui ont ravagé tous les monuments de l'antiquité, n'ont rien pu jusqu'ici contre les pyramides. La solidité de leur construction , et l'énorinilé de leur masse , les ont garanties de toute atteinte , et semblent leur assurer une durée éternelle. Les voyageurs en parlent tous avec enthousiasme , et cet enthousiasme n'est point exagéré. L'on commence à voir ces montagnes factices , dix-huit lieues avant d'y arriver. Elles semblent s'éloigner à mesure qu'on s'en approche; on en est encore à une lieue, et déjà elles dominent tellement sur la tête , qu'on croit être à leur pied ; enfin , l'on y louche , et rien ne peut exprimer la variété des sensations qu'on y éprouve ; la hauteur de leur sommet, la rapidité de leur pente, l'ampleur de leur surface, le poids de leur assiette, la mémoire des temps qu'elles rappellent, le calcul du travail qu'elles ont coûté, l'idée que ces immenses rochers sont l'ouvrage de l'homme, si petit et si faible, qui rampe à leur pied, tout saisit à la fois le cœur et l'esprit d'étonnement, de terreur , d'humiliation , d'admiration, de respect. Mais , il faut l'avouer, un autre sentiment succède à ce premier transport ; après avoir pris une si grande opinion delà puissance de l'homme, quand on vient à méditer l'objet de son emploi , on ne jette plus qu'un œil de regret sur son ouvrage; on s'afflige de penser que, pour construire un vain tombeau , il a fallu tourmenter vingt ans une nation entière ; on gémit sur la foule d'injustices et de vexations qu'ont dû coûter les corvées onéreuses et du transport , et de la coupe , et de l'entassement de tant de matériaux.

On s'indigne contre l'extravagance des despotes qui ont commandéecs barbares ouvrages; ce sentiment revient plus d'une fois en parcourant les mo- ! numenls de l'Egypte : ceslabyrinthcs, ces temples, ces pyramides, dans leur massive structure, attestent bien moins le génie d'un peuple opulent ei ami des arts, que la servitude d'une nation tourmentée par le caprice de ses maîtres. Alors on pardonne à l'avarice qui, violant leurs tombeaux, a frustré leur espoir : on accorde moins de pitié à ces ruines; et, landisque l'amateur des arts s'indigne , dans Alexandrie, de voir scier les colonnes des palais pour en faire des meules de moulin, le

philosophe, après cette première émotion que cause la perle de toute belle chose, ne peut s'empêcher de sourire à la justice secrète du sort , qui rend au peuple ce qui lui coûta tant de peines, et qui soumet aux plus humbles de ses besoins l'orgueil d'un luxe inutile.

VOLNEY. forage en Egypte.

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