‹ Leçons nouvelles et remarques sur le texte de divers auteursChapitre 11 sur 11 · AD LECTORBM HUJUS LIBELLI · texte numérisé non relu

AD LECTORBM HUJUS LIBELLI

Carminis incompti tenuem lecture libellum,

Pone super cilium; Séria contractis expende poemata t^ugis :

Nos Thymelen sequimur.

Bissula in hoc schedio cantabitur, aut Erasinus,

Admoneo ante bibas.

Jejunis nil scrïbo, Meum post pocula si guis

Legerit, hic sapiet, Sed magis hic sapiet, si dormiet, et putet ista

Somnia missa sibi.

Voici comment M. Corpet traduit ce morceau :

« Au Lecteur.

» Avant de parcourir ces légers essais d'une muse un » peu nue, dépose ta gravité, lecteur. Tu fronceras le » sourcil pour juger des œuvres sérieuses : nous, nous » suivons la Thymélé. C'est Bissula qu'on va chanter dans

» cette ébauche, ce n'est pas TÉrasinus. J'ai un conseil à » te donner, c'est de commencer par boire. Je n'écris pas » pour un censeur à jeun. Il faut me lire en quittant la » table, pour bien faire. Qu'on fasse mieux encore : qu'on » s'endonne et qu'on se croie sous le charme d'un rêve. »

M. Corpet met en note : « Scaliger suppose que cet » Érasinus était un parasite ridicule ou un mime du jo temps d'Ausone, et Ausone en le citant ici annonce- » rait qu'il veut rire ou faire rire comme cet Érasinus. t> Pulmann propose de lire : haud Erasinus^ leçon qui me 3) paraît préférable et que j'ai suivie dans ma traduction. y> L'Érasinus est un fleuve d'Achaïe chanté (*) par Ovide » {Métam. XV, 276) et par Stace (Théb. I, 238), qui sont y> ici des poètes sérieux; or Ausone a soin de dire en ï> commençant qu'il n'imite pas les œuvres sérieuses. » Peut-être aussi, sous le nom de ce fleuve, faisait-il » allusion à la Moselle qu'il venait de chanter, sujet plus 30 grave auquel il renonce un instant pour célébrer les i> charmes de sa jeune captive. »

Franchement, des allusions pareilles seraient bien subtilement recherchées et peu saisissables pour le lecteur. Ausone avait trop d'esprit pour en faire un usage si peu spirituel; et l'on peut affirmer que sa comparaison se rapporte à un fait, à un nom connu de tous. Je vois, pour ma part, deux façons d'expliquer et de rétablir le passage. Je parlerai d'abord de celle qui me paraît la moins probable, bien qu'elle se prête à la plus facile correction. Je lirais :

utque Gratinas Admoneo ante bibas,

(^) Il faudrait dire simplement : cité.

€ Et, comme Cratinus, je te conseille de boire avant d'entendre la pièce. »

Il n'est pas besoin de rappeler ici ce qu'était Cratinus,

les vers d'Horace qui sont dans toutes les mémoires :

« Prisco si credis, Mœcenas docte, Cratino,

Nulla placere diu nec vivere carmina possunt

Quœ scribuntur aquee potoribus (*),

ces vers citent le fameux comique grec précisément à propos de son enthousiasme pour le vin. Il ne serait pas improbable que ce même Cratinus qui repoussait tout poète buveur d'eau, eût demandé quelque part au public de boire avant d'écouter sa pièce. Cela s'adapterait bien aux vers d'Ausone. Au point de vue des confusions graphiques, dans utqtie l'abréviation de que pouvait être facilement confondue avec le signe identique du t cursif en forme de 8 (*) qui aurait fait prendre utque pour aut; quant au mot principal, le rapprochement des formes Cratinus et Erasinus, avec un E lunaire, montrera combien l'analogie est frappante :

cmftnvtr;

En admettant cette correction, on se trouverait avoir un nouveau fragment de Cratinus.

Malgré ce qu'aurait de séduisant cette dernière con-

(*) Epist, I, xrx, 1-3. Voyez l'épigramme grecque conservée dans V Anthologie (Palat. XIII, 29). Si rauteur de cette épigrarame a employé dans ses distiques des vers iambiques au lieu de pentamètres, c'est probablement parce que le second vers est la transcription exacte du vers de Cratinus.

(') Voyez, dans le Dictionnaire de Diplomatique de Dom de Vaines, la planche 31, part. 2.

quête, je n'insiste pas sur cette restitution, parce qu'une autre, moins élégante peut-être, me parait beaucoup plus probable.

Il est manifeste, en effet, que, dans les premiers vers, Ausone fait allusion à crtte épigramme de Martial (*) :

Contigeris nostros, Caesar, si forte lïbellos, Terrarum dominam pone superciliwn,,.

Qua Thymelen spectas derîsoremque Lcdinam^ nia fronts precor carmina nostra legcLS,

Innocuos censura potest permittere lusus :

Lasciva est nobis pagina, vUa proba est.

Les mots : libellas, pone superdliurrij Thymelen^ sont assez caractéristiques pour faire constater Tallusion, mais elle est rendue plus évidente encore par la citation du dernier vers qu' Ausone fait intégralement à la fin de son Centon nuptial^ en adressant au même Paulus une excuse analogue de ses trop libres badinages.

Cela constaté, je pense que l'allusion ne s'arrêtait pas à Thymélé, la fameuse pantomime de Domitien, mais s'étendait au non moins fameux Latinus, camarade de scène de l'actrice. On les séparait si peu que, sur la foi de Juvénal (*), et sur la foi des scènes audacieuses où ils paraissaient ensemble, on avait fait de Latinus le mari de Thymélé. C'était, en tous cas, un mari pour rire.

Je lirais donc dans les vers d' Ausone :

utque Latinus Admoneo ante bibas.

11 nous resterait là un mot traditionnel du pantomime

(») Epigr. I, 5.

(') Sat. l, 36; Cf. une intéressante dissertation d*Â. Politien, Epist. lib. vir.

Latinus, s'apprêtant à jouer devant les convives d'un riche romain, et leur conseillant de se mettre, au préalable, à un certain diapason de gaieté. Cela ne vaut pas, à coup sûr, un fragment nouveau de Cratinus, mais précisément parce que ce texte est moins raffiné, je le crois plus vraisemblable.

Le talus fortement accentué et relevé du trait inférieur de TL pouvant figurer une r mal formée (*), expliquerait encore l'origine de la leçon vulgaire.

Bissula, on n'en saurait douter, était devenue chez son maître une danseuse privée, une pantomime d'intimité. L'allusion à Thymélé et aux libations serait sans aucun à propos avec une autre interprétation. L'esclave avait-elle, plus tard, par des mérites plus sérieux, gagné ou imposé le respect du maître? C'est ce que les pièces perdues nous eussent appris... peut-être. La préface en prose à Paulus, avec ses expressions de tendresse discrète, pouvait laisser croire qu'Ausone avait été le chevalier d'Aydie de cette autre Aïssé; mais l'avertissement versifié, effronté, libertin et tout à fait, régence, ferait craindre qu'il se fût contenté du rôle vulgaire- et triste d'un Fériol. Je regrette que ma restitution vienne fortement appuyer sur cette dernière hypothèse; elle n'est pas la plus honorable : ce n'est malheureusement pas une raison pour qu'elle soit la moins vraie, et tant de précautions oratoires ne semblent que trop la justifier.

Je passe vite à des pages moins hasardées.

Bien qu'Ausone ne se gênât guère, en général, pour adresser à ses amis de vertes admonestations à peine

(*) Voyez les fac-similé de la lettre L donnés par M. de Wailly dans la première planche de ses Eléments de Paléographie»

dissimulées sous Tapparence de saillies épistolaires, il n'est aucun de ceux-ci qui ait dû, plus que le gros Théon, sentir les meurtrissures de cette plume agile et mordante qui, abusant des privilèges de Tesprit et de Tamitié, frappait à coups redoublés, comme pour rappeler qu'elle avait succédé à une férule. Si le sans-façon du poète peut paraître excessif, il nous a valu du moins des pages de causerie familière qui sont pleines d'intérêt. C'est sur un passage de ces curieuses épîtres à Théon {Epist. IV) que je veux appeler l'attention du lecteur.

Ce Théon était un assez pesant personnage, visant au bel esprit sans y atteindre, et ne se laissant pas décourager par les traits satiriques qui pleuvaient sur lui. Il cultivait, vers la pointe du Médoc, à Domnotonus, des terres, ou plutôt des sables, qui s'étendaient peut-être des rives de la Gironde à celles de l'Océan; et, profitant de cette situation maritime pour trafiquer sur les denrées du pays, peut-être même sur le produit de ses pêches et de ses chasses, il vivait en rude campagnard, dans une demeure enfumée, véritable arsenal de filets, de lignes et d'engins de toute sorte.

Ausone, qui, malgré tout, avait pour lui une vieille et sincère amitié, ne réussissait pas facilement à l'arracher à ses occupations rustiques.

« Que fais-tu donc, lui disait-il dans une de ses » missives, que fais-tu donc perdu là-bas, tout au bout » du monde, poète travailleur de sables, condamné à » racler la grève près des lieux où l'Océan finit, où le y> soleil se couche, ami Théon, qu'une méchante cabane » emprisonne sous son toit de roseaux, ou qu'une ferme i> à faire pleurer noircit de fumée résineuse? Que disent i> tes Muses et ton Apollon?... Quelle espèce de vie mènesï) tu, sur les plages des Médules? Fais-tu le commerce.

y> accaparant, pour un peu de monnaie fraudée (*), ce » que, vendeur insatiable, tu placeras ensuite à des prix j> fous, blanches mottes de suif, gras pains de cire, poix y> digne de la Narycie, papyrus en feuilles, torches fumante) tes, éclairage infect du paysan? Vises-tu par hasard à » de plus hauts faits et as-tu entrepris de faire la chasse » aux brigands qui désolent toute la contrée?... ou bien, » te réunissant à ton frère, t'es-tu mis à cerner, dans des » rets et des filets empennés, les cerfs errants à travers » les fourrés déserts, ou à poursuivre de clameurs et D pousser au piège le sanglier ruisselant d'écume?... Mais y> peut-être qu'évitant la chasse, à cause de ses périls, j> tu te laisses entraîner par la passion de la pêche, car D l'ameublement de Domnotonus n'étale d'ordinaire pour j> toutes richesses que manteaux aux mille nœuds, desj> tinés aux sujets de Nérée, javelots, éperviers, et toute 3> la série des filets aux noms rustiques, nasses et hame- » çons garnis de vers. Confiant en ce riche matériel, tu 3) fais le brave : ta demeure opulente regorge de toutes 3> parts des dépouilles du littoral. On y apporte du sein j) des flots le créac, la pastenague meurtrière, les molles i> platusses, le toul piquant, les gâtes mal défendues par ï> leur épine, les perlons, etc. »

Tota supellex Domnotoni taies solita est ostendere gazas :

Nodosas vestes animantum Nerinorum, Et Jacula, et fundas, et nomina villica Uni, Colaque, et indutos terrenis vermibus hamos,

(*) Je suis l'interprétation proposée par Martin Despois. La falsification des monnaies était fréquente à cette époque, et on en trouve une mention très curieuse dans le Querolus, p. 131 de Tédition de Klinkhamer.

Le vers douteux est celui-ci (v. 56) :

Et jacula et fandas et nomina villica Uni,

Les plus anciennes éditions, faites sur des manuscrits, portaient, à la fin du vers, bellicanij ce qui ne signifie rien et ne fait pas la mesure. Le manuscrit de l'Ile-Barbe donnant vilicalini^ Turnèbe, informé de cette leçon par son ami Roussard, n'eut pas beaucoup de peine à formuler la correction qui est devenue le texte vulgaire. Je crois cependant qu'il y avait moyen de faire mieux, en tenant compte, dans une certaine mesure, de l'ancienne leçon belUcani qui, au milieu de son barbarisme, doit renfermer quelques restes du texte primilif.

On a supposé que nomina villica Uni signifiait les noms rustiques des filets que leur élrangeté ne permet pas d'insérer dans des vers. Mais je ferai remarquer que, chez Ausone, cette formule phraséologique très fréquente forme d'ordinaire apposition (*), en sorte qu'il paraît plus conforme à son style de rapporter ces mots à ce qui précède. Puis villica n'est point le mot juste (*); on

(') Voyoz, par exemple : Parental. XXII, 1 ; Urb. XIII, 9, avec l'ancienne variante, MoselL 177; Epist. VI ad Theon,, 21; Prœfat. ad Syagr. 21.

(') Cet exemple est, si je ne me trompe, le seul que l*on puisse citer du mot villicus pris adjectivement. Or, il n'a d'autre autorité que celle d'une simple conjecture de Turnèbe. Vinet que Ton a quelquefois traité de radoteur, mais qui avait un sentiment très juste de la latinité et une sérieuse érudition, Vinet n'était pas pleinement satisfait de la correction de son illustre contemporain. Bien que l'excellent professeur bordelais ne puisse être comparé à Joseph Scaliger qui était un homme de génie, il faut reconnaître que Vinet s'est montré parfois meilleur critique que son émule, grâce à sa défiance de lui-même et des autres. En fait de défiance, celle de Scaliger ne portait jamais que sur le voisin.

attendrait en ce sens rustica ou paganica (*). Enfin, dans Vénumération de noms de poissons qui suit, on peut constater qu'Ausone n'était guère embarrassé pour faire entrer dans ses hexamètres des dénominations locales qui semblent, au contraire, avoir eu pour lui un sensible attrait.

Je crois que le vers renferme une pointe plus délicate et je lis :

Et jaculat et fundas, et nomina bellica Uni,

€ et des javelots (filets), et des frondes (éperviers) et toute la série des filets aux noms belliqueux, :» ou mieux encore

et nomina duelUca Uni

ce qui se rapprocherait à la fois de la lecture des anciennes éditions et de celle du manuscrit de l'Ile- Barbe («).

Cette leçon formerait une allusion piquante au premier hémfstiche du vers, Etjacula et fundas j offrant des noms de filets qui sont en même temps des noms d'armes de guerre. Cela serait en rapport aussi avec tûmes (v. 58) et avec spoliis (v. 59). Théon qui n'était peut-être pas très courageux (an quia venatus ob tanta pericula vitas)^ avait sans doute la manie.de faire le brave (tûmes) ^ et de parler de ses prises à la pêche comme on pourrait le faire du butin d'une bataille (spoliis). En affectant ici l'emploi de mots ronflants, de mots guerriers, Ausone le raille sur

(*) Voy., dans la même épître, le vers îl, et le vers 177 de la Moselle.

n Ce serait en même temps une de ces légères affectations d*arcbatsme auxquelles Ausone se plaisait fort. LugrèŒ; II, 661 :

Lanigerœ pecudes, et equorum duelUca proies.

ses travers de gascon hâbleur (*), comme sur l'exiguité de sa garde-robe, le double sens de nodosas vestes formant encore une épigramme de la même nature (*). Ailleurs (3), à l'occasion d'un envoi de pommes (mala) et de vers, il le raillera de même en se servant dé l'équivoque de mala qu'il appliquera aux vers mêmes du pauvre Théon ; il le raillera enfin sur la double signification de son nom, qui représente à volonté un dieu ou un coureur.

Cela me remet en mémoire une des épigrammes de notre poète dont le trait repose sur une assonance analogue, et qui, si je ne m'abuse, a besoin, elle aussi, d'une restitution.

La XX® épigramme est adressée à une vieille femme qui avait l'habitude de s'enivrer. Elle s'appelait Méroé : non pas, dit le poète, parce qu'elle avait le teint noir comme les filles de la ville égyptienne Méroé, mais parce qu'elle ne mettait pas d'eau dans son vin et le buvait aussi pur que possible. Le texte dit :

Infaswn sed quod vinwn non diluis undis,

Potare immixtum sueta, merwnque merum,

M. Corpet, à la suite de tous les commentateurs qui l'ont précédé, traduit : « C'est parce que tu ne trempes pas d'eau le vin qu'on te verse, que tu aimes un breuvage

(*) Le baron de Fœneste et M. de Crac trouvent ainsi dans Théon un ancêtre très direct et très inattendu.

{') L'expression nodosas vesles serait certainement trop recherchée si elle n'était pas justifiée par un trait littéraire. Il faut remarquer cependant que cette expression était moins extraordinaire pour Ausone qui connaissait les noms grecs de filets, tels que xaXu(ji(jiaTa (Oppien, Haîieut., III, 82), capes, couvertures.

P) EpisL VI.

sans mélange, et que tu bois pur le vin pur. » Cette interprétation ne me semble pas satisfaisante. D'abord, immixtum ne se dit pas au sens négatif. Cela est un premier fait incontestable. Puis, est-il possible d'admettre qu'Ausone, poète et rhéteur délicat, ait pu dire : « Tu ne mêles pas d'eau à ton vin, accoutumée que tu es à boire de pur vin pur non mélangé. 3> Ce serait, un triple pléonasme que, certainement^ il n'a pas commis. Enfin, la pièce n'a de sel qu'à la condition de donner un jeu de mots final qui présente un rapport sensible avec le nom de Méroé, ce qui n'a pas lieu d'une façon suffisante avec le texte adopté.

Voilà pour la critique du texte vulgaire. La restitution est moins facile à présenter, et je n'oserais proposer formellement une correction. Cependant, on pourrait lire peut-être :

Infasum sed quod vinum non diluis undis, Potare immixtum sueta w^rwnque m^ro es,

c'est-à-dire : € Tu ne verses pas d'eau dans ta coupe et as coutume de boire du vin pur mêlé avec... du vin pur. » Le fait de ce mélange de iMrum mero (*) rendrait plus frappante l'opportunité du nom de Méroé, et, de plus, la clausule du vers : mero esj reproduirait assez exactement la forme même du nom. —-Des jeux de mots analogues se trouvent dans Plaute {Curculio^ 1, i, 76-80) et dans Y Anthologie latine (Burm. I, p. 228).

Je ne me dissimule pas, cependant, le côté faible de la

(*) Les gourmets avaient l'habitude de mélanger le Falerne avec du vin de Chios. Voyez Horace, Sat, I, x, 24. Ausone lui-même, Epist. XVIII, 31^ fait allusion à ces mélanges de vins de diverses origines.

leQon que je viens de présenter; il est dans la place donnée à la particule copulative, particule trop éloignée du commencement du second membre de phrase et jointe à un mot autre que le verbe. Sans préten4re justifier absolument cette licence dans le cas actuel, je crois que Ton pourrait citer des exemples se rapprochant d'une telle construction (*). Le savant Brœkhuisen en a rassemblé un certain nombre dans son édition de TibuUe (p. 347), poète qui affectionne beaucoup ce genre de rejets.

Je ferai remarquer enfin que, pour arriver au jeu de mots visé par Âusone, il fallait nécessairement forcer un peu le langage.

On trouvera, sans doute, mieux que ma conjecture; mais je la crois meilleure que la vulgate, et je la donne pour ce qu'elle est : une simple tentative pouvant mettre sur la trace de la vraie leçon.

Il est peu de textes anciens qui aient exercé la sagacité des érudits plus vivement que ne l'a fait le titre de la XXX® épigraihme d' Ausone. Cette épigramme est une courte énumération des noms divers de Bacchus, terminée par l'épithète de Panthée, que le poète bordelais donne au Bacchus de sa villa. Le titre est ainsi conçu dans les éditions vulgaires :

Myobarbum Liberi Patris signo marmoreo in villa nostra omnium Deorum argumenta habentis.

L'élégant Lilio Gyraldi, ne comprenant point ce

(*j Sur le rejet de la particule et sur sa jonction à un mot qui n'est pas celui sur lequel porte son effet, on peut voir encore les citations et les remarques de Boscha (Notes sur Jean Second, 1. 1, p. 1 15 ; t. II, p. 72) ; Quicherat (Ferst^ca/ion latine, p. 63-64), et Madvig (Grammaire latine, l 474 /. rem.). — Cf. Fortunat, Miscell. VIll, vu, 116.

myobarbumj chercha un à peu près, et proposa de forger un mot : mixobarharum (*), destiné à qualifier Tépigramme composée de noms hétérogènes. Cette conjecture, faute de mieux, a été acceptée par Fleury et par Souchay; cependant elle manque de justesse, car mixobarbarum se rapporterait à l'épigramme elle-même, laquelle n'a rien de barbare; et la synonymie de Bacchus ne justifierait point l'invention de ce barbarisme nouveau, lequel d'ailleurs a le tort capital de ne pas tenir compte des éléments caractéristiques du mot fourni par les manuscrits.

Toutefois, si l'on compare la conjecture de Gyraldi aux conjectures de Turnèbe, de Scaliger et de Huet, on est tenté de lui décerner la palme de la simplicité, tant celles-ci sont laborieusement rafiinées.

Ces trois illustres érudits, frappés par l'assonance des premières lettres du mot myobarbum^ n'hésitent pas à prendre le mot [auç, souris^ pour l'élément principal d'une combinaison savante. Pour Turnèbe, ce mot, réuni à papfi^ç, qui serait une coupe de consécration dans les mystères de Cérès, forme ce fameux myobarbumj image de la puissance mystique de Bacchus. Et d'un.

Scaliger trouve l'explication inadmissible. Et, oubliant lui-même, pour le besoin de sa cause, les conditions spéciales mentionnées par le titre de l'épigramme, il imagine que ce Bacchus était complètement nu, mais

(*) Je renouvelle ici, pour plus de brièveté, une attribution formulée par les divers éditeurs d*Ausone. Elle n'est pas rigoureusement exacte. La conjecture en question est présentée par Gyraldi comme émanant d'un érudit de son temps qu'il ne nomme pas. Il se contente de l'adopter, mais non pas sans réserve, et a le soin de déclarer qu'elle ne le satisfait pas pleinement. Voir Gyraldi, Hist, Deor. styntagma vni, col. 589, éd. de Leyde, 1696, et les Prolégomènes d'Iensius, ibid., p. xv.

iOO

portait au bras une cruche allongée^ finissant en pointe, si allongée et si effilée, qu'on pouvait la comparer à une souris ou à une barbe pointue, ce qui pour Scaliger explique tout.

Pour Huet, cela n'explique rien; et il juge l'interprétation tirée par les cheveux, aussi bien que celle de Turnèbe. Pourtant c'est bien à peu près par là qu'il va la tirer à son tour. Voici son explication :

Ce Bacchus, comme le dit le titre, est une statue Panthée. On donnait ce nom aux simulacres de divinités portant les attributs de tous les dieux, comme, par exemple, le Mars et la Vénus du Panthéon d' Agrippa à Rome (*). Au rapport de Macrobe, les Assyriens avaient érigé en l'honneur du Soleil un simulacre de ce genre, portant une longue barbe pointue. Or, le Soleil est le même qu'Apollon, et, selon Macrobe, Apollon est le même que Bacchus. Peu importe que Bacchus soit représenté ordinairement comme un jeune homme sans barbe, chez Ausone, il en avait une évidemment. Voilà ce que signifie myobarbum. La seconde partie du mot désigne cette fameuse barbe, en latin, et la première, qui est en grec, signifie que cette barbe était pointue comme une souris. — Cela est ingénieux^ et les faits mythologiques allégués ne sont pas sans valeur {^); mais leur application au Bacchus de Lucaniac repose sur l'étymologie fantaisiste d'un mot incertain, et cet amalgame hybride de barbe et de souris ne vaut pas mieux, à mon sens, chez Huet que chez Scaliger.

(*) Le bon Élie Vinet qui, sous sa candide bonhomie, cachait plus de savoir réel que Scaliger ne parait lui en accorder (J. Scaligeri Epislolar. II, 199)» avait, avant Huet, fait la citation de Macrobe et le rapprochement du Panthéon de Rome.

(*) Voyez A. Maury, Histoire des religions de la Grèce antique, t. I, p. 512 et suiv.

L'abbé Souchay, qui ne manquait pas de finesse, fait une remarque fort juste à rencontre de cette conjecture du savant évêque d'Avranches. Si, comme le prétend Huet, myobarbum désigne la statue elle-même appelée ainsi barbe pointue (^)y le titre entier : Myobarbum Liberi Patris signo marmoreo^ signifiera : Statue de Bacchus en une statue ; ce qui est absurde.

Mais ce que Souchay n'a point dit, et ce qui était le

plus utile à dire, c'est que Turnèbe, Scaliger et Huet

ont commencé par altérer, dans le mot expliqué par eux,

la leçon des manuscrits. Gyraldi s'est rapproché de cette

leçon sur un point, mais en s'en éloignant sur un autre.

Les plus anciennes éditions, reproduisant les textes

manuscrits, portent myhobarbum avec un H après F Y (^).

Or, cette lettre, qui ne joue là aucun rôle phonétique,

est un indice dont il faut absolument tenir compte. On

doit remarquer, en effet, que, lorsque, sur des textes

manuscrits, il se rencontre dans le corps d'une leçon

des éléments en apparence inutiles ou inexplicables, la

saine critique impose de ne point les négliger. Les

scribes, en effet, de tout temps, ont été disposés à

supprimer ce qui semblait superflu à leurs yeux ou à

leurs oreilles, mais il ne leur arrive guère d'ajouter ce

superflu que pour reproduire scrupuleusement quelque

lecture dont ils ne comprennent pas le sens. Dans le cas

qui nous occupe, la lettre H, ou au moins le signe que

les imprimeurs ont représenté par un H, est, à cet égard,

(M Pour être logique^ Huet aurait dû dire harhe de souris, l*) Gyraldi, loc. cit,, dit avoir entendu dire qu'un manuscrit portait Mixobarbum. L'H et l'X des anciens manuscrits offrant souvent une grande analogie, l'assertion dubitative de Gyraldi ne saurait suffire à faire admettre une variante du texte des premiers imprimés. Elle viendrait plutôt à Tappui de ce dernier, en faisant constater la présence d'une lettre entre l'Y et l'O.

très caractéristique, et n'a pas dû être introduite par un pur caprice de calligraphe.

D'autre part, si Ton examine la rédaction ordinaire des titres d'épigrammes destinées par Âusone à être placées sous des statues ou des tableaux, on trouvera les formules suivantes :

Picturœ subditi [versus] ubi etc.; epigr. 6.

Tn simulacmm Occasionis etc; ep. 12.

In Corydonem marmoreum ; ep. 31.

In simulacrum Sapphus; ep. 32.

In statuam Rufi etc.; ep. 45.

In tobulam^ ubi etc; ep. 46, Subscriptum picturœ etc.; ep. 71.

In Didus imaginem; ep, 118.

In Medeœ imaginem; ep, 129.

Ce qui fait défaut tout d'abord, dans le titre dont nous nous occupons, c'est la particule initiale que l'on attend toujours en pareil cas : in. Mais est-il exact de dire qu'elle fasse défaut, et ne serait-elle pas cachée dans la lettre avec laquelle on la voit se confondre si fréquemment (0, dans l'M initiale du prétendu -mot mthobarbum? S'il en était ainsi, que représenteraient les lettres suivantes yhobarbum? Cet Y grec désignant un nom d'origine hellénique, il est naturel d'essayer une transcription en grec, puisque nous savons qu' Ausone se plaisait à ces mélanges bilingues.

Nous avons donc un T. La lettre suivante, H, ne peut être un éta^ puisque la troisième est aussi une voyelle, mais la paléographie grecque nous tend la main et nous apprend que n et H sont confondus à tout instant dans les manuscrits (*). Cela nous donne rno, comme premiers éléments

(M Cf. dans Tacite, Hist. III, 36, la confusion de tn ore avec more,

(') Bast [Commentaiio Pakographica^ à la suite du Grégoire de

Corinthe de Schaefer, p. 715) ; « Etiam n e^ H interdum solo verborum

du mot, et nous confirme dans cette présomption que le mot défiguré est un mot grec. Mais, quand on en est là, le reste se devine. Quel est en effet le mot grec, composé de Yno, répondant au sens appelé par le titre de Tépigramme et représentant le nombre et la figure des lettres fournies par les manuscrits et les anciennes éditions d'Ausone? Ce mot est : mOBAePON, qui signifie, tout simplement : socle ou piédestal. Le sens, avec ce mot, n'offrira plus de difficulté, il sera : « Vers à inscrire sur le socle d'un Bacchus portant les attributs de tous les Dieux. » C'est ainsi que Praxitèle avait fait ou fait faire un epigramma destiné à être inscrit a: sur le socle d'un Amour placé au bas de la scène du théâtre d'Athènes » :

èv T^ Tou "EpwTOç Pdcaet tOu uTcb ttjv (JXtjvyî'v tou ^eirpou èxéYpa^pev* x. t. X. (*)

sensu dignosci possunt, quoniam calamus velociter scribenlis parum curât, quem îocum médius ducius, summum, ut decet, an paulo inferiorem, occupet. » Cf. W. Wattenbacli, Anleitung zur griechischen Palœographie, p. 9 de la partie autographiée.

(*) Athénée, DeipnosophisL XIII, 59; p. 591, A, de l'éd. de Casaubon.

Pour Hesychius et le Grand Etymologique, êàOpov est le synonyme de ^aaiç, et désigne le piédestal d*une statue : 6àOpov (rofiaivei... 6àoiv ToO àvSptàvTo;. Le composé ûir66aôpov avait probablement le même sens que le simple. Toutefois, si Ton voulait lui conserver la valeur rigoureuse de ses éléments, il pourrait désigner la frise inférieure du piédestal. (Comparez les formules cum basi et hypobasi, dans quelques inscriptions latines; Orelli, Inscr, lat.y 1541 et 1670.) Rien n*empêcherait en ce cas de supposer que le haut du piédestal de ce Bacchus d'Ausone portât l'inscription grecque formant aujourd'hui la XXIX® épigramme, tandis que le bas, ôw66a8pov, était garni de Tinscription latine, des emblèmes panthées occupant le dé intermédiaire. Cette conjecture n'implique pas nécessairement que les deux inscriptions dussent avoir la même étendue; mais il est bon de remarquer que l'inscription grecque ne semble pas complète. Équivalent do l'inscription latine, en ce qu'elle contient, elle n*a point le trait final caractéristique et ne compte que trois vers. Or, si l'on suppose un vers perdu, à la fin de la pièce grecque, les deux inscriptions se trouveront avoir le même nombre de lettres.

Et quant à Tanalogie graphique des mots, elle est des plus frappantes : qu'on en fasse la confrontation avec une transcription en écriture onciale ou en minuscule :

taVMOBARBUIQ

tuvnoBASRm

La terminaison seule présente une légère dissemblance, mais une dissemblance qui devenait inévitable du moment où la transcription était faite en caractères romains. Une fois le mot naturalisé latin de par l'autorité d'un copiste, la désinence grecque devait faire place à la désinence latine correspondante : c'est sans doute ce qui a eu lieu .

Du reste, la signification du mot que je propose de rétablir suffit à justifier son emploi en langue grecque, le vocabulaire hellénique ayant été adopté par les romains pour les termes techniques d'architecture, ainsi que l'on peut s'en convaincre en parcourant les livres de Vitruve.

Je lis donc : In uTC66a6pov Liberi Patris^ etc.

Si cette restitution, qui me paraît extrêmement probable, était acceptée, comme il ne resterait plus rien de la coupe mystique de Bacchus, de la souris et de la barbe imaginées par Huet, Scaliger et Turnèbe, il faudrait se hâter d'effacer dans nos lexiques le mot myobarbum qu'on y a introduit trop facilement, et qui n'a pour autorité que de simples imaginations.

Puisque je viens de rappeler la confusion fréquente de in et de m^ je signalerai un autre titre d'épigramme où elle me semble s'être produite encore.

L'épigramme X® est écrite contre une femme adultère qui avait voulu empoisonner son mari. Après avoir

administré un poison, la malheureuse, afin de mieux assurer le résultat, en ajoute un second par surcroît; or, ce poison se trouve être l'antidote du premier et sauve la vie du mari infortuné.

Le titre latin porte : In Eumpinam adulteram.

Ce nom d'Eumpina a semblé trop barbare et mal construit pour être exact; Scaliger l'a changé en Eunapiam ce qui est un simple à peu près; et ToUius en veneficam^ conjecture infiniment plus ingénieuse, qui serait acceptable si elle ne s'éloignait pas trop des indices fournis par les manuscrits. Je crois que l'on se rapprocherait beaucoup de ces indices en lisant Eunomam^ Ym aurait été prise pour in^ ainsi que je l'ai dit plus haut, et Yo pour un p^ soit que sa forme onciale en deux croissants opposés ait facilité directement la confusion, soit que son tracé un peu petit rapproché du trait vertical d'une N ait figuré un P lié à cette N : EVNOMAM (0-

Dans sa LXXV® épigramme, Ausone donne à un médecin le nom d'Eunomus. Ici celui d'Eunoma ferait une allusion satirique à l'heureuse formule — eu et vofA-^ (*) — des breuvages ordonnés par la femme adultère.

En un sujet aussi médical, et chez le fils très érudit d'un médecin qui ne parlait que la langue d'Hippocrate (^), on ne saurait être surpris de rencontrer une étymologie grecque; puis, nous savons par d'autres exemples (♦) que

(*) n est presque superflu d'ajouter que cette lecture et Tintroduction du P devait amener fatalement le changement postérieur de l'N en M, en vertu du principe d'assimilation.

(') Comparez Siavopiiq. La forme grecque 'Euv^pia est d'ailleurs connue.

(') Ausone [EdylL II, 9) dit de son père :

Sermone impromtus Latio; verum Attica Ungua Suffecit culti vocibus eloqw'i,

(*) Voy. Ausone, Epigr. 41.

notre poète ne dédaignait pas ces jeux de mots sur dès noms helléniques.

Il s'était d'ailleurs exercé sur les charmants tours de force de Y Anthologie grecque^ et je ne saurais mieux faire, pour terminer ces notes, que de m'arrêter sur une de ses plus élégantes traductions. — L'épîgramme LXXXII est tirée d'une pièce grecque dont le premier vers était ainsi conçu ;

'A ydpiç à 6paî6xouç d^apiç X^P^^* « Un bienfait lent à venir est un bienfait mal fait (*). »

Ausone a dit, d'après toutes les éditions :

Grotia quœ tarda est ingrat a est. Gratia namqae Cum fieriproperat, grotia grata magis.

Cela rend bien le jeu de mots de l'original, mais à la condition d'introduire une correction dans ce texte. Je ne puis comprendre en effet comment tous les éditeurs, sans exception, ont ponctué cette pièce de telle sorte qu'au lieu d'être une exacte copie de l'original, ce n'est plus qu'un à peu près surchargé d'un pléonasme.

Il est clair que dans le vers grec l'effet littéraire est tout entier dans le rapprochement des mots iyjxç^i^ xàçiq, Ausone n'a pas manqué de reproduire le même artifice, en rapprochant les mots ingrata gratta^ mais ses éditeurs les ont séparés par une ponctuation inopportune qui brise tout. Je propose hardiment de la modifier et de lire :

Gratia quœ tarda est ingrata est gratia; namque Cum fieriproperat gratia, grata magis,

[^) Traduction de M. Corpet.

Le premiers vers ainsi rétabli reproduit mot pour mot le gpeo de Tinscription.

Ce grec appelle mou regard sur celui de Fépigramme qui précède :

ec le commencement est la moitié du tout 2>. Après ces premiers pas, en effet, je me laisserais aller volontiers à donner ici même tout le restant de ces remarques. Mais Ausone lui-même, par la bouche d'un des sept sages, semble me crier : [XYjSàv oyav. Je m'arrête donc, Bt souhaite, sans l'espérer beaucoup, que dans ces causeri es capricieuses le lecteur bienveillant n'ait trouvé Rien de trop.

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