AU80ME
SoMifAiRB. — La X* épître d'AuBone. -^ Les Caténcplies de M. Corpet et les imaginations de Scaliger. — Classement des Épttres à Paulus. — Saintes, Bordeaux et Lucaniac. — Restitutions. — Les Causes crasses du moyen ftge et les Causes salées des Gkllo-Romains. — Le Débat du boulanger et du cuisinier, — Le Delirus d'Axius Paulus et le Dissonnant d*Ausone. — Les vers marchant à cloche-pied. — Le signe de Tabréviation de er. — Um onciale prise pour er, — Bissula. — L'Erasinus. — Le comique Cratinus — Allusions à Martial. — Le pantomime Latinu s. — Bissula «t Alssé. — L*épttre au médocain Théon. — Restitution, jeux de mots. — L'épigramme à une vieille buveuse. — Pléonasmes indices d'une mauvaise lecture. — Tentative de restitution. — La place de que chez TibuUe. — Le Myobarbum, — Gyraldi, Tumèbe, Scaliger et Huet. Leçon des manuscrits négligée à tort. — Une H importante. — Confusion de m et de in^ — Restitution. — Un mot grec caché sous le latin. — Un mot à supprimer dans les lexiques. — Encore m et in confondus. — Restitutions. — Jeux de mots sur des noms propres. — Une ponctuation qui gÂte tout. — Conclusion.
C'est l'épître X® d'Ausone, adressée à Axius Paulus, qui a fourni à Chénier quelques-uns des traits cités plus haut. Elle me semble avoir été très mal comprise de tous les commentateurs. Je vais m' efforcer de la traduire et de l'expliquer :
« AtJSONB A PAULUS.
» S'il est permis parfois de se fier à ces trompeurs de }) poètes, si tout ce qu'ils avancent n'est point éternel )) mensonge, Paulus, toi jadis le plus célèbre nourrisson » des Muses de Castalie, toi leur père aujourd'hui, ou D leur aïeul, ou même quelque chose de plus vieux que ï) leur bisaïeul, comme fut autrefois le roi de Tartessus
» souviens-toi de tenir fidèlement tes promesses. Phœbus y> ordonne que Ton dise vrai, et s'il souffre que les sœurs » Piérides s'oublient quelquefois, jamais lui-même il ne » dévie de son sillon. Ainsi donc, ami, ne va pas te » repentir de la promesse jurée entre nous, et, sans » perdre de temps, arrive, ou en bateau ou en char; soit y> en prenant par ces lieux où là Garonne, enflée par le y> refoulement de vagues ondoyantes, semble menacer y> r Océan, soit par cette route fréquentée dont le gravier y> brisé conduit à Blavia la guerrière. De mon côté en » effet, au premier jour après la fête de Pâques, je brûle » d'aller aux champs. Rassasié ici des cohues populaires, y> des rixes ignobles de carrefours, j'ai assez vu les rues » trop étroites regorger de flots humains et les places y> envahies par la populace cesser de mériter leur nom. 3> L'écho troublé répète confusément les cris : Arrête! j> frapper tire I donne I gare! Ici c'est un porc fangeux D qui s'enfuit, là .un chien furibond qui se précipite sur y> vous, tandis que des bœufs font d'inutiles efforts pour y> tirer une trop lourde charrette (*). Que sert de se » réfugier au lieu le plus reculé et le plus sourd de son » logis? les clameurs traversent les murailles.
(*) Dans le vers ?6 :
Et impares plaustro boves,
je prends tmpares dans le sens d'inéufllsantSi Ce sens me parait ressortir de Tensemble, et Tellipse qu'il faut supposer pour une autre interprétation me semble peu conforme aux exigences de la langue. - — BoiLEAU, Satire VI, 43 :
Là sur une charrette une poutre branlante Vient, menaçant de loin la foule qu'elle augmente; six chevaux attelés à ce fardeau pesant Ont peine à rémouvoir sur le pavé glissant.
Les deux premiers vers sont tirés de Juvénal, mais Boileau a dû emprunter les deux derniers à notre Ausone.
» Tout cela, et tout ce qui peut blesser mes goûts de y> tranquillité, me pousse à quitter la ville pour aller » retrouver, dans une campagne plus solitaire, ces doux ]> loisirs rendus plus attrayants encore par les délasse- D ments de Tesprit. Là tu peux employer ton temps à ta j> fantaisie, tu es le maître de ne rien faire ou de faire ce » qui te plaît. Si c'est là ce que tu souhaites (*), arrive j> bien vite avec tout le bagage de tes muses. Dactyliques, D élégiaques, choriambes, épodes, appareil de comédie » et de tragédie, entasse tout sur tes charrîots (car le » mobilier du vrai poète consiste entièrement en pape- » rasses), pour arriver en même temps que moi devant » le portique... si du moins tu tiens parole comme un 3) Grec et non pas comme un Carthaginois {^). i>
Je dois dire tout d'abord que j'ai cru pouvoir corriger l'avant-dernier vers, lequel a paru corrompu à tous les éditeurs. Les ^textes vulgaires portent :
Dactylicos, elegos. . .
Carpentis importe tuis, nom tota supellex
Vatum piorum chartea est, Nobiscum inverties catertoplia, si libet uli
Nort Pœna sed Qrœca fide.
Ou bien ils donnent xaxeviicXia, ce qui revient au même. Écrit en grec ou écrit en latin, ce mot désignait soit un chant accompagné de danses et de cliquetis d'armes, soit une condition exceptionnelle de l'hexamètre. Ni l'une ni l'autre de ces significations ne paraît s'appliquer
(^) Il est surprenant qu'aucun commentateur n'ait remarqué ici l'emprunt fait à Horace, ifides, IV, 12, 21-22.) («) Cf. Piaule. Asin. I, m, 47.
avec justesse au passage d'Ausone, surtout lorsque Ton fait attention à la restriction : si libet uti non Pcma sed Grœca fide. M. Corpet en est réduit à traduire : « Chez nous » tu trouveras des caténoplies ; et, si tu veux en user, ]» que ce ne soit pas avec la foi punique, mais avec la foi » grecque. » Pour traduire cette traduction, M. Corpet dit en note : « Ausone emploie ici le mot xaTev^icXta pour » désigner toute espèce de poésie. Il consent, ajoute i> Festimable traducteur, il consent à faire lire ses vers » à Paulus , pourvu que celui-ci n'abuse pas de cette » confidence, qu'il se contente d'en jouir seul, et ne » trahisse pas la modestie de leur auteur en les divul- ^ guant. Peut-être encore qu'en employant ce mot grec, > il fait allusion, en plaisantant, à quelques-unes de ses » poésies grecques, du genre de celles qui vont suivre y> {Epist. XIII), et ne jouerait-il pas en même temps sur D ce mot de Grœca fide, qui veut dire aussi une corde, » une lyre grecque? »
Scaliger, moins timide que M. Corpet, imagine làdessus tout une petite histoire pour arriver à changer xaT£v6icXia en xaxsvciTCia. Supposant d'abord que, par les vers 37 à 40, Ausone engage Paulus à porter avec lui tout ce qu'il a de poètes et de rhéteurs dans sa bibliothèque, il ajoute : « Si Ausone faisait à son ami cette » recommandation, ce n'est pas qu'il manquât lui-même » de ces livres, mais c'est parce que Paulus avait la D mauvaise habitude de ne pas rendre les livres qu'on lui t prêtait. Ausone ajoutait donc : Tu en trouveras bien ï> chez moi, des livres, mais à la condition de ne les lire » qu'en ma présence, sous mes yeux (xaTevtiiuia), et de » me les rendre séance tenante. y>
Eh bien! voilà une singulière façon d'engager ses amis à venir chez soi. Portez, je vous prie, votre mobilier,
afin de n'être pas tentés de me voler le mien. Lé bon Fleury, qui était censé travailler pour le Dauphin de France, a dû trouver que cela manquait absolument de politesse, et il n'a suivi qu'à regret cette interprétation, remarquant d'ailleurs, avec Scaliger lui-même, qu'il était singulier qu'Ausone engageât ici Paulus à porter des livres, puisque, dans une autre épitre (XII), il lui faisait savoir que l'on trouvait dans sa villa une bibliothèque bien garnie. Cette contradiction aurait dû arrêter Scaliger, ou du moins lui faire constater qu'il s'agissait en ces deux lettres de deux villas différentes; mais son siège était fait, et il passa outre. Et cependant, par un singulier hasard, la lecture même qu'il avait proposée. en vue d'une interprétation irréfléchie, pouvait, si je ne me trompe, le mettre sur la voie du vrai sens.
Il suffit de lire attentivement le texte latin de cette épître pour ^'apercevoir qu'il existe un rapport évident et intime entre les derniers vers et les premiers, et que cette phrase : a: Si libet uti non Pœna sed Grœca fide, i> n'est qu'un rappel à peine modifié de celles du commencement : a: Si qm FmEs est adhibenda poetis,.,. Pàule,... intemerata tibi maneant promissa^... te quoque ne pigeât consponsi fœderis^ etjam citus veni.i>
Pour bien comprendre ce que peut être la promesse dont il s'agit, il est bon de parcourir plusieurs autres lettres d'Âusone à Âxius Paulus, en rétablissant, autant que possible, l'ordre de ces lettres complètement bouleversé dans toutes les éditions.
La lettre VIII n'est guère qu'un billet improvisé. Ausone est à sa campagne de Noverus, tout près de Saintes, mais il ne peut y faire qu'un séjour très limité, étant tenu de rentrer à Bordeaux pour la solemnité de Pâques. Il en informe Paulus, qui est à Saintes, et l'engage à
profiter de ce voisinage momentané, en venant le voir au plus vite.
La XI® épître, contenant peut-être la XII® qui est antérieure, se rapporte à une époque où Ausone était à Bordeaux ou à Lucaniac. Elle semble indiquer que Paulus, quittant sa demeure de Crebenhus, en Bigorre, pour se rendre à Saintes, a chargé un serviteur (promus) de prendre, en passant, des nouvelles d'Âusone, et de Iiii remettre des feftrei^, sjaint pour objet de demander au poète des pièces de vers d'une mesure particulière, et de l'engager à venir en Saintonge. Dans sa réponse, Ausone refuse d'envoyer les vers demandés, mais il en envoie d'autres à leur place; et, en vue sans doute d'un séjour prochain à sa campagne de Noverus, il annonce l'expédition préalable d'une provision de vin, qu'un charriot attelé de deux bêtes de somme doit transporter en Saintonge.
La lettre XIV, adressée à Saintes, a été écrite de Noverus, mais au début d'un séjour assez prolongé qu' Ausone devait y faire. Cela ressort du vers 6 et de toute la lettre, le poète disant à Paulus qu'il peut prendre son temps pour venir le rejoindre, et qu'il trouvera à Noverus des livres pour utiliser ses heures de loisir.
Du reste, Ausone ne laisse pas ignorer à son ami que c'est pour lui, Paulus, qu'il a quitté Bordeaux. {Ep. XIV, V. 1-2.) Il est donc très naturel de supposer que, pendant les nombreuses rencontres des deux amis, le poète bordelais dut arracher au rhéteur de Saintes la promesse de venir à son tour passer quelque temps dans une des campagnes que le Consul possédait plus près de Bordeaux. C'est cette promesse qu'Ausone rappelle dans sa X® lettre : Si qua fides. Il est à Bordeaux, et dans un de ces moments
d'ennui où le bruit de la ville lui pesé (^); aussi, dès qu'il sera libre des obligations que lui imposent cette fois encore les fêtes de Pâques, il partira pour Lucaniac. 11 engage donc Paulus à quitter Saintes au même moment, et à prendre, soit la voie maritime en s'embarquant à l'embouchure de Gironde, vers Royan, soit la voie de terre en suivant la route de Saintes à Blaye, et de Blaye à Lucaniac (près de Libourne). De cette façon, les deux amis, partis de points différents, pourront arriver ensemble à la porte de la villa d'Ausone, si du moins Paulus est fidèle à la parole donnée et exact au rendez-vous assigné. On comprend dès lors cette formule conditionnelle : Si libet uti Grœca fide; et il me semble qi^e le sens de ce qui précède sera en harmonie avec l'ensemble si, au lieu de la leçon vulgaire :
Nobiscam imremes xatevéïcXia, si libet uti..,,
on corrige ainsi :
Dactylicos, elegos, etc, . ,
Carpentis impone tais (nom tota sapellex Voi wn piorum ckartea est) , Nobiscum ut venias xaT'èvcoicia, si libet uti
Non Pœna sed Grœca fide.
En commençant cette épître, Ausone avait dit à son ami : Si qua fides,...vemi. Il la finit (d'après ma restitution) en répétant : venias, si libet uti Grœca fide. Cela concorde parfaitement (*).
La confusion entre inverties et utvenias est des plus
(1) Cf. IdylL m, 31-32.
(*) Cf. EpisU XIV, 36, et XV, 37, des clausules idenliques.
aisées à expliquer. On sait combien sont fréquentes sur les manuscrits les permutations de ut et de in; quant à la forme du subjonctif, elle devait disparaître du moment où le copiste n'avait pas lu utj ce même copiste trouvant une autre cause d'erreur dans les fins des épîtres voisines VIII et XIV.
ïvùlTuta est un terme consacré chez Homère pour désigner la partie antérieure de rentrée des habitations ou palais (^). La citation érudite faite par Âusone a donc ici Tàpropos d'un dicton. L'ancienne édition de Parme (1499), très fautive d'ailleurs, mais qui a été faite à l'aide de manuscrits, donne catenantia (c'est-à-dire xaievavTfa) au lieu de catenoplia; cela ne signifie rien avec invenies; mais si Ton admet ma correction venias^ cette leçon, moins heureuse que l'autre, aboutira cependant à un sens analogue, en faisant encore rencontrer les deux amis face à face, au seuil même de la demeure d' Ausone.
Il me resterait à justifier une autre partie de mon interprétation contre celle qui semble avoir été admise jusqu'ici. En efi'et, sous l'empire de je ne sais quelle préoccupation, Scaliger (*), et après lui le bon Vinet, ont imaginé qu' Ausone écrivait cette X® lettre, de Saintes, à Paulus qui aurait été à Bordeaux. C'est d'abord, et tout à fait gratuitement, renverser les faits connus pour leur substituer des conjectures, mais ces conjectures mêmes sont, ce me semble, insoutenables. Dans la VIII® lettre, Ausone, alors à Noverus,près de Saintes, a dit que la
(*) Casaubon, Notes sur les caractères deThéophraste, ch. 21 , p. 330,
éd. de 1612 : Morts fuit apud Grœcos eam partem œdium fquœ ab
ingredientibus prima conspicitur, aut à prœtereuntibuSf quando fores
patent, quam êvtoiria vocabantj omnibus modis ornare. Ideo Homerus
èvtoicia T:a(jLçav6a)VTa dixit. — Cf.ïoup, Emendationes in Suidam, LU,
p. 473, éd. de 1790.
(') Lect. Auson., Il, 0.
solemnité de Pâques l'obligeait à rentrer à Bordeaux (pour se conformer aux injonctions d'un édit de Théodose); la répétition de cette même circonstance des fêtes de Pâques qui doivent le retenir en ville, implique jusqu'à l'évidence qu'il s'agit encore de Bordeaux (*).
II y a d'ailleurs à faire une remarque de simple bon sens. Si Âusone, écrivant cette lettre, avait été à Saintes et Paulus à Bordeaux, dire à celui-ci de venir à Saintes par la chaussée qui conduit de Saintes à Blaye, c'eût été le guider à rebours et lui indiquer la route du départ au lieu de celle de l'arrivée. Mais il semble vraiment qu'il y aurait une sorte de puérilité à entreprendre une plus longue démonstration pour prouver ce qui, par soimême, est si manifeste et si naturel, à savoir que cette lettre est écrite de Bordeaux, domicile ordinaire d'Ausone, et adressée à Saintes, domicile ordinaire de Paulus.
Je reviens maintenant sur mes pas pour reprendre quelques détails dans les épitres à Âxius Paulus, dont j'ai donné plus haut l'analyse.
Dans la VHP épître, Ausone, arrivé à Noverus, engage son ami à venir bien vite le voir. En gourmet qu'il est des choses littéraires, le poète consul recommande à Axius d'apporter avec lui les dernières productions de sa muse : a: Trois milliers de vers épodes tout accouplés, dit-il, ou bien de ces plaidoiries feintes qui fleurissent dans votre école. Chez moi, tu ne trouveras rien de
(*) Je pourrais ajouter que dans son Éloge de Bordeaux [Clarœ Urbes XIV, 15), Ausone faitj^une allusion manifeste au vers 22 de l'épltre qui nous occupe, ou vice versa. Dans Tépître XXIV* (v. 90 et 91] se trouve encore une allusion analogue avec mention expresse de Burdigala. Tous ces passages montrent que la X* épître renferme bien la description des Embarras de Bordeaux,
pareil, car j'ai laissé à Bordeaux et ce que j'avais encore de mes anciennes bagatelles poétiques et ce qui pouvait rester de sel dans mon esprit. > Le texte dit plus brièvement :
Perfer in excursu vel terjuga millia epodon, Vel falsas lites qaas schola vestra serit;
Nobiscum inventes nullas, quia linguinuis istic Nugarxzm veteres cum sale relliqtUas.
Nous pouvons aisément nous faire une idée de ce qu'étaient ces plaidoyers fictifs. Sous le pseudonyme de Vespa, il nous en est parvenu un, à peu près complet, dans lequel un boulanger et un cuisinier, en un latin qui se ressent de Tinfluence de ce dernier, plaident avec véhémence chacun pour la supériorité de son art. Wernsdorf, en publiant ce morceau (*), Ta bien attribué à quelqu'un de ces aretalogi qui, comme Axius Paulus, s'appliquaient à distraire les grands seigneurs galloromains, mais il a omis de signaler cette mention faite par Ausone des plaidoyers pour rire de l'école de Saintes, mention qui cependant s'applique à merveille au badinage de Vespa. •
Pour en revenir au texte d' Ausone, je le crois entaché, à cet endroit, d'une leçon inexacte. Le mot falsas ^ d'abord, ne me semble pas l'expression juste : fictas serait ici d'un meilleur emploi, si je ne me trompe, mais j'estime qu'au lieu de falsas^ il faut lire salsas (falsas). Cela donnerait toute sa valeur au mot final :
Linquimus istic Nugarum veteres cum sale relliquias,
(*) Dans les Poetœ latini minores, 1. 1, p. 588 et suiv. de i*édilion (le Lemaire. Voir la notice de Wernsdorf, ibid., p. 380 et suiv.
Le débat déjà cité entre le cuisinier et le boulanger, avec ses jeux de mots sur le double sens de jus et autres semblables, est une de ces Causes salées où Fesprit national commençait à prendre ses ébats, et préludait gaillardement aux Causes grasses du moyen âge. Le Gaulois, né malin et avocat, relevait déjà ses jeux de société avec le sel du vaudeville, tandis que sur un théâtre plus vaste, et dans le Querolus, par exemple, il faisait pressentir la verve caustique de Pathelin et la fine raillerie des Plaideurs.
L'épître XI sera pour moi l'objet d'un examen approfondi lorsque j'étudierai le Querolus. Je rappellerai rapidement ici que, dans cette épître, Ausone refuse à son ami de lui envoyer certain de ses ouvrages, le Dissonnant^ que la lecture du Delirus de Paulus lui-même ferait juger trop inférieur, et il lui adresse, par compensation, des pièces d'un autre genre n'ayant pas à redouter la comparaison. Ce passage est évidemment altéré dans le texte vulgaire, lequel est ainsi conçu :
Denique Dissonum, qvsm Colonomon existimo proprie a philologis appellatum^ adcrevi, ut jubebas, recenti versuum tuorum lectione non ausus^ ea^ qua^ tibi jam cursim recitata, transmitto. Etenim hoc poposdstij atque id ego malui.
 la place de Colonomon qui ne signifie rien, je propose de restituer xwX<fvoiJLov, mot qui serait composé par analogie sur x(ùkia\K6oq et qui signifierait une mesure boiteuse, un langage marchant à cloche-pied, claudo pede. Devant revenir, à propos du Querolus^ sur la forme littéraire que cette expression semble désigner, je n'insisterai pour le moment que sur l'opportunité intrinsèque de la correction. Je ferai remarquer d'abord que ma transcription en lettres grecques ne modifie en rien l'assonance du mot présenté par les manuscrits. Mais, pour la justifier davau-
tage, il me suf&ra de dire que Stace (^ appelle dissona carmina Taccouplement des vers de mesure différente, comme, par exemple, l'hexamètre et le pentamètre formant le distique élégiaque; et de rappeler qu'Ovide, parlant des distiques de ses Tristes y a dit (*) :
Clauda quod altemo sabsidunt carmina versu, Vel pedis hoc ratio, vél via longafacit.
Ainsi se trouve suffisamment constatée la synonymie nécessaire de JHssonus et de x^'^^^^V^^"^- Mais pourquoi cette synonymie? Est -il admissible qu'Ausone l'ait relatée ici sans nécessité? Lorsqu'on s'est livré avec quelque attention à l'étude de notre poète bordelais, on constate qu'il ne lui arrive guère de parler pour ne rien dire, et quand on rencontre chez lui une phrase en apparence superflue, on peut être certain qu'elle a sa raison d'être et qu'elle doit servir ou de transition ou de prétexte à un trait d'esprit, à un mot d'à-propos. C'est ici le cas, si je ne me trompe. Je reprends le texte débattu, en y introduisant mes corrections :
Denique Dissonum, quem x^Xô^oiio^ existimo proprie a philologis appellatum, admovere^ utjubebas^ .... non ausus^ ea^ quœ tibijam cursim recitata^ transmisi (^).
(^]Silvar. II, ii, 114 ;
Seu dissona nectit, Carmina, sive nUnax uUorem stingit iambon,
('; Trist. III, I, 11; Ovide avait dit ailleurs (Amor, I, i, 3-4) en parlant du pentamètre :
Par erat inferior versus : risisse Cupido Dicituff atque unum subripuisse pedem,
(*) Je lis transmisi avec les éditions de Junta et d'Aide de 1517. La plupart des autres donnent transmitti, dont on a fait iransmitto. La suite du texte demande le passé au lieu du présent.
J'ai remplacé par admovere la leçon vulgaire adcrevij laquelle n'a aucun sens. La différence de ces deux mots est beaucoup moins grande qu'on ne pourrait le croire, pour peu qu'avec quelque connaissance de la paléographie, on recherche les causes probables de confusion. On sait, en effet, que rien n'est plus fréquent dans les manuscrits que la suscription du signe ^ représentant la syllabe er. Le mot admouere a donc dû être écrit admoue, ce qui pouvait parfaitement être pris pour adcreui dans l'écriture cursive, grâce surtout à la forme de l'w onciale si usitée dans tout le moyen âge :
iAtxni
Du reste, il est plusieurs autres mots qui auraient pu être confondus avec adcrevi. Ce que je crois vrai surtout, dans ma restitution, c'est le rétablissement d'un verbe à l'infinitif et l'interprétation du sens de la phrase. L'incise quem x(ùk6^o\io'i eoidstimo proprie appellatum serait bien froide et pédantesque s'il ne s'y cachait aucune allusion. Cette allusion reparaît : « Quant à mon Dissonnant ^ poème que les doctes ont raison, selon moi, d'appeler un poème boitemvj n'osant le mettre en marche vers toi, surtout après la lecture récente de ton Delirus, j'ai pris le parti de t'envoyer à sa place ce que je t'avais déjà communiqué rapidement. » Le verbe caché dans adcrevi doit être en relation de sens avec x««>WvoiJiov. Le poème étant jugé boiteux, Ausone ne le croit, à cause de cette infirmité, ni capable ni digne d'aller trouver son ami Paulus. Il me semble évident qu'il y a une pointe de ce genre, semblable à celle contenue dans les vers d'Ovide déjà cités :
Clauda qaod alterno subsidunt carmina versu, Vel pedis hoc ratio, vel via loruja facit.
Puisque ces épîtres nous ont rapprochés d'Axius Paulus, dont j'aurai à parler plus spécialement dans un autre travail, je tenterai encore ici de corriger le texte devers faisant partie d'un recueil qu'Ausone lui avait dédié {EdylL VII).
À la suite d'une expédition militaire^ où il accompagnait peut-être son disciple Gratien, notre poète était devenu, par droit de guerre, possesseur d'une jeune captive, Suève d'origine, appelée Bissula. Rentré dans ses foyers, il écrivit une série de pièces légères dont Bissula était l'unique sujet; et, sur les instances d'Axius Paulus, il les communiqua à cet ami, bien qu'elles eussent été composées, disait-il, pour rester confinées dans la plus stricte intimité. La seconde de ces pièces est ainsi conçue :