‹ Leçons orales de clinique chirurgicaleChapitre 10 sur 84 · I. INFLAMMATIONS DU SEIN · texte numérisé non relu

I. INFLAMMATIONS DU SEIN

Les inflammations du sein chez la femme comprennent, soit primitivement, soit secondairement, les excoriations, les crevasses et les affections eczémateuses ou porrigineuses du mamelon et de son aréole; les diverses sortes d’érysipèle, toutes les variétés du phlegmon et les engorgements.

1° Excoriations du mamelon. — Un grand nombre de nourrices qui allaitent pour la première fois sont prises, dans les premières semaines, d’un ramollissement, d’une sensibilité plus ou moins vive du mamelon. Il n’est pas rare même de voir la surface de cet organe, continuellement imbibée de lait et mâchonnée par la bouche du nourrisson, se ramollir au point de se laisser excorier ou de devenir le siège d’une légère inflammation. Quelquefois aussi la racine du mamelon s’isole, semble s’étrangler, et devient plus particulièrement le siège des excoriations ou de l’affection ulcéreuse

MALADIES DU SEIN CHEZ LA FEMME

qui peut en être la conséquence. Vous observerez plus particulièrement cette maladie chez les femmes jeunes, de constitution lymphatique ou nerveuse, chez celles dont la peau est fine et délicate. Elle est en outre favorisée par des succions trop fréquentes, par un défaut de propreté, et par la mauvaise conformation du mamelon. Il vous sera toujours facile de la reconnaître à la douleur que cause la succion, à la sensibilité, à l’irritation dont se plaint la femme, à l’aspect rouge, granuleux, humide, excorié, fongueux de l’organe, et à une légère exsudation sanguine qu’y fait aisément naître le nourrisson.

Quoique cet état morbide ne soit pas grave par lui-même, il importe toutefois d’y porter remède. La cause déterminante du mal est évidemment la succion opérée par l’enfant. Il faut donc, avant tout, ne présenter le sein au nourrisson qu’à des intervalles assez éloignés, et avoir soin de couvrir cet organe de linges souples, bien secs; mais ces précautions ne suffisent pas toujours. J’ai employé souvent alors, avec un succès complet, de simples lotions avec l’eau salée, avec le vin pur, ou même avec de l’eau-de-vie. Je me suis convaincu qu’au début de la maladie, ces ressources sont rarement infructueuses. Toutefois il est des cas dans lesquels ces moyens sont insuffisants; on peut alors iotionner la partie affectée, plusieurs fois le jour, avec de l’eau de salurne, ou bien avec un mélange, par parties égales, d’huile et de vin rouge, si la douleur est vive, d’huile et d’eau de chaux, si les tissus semblent réclamer une astriction plus prononcée. En pareil cas. M. A. Cooper se loue beaucoup de l’emploi du topique suivant : borax, un drachme ; alcool, demi-once ; eau, trois onces1.

Pour moi, je n’ai rien trouvé de mieux, lorsque les moyens précédemment indiqués et quelques autres, tels que la pommade de concombre, l’onguent populéum, ou le cérat simple, sont insuffisants, que de Iotionner la partie avec une solution légère de nitrate d’argent ou de sulfate de zinc. Les onctions avec la pommade au précipité blanc sont aussi très-avantageuses. Toutefois, vous devez être prévenus que la plupart des remèdes dont je viens de parler pourraient avoir quelques inconvénients, s’ils restaient en certaine quantité sur le mamelon au moment où le nourrisson vient le saisir. En conséquence le meilleur moyen, en pareil cas, consiste à faire usage d’un mamelon artificiel bien approprié 2. En se comportant ainsi, de simples secours de propreté, ou l’un des topiques indi-

' Œuvres chirurg., trad. par MM. Chassaignac et Riehelot, pag. 507.

* M. Charrière a confectionné des bouts de sein en

qués plus haut, suffisent dans la plupartdescas pour dissiper le mal en quelques jours. Ainsi, lotions avec l’eau salée, avec le vin pur, ou même avec de l’eau-de-vie, comme moyens préventifs; lotions avec l’eau de Saturne, avec l’huile et le vin rouge, avec l’huile et l’eau de chaux, avec les solutions styptiqucs, onctions avec les pommades adoucissantes ou la pommade au précipité blanc, comme moyens curatifs, emploi d’un mamelon artificiel bien confectionné; telles sont les ressources que l’expérience a sanctionnées contre les excoriations du mamelon.

2° Crevasses du mamelon et de son aréole. — Les excoriations dont je viens de parler donnent souvent lieu à des gerçures ou crevasses qui méritent de fixer toute votre attention. Quoique le siège le plus ordinaire de ces lésions soit le mamelon, et surtout la rainure qui le sépare de la mamelle proprement dite, il n’en est pas moins vrai qu’on les observe quelquefois sur les différents points de l’aréole. Tiraillées, agrandies à chaque tentative de succion, ces gerçures se creusent progressivement, etdeviennent l’occasion dedouleurs excessivement vives, au point d’arracher des cris aux femmes les plus courageuses, aux mères les plus dévouées. Ces fentes sont quelquefois si profondes, qu’à chaque tentatived’allaitement le sang s’en écoule en abondance. J’en ai vu quelques-unes creuser de plus en plus la racine du mamelon, et menacer de faire tomber cette saillie. Un exemple de ce genre s’est présenté à notre consultation dans le courant du mois de mars 1838.

Outre les douleurs qu’elles occasionnent, ces gerçures ont encore le grave inconvénient de troubler la sécrétion laiteuse, de rendre quelquefois la lactation tout à fait impossible, et d’exposer à de véritables inflammations du sein. Aussi les chirurgiens doivent-ils employer tous les moyens rationnels pour les prévenir ou pour les combattre. La thérapeutique est ici la même que celle que j’ai indiquée en parlant desexcoriations. Toutefois c’est une maladie tellement désagréable et tellement insupportable, que quelques chirurgiens n’ont pas craint de l’attaquer par des moyens fort actifs. C’est ainsi qu’on a conseillé des lotions avec une solution de sublimé ou bien avec un suspensum de calomel dans l’eau de guimauve. Je dois dire que j’ai quelquefois essayé ce dernier moyen, et que je m’en suis bien trouvé; néanmoins il faut agir ici avec prudence. Quant à l’autre, il serait si dangereux d’eri laisser avaler la moindre parcelle à l’en-

ivoire flexible, qui remplissent toutes les conditions désirables.

ARTICLE CINQUIÈME

fant, que je ne balance pas à le proscrire d’une manière absolue. Mieux vaudrait alors toucher soigneusement toute l’étendue des crevasses, une ou plusieurs fois à quelques jours de distance, avec le nitrate d’argent, que de laisser ainsi de véritables poisons à la surface du mamelon. C’est là du reste le traitement que j’ai adopté, lorsque les moyens précédemment indiqués pour la guérison des excoriations ne suffisent pas. Disons en terminant que l’emploi des bouts de sein artificiels est encore plus important ici que dans les cas de simples excoriations.

,3° Dégénérescences croûleuses. — Le mamelon se couvre quelquefois d’une affection squammeuse, tenant le milieu entre l’eczéma chronique et le psoriasis. Je l’ai observée deux fois chez des dames qui avaient depuis longtemps cessé d’allaiter. Les croûtes qui recouvraient l’organe étaient d’un gris verdâtre dans un cas, d’un gris jaunâtre dans l’autre, assez épaisses, fendillées et adhérentes. Dès qu’on cherchait à les détacher, on voyait survenir sur les petites plaies un suintement sanguin assez abondant. Le plus souvent la maladie est accompagnée d’une démangeaison plus ou moins insupportable, ce qui force les malades à se gratter et à alimenter ainsi le mal. Je dois ajouter pourtant qu’elle est ordinairement dépourvue de phénomènes inflammatoires proprement dits. Celte affection paraît trouver sa source la plus fréquente dans les frottements trop répétés du sein contre la chemise ou le corset. Le moyen thérapeutique qui m’a paru devoir être préféré en pareil cas est la pommade au précipité blanc employée en onctions. Cependant lorsque la maladie est ancienne, toutes les ressources de l’art restent quelquefois impuissantes, et la malade se voit obligée de faire le sacrifice du mamelon affecté. C’est ce qui arriva à l’une des malades que j’ai observées. Quant à l’autre, j’ai obtenu une guérison radicale à l’aide de la pommade au précipité blanc.

4° Eczéma. — J’ai vu plusieurs fois un eczéma impétigineuxou porrigineux bien caraclérisé, nonseulement sur le mamelon et son aréole, mais encore sur presque toute l’étendue de la mamelle. Chez une dame, parente d’un dentiste distingué de Paris, la peau était rouge, épaissie, indurée; il existait des douleurs lancinantes, à tel point que quelques personnes croyaient à l’existence d’une affection cancéreuse. Mais tous ces symptômes disparurent à l’aide d’un traitement approprié. Cependant je dois ajouter qu’il n’en est que rarement ainsi. Le plus souvent ce n’est qu’un eczéma simple, ou bien un eczéma syphilitique, ou bien encore un pityriasis qui se fixe sur l’aréole du mamelon, sous la forme d’un large disque croùteux ou

écailleux, de couleur jaunâtre, grisâtre ou cuivrée.

Cette affection cutanée de la mamelle réclame le même traitement général que lorsqu’elle se montre sur les autres régions du corps. Je ne m’y arrêterai point. Je me suis convaincu néanmoins que les bains généraux et des onctions sur la partie affectée avec une pommade composée d’un demi-gros ou d’un gros de précipité blanc par once d’axonge, constituent la meilleure médication. Un cas remarquable de ce genre s’est présenté dernièrement dans notre service (salle Sainte-Catherine, n° 19), et vous avez vu que nous avons triomphé en moins de quinze jours de l’affection, qui datait de plusieurs mois, au dire de la malade. Il est inutile d’ajouter que si la maladie a son principe dans une affection syphilitique, c’est sur celle-ci qu’il faut diriger les moyens thérapeutiques.

go Érysipèle. — Le sein est sujet à toutes les variétés de l’érysipèle. Mais comme sur cette région la maladie n’offre rien de particulier, je ne crois pas devoir m’y arrêter; je dirai seulement qu’elle se complique souvent de phlegmon diffus. Cependant j’ai vu, mais une seule fois, une inflammation qui me présenta tous les caractères de Verythema nodosum. Chez la femme qui fait le sujet de cette observation, le sein gauche était le siège de quatre bosselures sous-cutanées, dont une, celle qui offrait précisément le moins d’apparence de fluctuation, •devint un véritable foyer purulent, que j’ouvris, et qui donna issue à une quantité assez considérable de pus.

Je viens de vous dire que l’érysipèle se complique facilement de phlegmon diffus, affection qu’il ne faut point confondre ici avec les inflammations ordinaires du sein. Entre autres exemples de ce genre, je vous citerai le fait suivant, qui mérite de fixer toute votre attention.

Obs. I. — Dans les derniers jours du mois de novembre 1837, une femme jeune et forte, couchée au n° 21 de la salle Sainte-Catherine, souffrait depuis quelques jours de douleurs vagues dans le sein gauche; la peau était rouge et luisante. Cet organe était évidemment le siège d’un érysipèle simple. A l’aide des moyens usités en pareil cas, nous fîmes disparaître en quelques jours tous les symptômes du mal; et la malade, qui se croyait guérie, devait sortir de l’hôpital, lorsque tout à coup, sans cause appréciable, l’affection cutanée primitive semontra de nouveau et vint se fixer au côté interne du mamelon gauche. Dans l’espace de quelques jours, cet érysipèle prit la forme phlegmoneuse. La totalité du sein devint le siège d’un boursouflement analogue à celui qu’on observe en pareil cas au scrotum, aux paupières ou aux grandes lèvres. Bientôt une large plaque gangréneuses’établit sur la moitié

MALADIES DU SEIN CHEZ LA FEMME

externe de la glande, et la malade succomba quelques jours après. A l’autopsie, nous trouvâmes les lobules de la glande et presque tous les points de la couche cellulo-graisseuse infiltrés d’un pus séreux. Le tissu cellulaire sous-cutané était mortifié en grande partie; mais nous ne rencontrâmes nulle part de collection purulente.

Ce fait, et ce n’est pas le seul de ce genre que j’aie observé, vous prouve qu’on devrait se tenir en garde contre une pareille inflammation, si l’on voyait la totalité du sein prendre rapidement un accroissement considérable dans le cours d’un érysipèle ordinaire.

Dès que la maladie se déclare, les émissions sanguines générales et locales doivent être employées. Mais si cette médication ne jugule pas la phlegmasie, et pour peu que le mal ait fait des progrès, il n’y a plus à temporiser : il faut avoir recours aux incisions multiples etprofondes sur lesdivers points enflammés ou qui menacent de passer à l’état de suppuration gangréneuse. Il est vrai de dire que les malades, les jeunes femmes surtout, ne consentent que difficilement à se laisser mutiler, pour ainsi dire, leurs plus beaux charmes; mais c’est aux chirurgiens à les engager à vaincre une répugnance qui, toute légitime qu’elle est, pourrait entraîner les conséquences les plus fâcheuses.

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