ACCIDENTS PRODUITS PAR LE DÉVELOPPEMENT DE LA DENT DE SAGESSE K
Parmi les maladies nombreuses et souvent trèsgraves dont la bouche peut être le siège, il en est une dont la cause a été longtemps ignorée; c’est celle que produit le développement de la dent de sagesse.
Nous en avons un exemple dans nos salles actuellement, et je ne laisserai pas échapper l’occasion de vous en parler. Il s’agit d’un jeune homme fort, vigoureux et bien portant, atteint depuis quelques semaines de douleurs très-vives dans la mâchoire du côté droit et dans le fond de la bouche, douleurs accompagnées d’un gonflement assez considérable de la joue, et d’impossibilité d’écarter les mâchoires; il y avait en outre engorgement douloureux des ganglions sous-maxillaires. Ne pouvant m’assurer de l’état des organes contenus dans la bouche, puisqu’il y avait impossibilité d’écarter les mâchoires, je tâchai de calmer d’abord les accidents inflammatoires par des sangsues appliquées à l’angle de la mâchoire, des cataplasmes émollients, bains de pieds, diète, etc.; un peu d’écar- Icment ayant eu lieu, je cherchai à l’augmenter à l’aide d’un coin de bois placé entre les premières dents molaires et que je poussai de plus en plus en arrière en augmentant graduellement son volume; je réussis à opérer de cette manière un écartement suffisant pour examiner l’état des parties situées au fond de la bouche; c’est alors que je reconnus la cause de tout le désordre : derrière la quatrième molaire inférieure existait une tumeur ulcérée fongueuse, couverte de végétations, et au milieu desquelles on sentait avec un stylet un corps dur qui était probablement la dent de sagesse. Avec la pointe d’un bistouri, je fendis en divers sens cette petite tumeur qui n’était autre chose que la membrane muqueuse gengivale dure, épaissie, fongueuse, ulcérée et fournissant un pus sanieux et d’une odeur infecte. La dent de sagesse fut alors entièrement mise à découvert; dès le lendemain
' Leçon de juillet 1840. L’intéressant mémoire de M. le docteur Toirac nous a fourni les principaux matériaux de cet article.
les douleurs cessèrent complètement, le gonflement des molaires diminua peu à peu, et sous l’influence de gargarismes alumineux toutes les fongosités s’affaissèrent et disparurent, et en quelques jours le malade se trouva débarrassé complètement de tous ses symptômes.
Les désordres produits par le développement de la dent de sagesse de la mâchoire inférieure étaient fort peu connus avant les travaux intéressants publiés sur ce sujet par M. le docteur Toirac. Ces désordres peuvent être déterminés aussi bien à la mâchoire supérieure qu’à la mâchoire inférieure, par le développement de cette dernière dent molaire; mais c’est ordinairement à la mâchoire inférieure qu’ils ont lieu, et ils sont plus graves qu’en haut.
La dent de sagesse qu’on voit paraître le plus ordinairement de dix-huit à vingt-cinq ans, pousse souvent beaucoup plus tard, et quelquefois même à un âge très-avancé. M. Toirac a eu l’occasion de voir la tête d’une femme morte à l’âge de cent trois ans, dont la bouche avait été dégarnie de dents longtemps avant la mort, ce qu’on reconnaissait à l’oblitération totale des alvéoles; mais, chose assez curieuse, sur un des côtés de la mâchoire inférieure on apercevait une dent de sagesse qui n’aurait pas tardé à paraître. Ce sont sans doute des faits analogues qui auront pu porter quelques anatomistes à parler d’une troisième dentition.
Le développement de la dent de sagesse à la mâchoire inférieure amène des accidents quand il n’existe pas un espace suffisant pour la loger entre la deuxième grosse molaire et la base de l’apophyse coronoïde; ou bien, lorsque trouvant cependant assez de place, elle pousse, 1° dans une direction vicieuse, c’est-à-dire obliquement d’arrière en avant, et qu’elle est arrêtée dans sa sortie par la molaire voisine; 2° ou de dehors en dedans, du côté de la langue, de manière à gêner les mouvements de cet organe et à l’excorier; 5° de dedans en dehors, de telle sorte que sa couronne va pénétrerdansl’épaisseurdelajoue; 4°quand elle pousse et qu’elle reste enclavée en partie dans la base de
ARTICLE TRENTE-TROISIÈME
l’apophyse coronoïde; 5° enfin qu’elle reste recouverte à la partie postérieure par un bourrelet de la gencive; ce dernier cas était celui du malade que nous venons de traiter ici, et dont je vous ai rapporté l’histoire en commençant.
II serait facile, dit M. Toirac, de multiplier encore ces positions vicieuses de la dent de sagesse, et d’y joindre un grand nombre d’observations à l’appui; mais toutes pouvant, à quelques modifications près, se rapporter aux cinq espèces que je viens d’établir, il me suffira de les passer en revue, en ayant soin de rattacher à chacune d’elles l’historique de la maladie qui en sera résultée.
Obs. I. — Dent de sagesse poussant obliquement d'arrière en avant, dont la couronne va s’appuyer sur la dent voisine qui s’oppose à sa sortie 1. — Madame R***, jeune femme de vingt-deux ans, éprouva, trois ou quatre mois après son mariage, une douleur sourde à l’angle de la mâchoire inférieure du côté gauche. La douleur s’étenditbientôtjusqu’à la ligne médiane; toutes les dents étaient douloureuses, sans que pour cela elle pût comparer ses souffrances à un mal de dents. Quelques mois s’étant écoulés dans cet état, et les douleurs devenant de jour en jour plus aiguës, on soupçonna un rhumatisme, et diverses méthodes curatives furent mises en usage; on commença par le traitement antiphlogistique : diète, sangsues, cataplasmes, bains, boissons adoucissantes, etc., etc., furent inutilement employés. On recourut alors aux frictions sèches alcalines, opiacées, puis aux bains de vapeurs, aux vésicatoires, sans changer l’intensité de la douleur. Enfin, dans l’intention d’agir plus directement, on crut devoir placer un séton à la nuque, que l’on entretint pendant un mois. Sans m’arrêter sur l’emploi du sulfate de quinine, des pilules de Méglin, de l’acupuncture, et d’une foule d’autres remèdes qui furent essayés sans plus d’avantage, madame R'””, d’après une consultation de médecins, fut envoyée aux eaux. De retour à Paris, et continuellement en proie à de cruelles douleurs, madame R***, accompagnée de son père, vint me consulter, sans espérance, comme elle me l’a dit depuis, de trouver un soulagement auquel elle semblait avoir renoncé depuis longtemps. L’état de la malade s’aggravait de jour en jour. Quand je la vis, la face était pâle et tirée, la maigreur du corps était extrême, l’appétit était nul. Le calme de la nuit semblait augmenter son désespoir; on l’entendait pousser des soupirs et sangloter. Les dents, examinées avec soin, étaient saines, blanches et bien rangées; les gencives, dans toute leur étendue, étaicntd’un rose pâle : rien n’annonçait la
‘Observation de M. Toirac.
sortie d’une dent de sagesse. Cependant je dirigeai mes recherches dans ce sens. A cet effet, je pratiquai une incision assez profonde sur la gencive, au moyen d’un bistouri recourbé derrière la deuxième grosse molaire. Une petite sonde introduite me fit reconnaître un corps dur et lisse, autour duquel je pouvais promener l’instrument, excepté en avant, où il se trouvait arrêté. Je ne tardai pas à être convaincu qu’il existait une dent dirigée obliquement d’arrière en avant, dont la couronne, appuyée sur la molaire voisine, se trouvait arrêtée par cette dernière. Une pièce anatomique que je possède, et qui offre la même disposition, me fortifia dans cette idée; aussi, dès le lendemain, je ne balançai pas à faire, en présence du médecin ordinaire de la malade, que j’avais appelé en consultation, l’évulsion de la deuxième grosse molaire pour favoriser la pousse de la dent de sagesse. Peu à peu les souffrances disparurent; et cinq ou six jours après l’opération, madame R*** cessa d’éprouver la moindre douleur.
M. Esquirol, auquel M. Toirac communiqua cette observation, lui a rapporté qu’une dame atteinte de folie avait été amenée à sa maison de santé, et qu’il l’avait rendue à la raison en favorisant, parune incision cruciale, la sortie d’unedent de sagesse.
Pour bien comprendre tous les désordres produits par la dent de sagesse, il est essentiel de faire remarquer que lorsqu’une dent paraît sur le bord gencival, la racine n’a point encore acquis toute l’étendue qu’elle doit avoir un jour, La partie qui termine cette racine est encore pulpeuse et ne s’allonge que peu à peu. C’est au fur et à mesure que ce travail s’opère, que la couronne se montre de plus en plus au dehors, jusqu’à ce qu’elle soit arrivée extérieurement à sa hauteur naturelle, semblable en quelque sorte à un ressort en spirale dont le point d’appui, fixé dans la mâchoire, se développerait en portant ses anneaux en haut. Le fait est que, dans l’ordre normal, la racine des dents ne se porte point en bas pendant leur développement; en un mot, elles croissent de l’intérieur à l’extérieur : d’où il suit que si la couronne d’une dent qui pousse trouve un obstacle assez puissant pour l’arrêter dans son évolution, la racine s’allongeant toujours par le travail de l’ossification, doit nécessairement déterminer une pression vers son extrémité inférieure, en occupant une place qui ne lui est pas ménagée par la nature, et comprimer les nerfs et autres parties sensibles qui entrent dans la composition de la pulpe dentaire. Cela posé, on conçoit aisément les accidents nerveux que peut occasionner une dent de sagesse qui se trouve quelquefois enclavée en