ACCIDENTS PRODUITS PAR LA DENT DE SAGESSE
partie dans la base de l’apophyse coronoïde, ou bien simplement arrêtée par un bourrelet épais de la gencive, à travers lequel elle ne peut se faire jour, ou se dirigeant obliquement en avant, et venant alors arc-bouter contre la molaire voisine.
Obs. II. — Dent de sagesse poussant de dehors en dedans, du côté de la langue, et y déterminant une ulcération d'apparence syphilitique U — M. M*¥¥, ancien officier d’artillerie, âgé de quarante-cinq ans, habitant la province depuis 1813, vint à Paris dans l’intention de se faire traiter de la maladie vénérienne, affection qu’il avait contractée dans ses campagnes, et dont il se croyait mal guéri. Depuis plusieurs mois, il lui était survenu, à la base de la langue, du côté gauche, une ulcération qui rendait fort pénibles tous les mouvements de cet organe. La mastication surtout était quelquefois tellement douloureuse, qu’il était obligé de se lever de table sans pouvoir manger. Le traitement mercuriel, auquel il fut soumis par un des praticiens les plus distingués de la capitale, loin de guérir le mal, en augmenta l’intensité : la langue, après quinze ou vingt jours de ce traitement, se tuméfia au point de remplir toute la cavité buccale. Les gencives étaient gorgées de sang, l’haleine fétide et les dents branlantes; on suspendit entièrement le mercure, et la bouche, au bout de quelque temps, se trouva à peu près dans l’état où elle était lorsque M. M¥¥* quitta sa province. C’est à cette époque qu’il se présenta chez moi pour se faire nettoyer les dents, qui étaient surchargées de tartre; il me parla de son mal, et me raconta ce que je viens de rapporter.
Après avoir fortement déprimé la langue à gauche au moyen d’une spatule, j’aperçus effectivement à sa base un ulcère, simulant assez bien ceux qu’on aLtribue en général à la syphilis; le pourtour en était gonflé, comme taillé à pic, la couleur d’un gris sale. Les nausées fréquentes qu’avait continuellement le malade obligeaient de suspendre souvent les explorations, qui devenaient pour cette raison très-imparfaites; aussi n’est-ce qu’après avoir recommencé ces tentatives un grand nombre de fois, et en laissant reposer de temps en temps M. M***, que je parvins, après un long examen, à découvrir sur la portion carrée de l’os maxillaire, à six lignes à peu près de l’ouverture postérieure du canal dentaire, un corps dur, recouvert par une portion de gencive flottante qui le dérobait aux regards. Je soulevai cette espèce d’excroissance, et reconnus un morceau de tartre qui s’enleva très-facilement au moyen d’un grattoir recourbé. Au-dessous était un autre corps blanc :
’ Observation de M. Toirac.
c’était une partie de la couronne d’une dent de sagesse mal conformée. Cette dent, poussée dans une direction anormale, et se trouvant en contact avec la base de la langue, avait seule déterminé la maladie en question. Gêné par la langue et les nausées répétées qu’éprouvait le malade, j’essayai vainement à plusieurs reprises de faire l’extraction de cette dent; elle se brisa sous ma pince, seul instrument dont il m’était permis de faire usage dans ce cas, mais heureusement de manière à ce que la portion de la racine qui restait ne pouvait plus se trouver en rapport avec la langue. Quelques jours après je revis M. M¥¥¥; il était entièrement guéri.
On voit par cette observation que, faute d’une exploration suffisante, qu’on ne doit attribuer qu’à l’extrême susceptibilité du malade, M. M¥¥¥ avait été inutilement soumis à un traitement qui avait évidemment altéré sa santé et aggravé sa maladie.
Obs. III. — Dent de sagesse poussant de dedans en dehors, et allant se loger dans l'épaisseur de la joue 2. — Adélaïde René, fleuriste, âgée de vingtneuf ans, vint me consulter le 23 octobre 1824 pour une fluxion qu’elle portait depuis plusieurs mois au côté droit du visage. Elle m’avait été adressée de l’hospice de Perfectionnement par M. Velpeau, alors chef de clinique de cet établissement. 11 existait sur sa joue, à la partie correspondante de la dent de sagesse, une saillie résistante au toucher, très-douloureuse à la pression, devenant plus apparente aussitôt que la malade faisait quelques efforts pour ouvrir la bouche. Je soupçonnai de suite, et avec raison, que cet état ne pouvait dépendre que de la dernière dent molaire dont la couronne, dirigée de dedans en dehors, pénétrait dans l’épaisseur de la joue. Effectivement, le doigt, conduit avec précaution dans la bouche, me fit reconnaîlre une dent poussée presque horizontalement, entièrement logée dans les muscles. S’il eût été possible d’en faire de suite l’évulsion, certes, le mal eût été promptement guéri; mais, outre que cette dent était extrêmement gâtée, et qu’elle se serait immanquablement brisée sous l’instrument, le gonflement de fa gencive et de la partie interne de la joue, qui était ulcérée, mettait un obstacle invincible à cette opération. De plus, Adélaïde René avait la bouche fort petite; il fallait donc, avant tout, dissiper l’inflammation; mais cette dernière n’avait été provoquée et n’était entretenue que par la présence de la couronne de la dent, qui agissait ici comme corps étranger. Voici ce que je fis : j’introduisis, le plus doucement qu’il me fut possible, entre la joue et l’arcade dentaire, un morceau de liège échancré de manière à
2 Observation de M. Toirac.
ARTICLE TRENTE-TROISIÈME
pouvoir loger la couronne de la dent, et d’une épaisseur suffisante pour qu’elle ne présentât plus de saillie. Cette introduction ne se fit pas, comme on pense, sans quelque difficulté, et sans occasionner de très-vives douleurs, d’autant plus que la muqueuse de la joue pénétrait elle-même dans la couronne largement excavée. Le petit appareil, fixé au moyen d’un fil, et attaché sur la première petite molaire, se maintint parfaitement en place jusqu’au lendemain, que je revis la malade, qui avait eu soin, ainsi que je l’avais ordonné, d’appliquer sur le côté affecté de la face un large cataplasme émollient, et de tenir continuellement dans la bouche de l’eau tiède, qu’elle remplaçait de temps en temps par de l’eau d’orge miellée, légèrement acidulée avec quelques gouttes de jus de citron, afin de mieux déterger l’ulcère. Vingt-quatre heures après, les souffrances et le gonflement avaient beaucoup diminué; mais ce ne fut que le surlendemain qu’AdéJaïde put entr’ouvrir la bouche suffisamment pour permettre l’évulsion de la dent qui avaitété causedu mal. Je pratiquai celte opération avec un pied de biche recourbé et en tirant à moi.
Ces sortes de déviations de la dent de sagesse en dehors se rencontrent assez souvent; mais heureusement que la pente en est peu prononcée; tout le mal se réduit alors à quelques pincements de la joue pendant l’acte de la mastication, en sorte que la dent ne devient réellement incommode et n’oblige à recourir à l’art que lorsque la couronne se gâte, et qu’elle présente des aspérités qui excorient les parties voisines.
Obs. IV. — Dent de sagesse poussant et étant arrêtée en partie sous la base de l’apophyse coronoïde L — Le nommé Boulangé (Joseph), corroyeur, me fut adressé, le 18 octobre 182u, par M. Jules Cloquet. La joue droite était gonflée d’une manière extraordinaire; la tuméfaction s’étendait depuis les paupières, qui étaient infiltrées, jusqu’à la clavicule; la face et le cou étaient parsemés de nombreuses cicatrices, résultant d’abcès qui s’étaient ouverts naturellement, ou qu’on avait été obligé d’inciser pour empêcher le pus de fuser de toutes parts, chose qui avait lieu aussitôt que l’excrétion s’en trouvait arrêtée.
Depuis plus de vingt mois le malade ne pouvait ouvrir la bouche, et il ne se nourrissait que de bouillons et de légers potages qui passaient par une ouverture résultant de l’absence d’une petite dent molaire supérieure du côté gauche; il portait en outre, à trois pouces de l’angle de la mâchoire, une fistule par où s’écoulait une grande quantité de sanie purulente, fistule dont les contours bour-
' Observation de M. Toirac.
souflés étaient garnis de gros bourgeons charnus de mauvaise nature; plus bas, sur le cou, il en existait une autre. Un stylet introduit dans la première, pénétrait obliquement d’avant en arrière à plus de trois pouces de profondeur, et se trouvait arrêté par un os qui était à nu, et que j’ai supposé être la racine de la dent de sagesse.
La santé de Joseph Boulangé, depuis l’invasion de celle maladie, s’était beaucoup altérée; il avait beaucoup maigri; la peau était terreuse; il se plaignait souvent de coliques atroces, presque toujours suivies de déjections liquides et abondantes; depuis quelque temps surtout les digestions étaient pénibles, ce que j’attribue au mélange des aliments avec le pus fétide dont la cavité buccale était continuellement remplie. Tous les moyens avaient été mis en usage pour favoriser l’ouverture de la bouche, et permettre l’extraction de la dent qui causait depuis si longtemps le désespoir du malade. Je le dis à regret, je crois qu’il n’existe aucun traitement médical, aucun topique capable de résoudre ce genre d’engorgement, quand il est ancien et qu’il provient de causes semblables à celles qui nous occupent : ainsi émissions sanguines au moyen d’un nombre considérable de sangsues, cataplasmes émollients ou résolutifs, frictions avec les pommades mercurielles ou hydriodatées, vésicatoires, compression, etc., etc., avaient été mis en usage. Je n’essayai donc point de recourir aux mêmes moyens, et l’idée me vint d’employer une force mécanique pour vaincre graduellement la résistance des muscles de la face; force mécanique bien simple, puisqu’elle consiste le premier jour, en un petit morceau de bois taillé en bec de flûte, que le malade enfonce de plus en plus luimême entre les arcades dentaires au fur et à mesure que la tension de la joue cède.
Aussitôt que l’ouverture de la bouche est de six à sept lignes, ce qui arrive dans les vingt-quatre heures, quand le malade ne met pas de négligence dans l’emploi du moyen indiqué, qui doit être continué, même pendant la nuit, à l’aide d’une espèce de bâillon, je fais alors remplacer le coin en bois par des tranches de bouchon, dont on augmente graduellement l’épaisseur à mesure que l’écartement s’opère. Il est essentiel, si c’est pendant l’hiver, que le malade se tienne chaudement; il faut avoir été témoin de l’influence qu’a une température abaissée sur ces espèces d’affections pour s’en faire une idée; un jour froid et humide, joint à un peu de négligence de la part du malade, suffisent pour perdre tout l’écartement obtenu, serait-il déjà d’un pouce et plus: le malade d’ailleurs devient pendant les temps froids plus souffrant, et ne trouve de soulagement qu’en ayant la bouche fermée, ce