‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 2)Chapitre 102 sur 140 · CARACTERES DE L ART ROMAN · texte numérisé non relu

CARACTERES DE L ART ROMAN

C'est, au point de vue de la construction, une copie du style antique et du style romain, mais une copie dérudit,

Woillez n'a pas vu ce que je viens de vous rappeler, mais il a compris l'influence qu'a eue l'école d'architecture raisonnée et savante dont la Basse-Œuvre de Beauvais était une manifestation Celte influence, je vous l'ai fait toucher du doigt.

A ce propos, Woillez a admirablement saisi ce qui venait de l'antiquité classique et ce que les peuples nouveaux avaient apporté.

Voici la conclusion de Woillez au chapitre qui traite de l'ornementation romane dans le Beauvaisis (deuxième partie, p. 30 de son ouvrage) :

« Telle était l'ornementation du style roman pur du Beauvaisis d'après les monuments religieux.

« On voit qu'elle n'a rien utilisé du matériel provenant des monuments romains, comme celle du Midi. »

Depuis 1839, époque où ces lignes ont été écrites, on pouvait savoir la vérité.

Mais les romanistes, organisés à Paris en syndicat puissant, se sont moqués des révélations d'un pauvre provincial, comme on se moquait des protestations des Baudot, des Hucher, des Rigollot, des Pilloy.

Je ne suis pas plus tort ni plus puissant que mes illustres prédécesseurs, mais je dispose de la photographie.

Nous allons chercher dans quelques édifices romans des difTérentcs provinces les principes de la décoration.

L'orientalisme y régna dès les débuts de l'époque romane, car ses principes esthétiques répondaient aux instincts des races barbares. A Saint-Brice de Chartres fxi'' siècle ), on trouve des documents précieux pour cette élude. A coté de chapiteaux d'extraction antique, on en voit d'autres, décorés d'animaux extraordinaires et n'ayant rien de romain. En outre, des restes dune ancienne décoration ont été encastrés dans la crypte : c'est un arbre de vie, d'origine évidemment orientale, un cercle cantonné de quatre boucles d'entrelacs, que l'on retrouve sur un grand nombre de croix, comme s'il avait eu une valeur religieuse. L'origine orientale n'en est pas non plus douteuse. D'autres chapiteaux de la crypte

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surmontés de lourds tailloirs byzantins, décorés de figures ou d'animaux, ont un caractère tout à fait barbare ; tandis qu'on retrouve sur des chapiteaux voisins des feuillages de style lourd et à crochets, embryons des crochets du xiii" siècle, et tels qu'on en voit en Asie Mineure et notamment à Serdjilia.

Sous le règne de Robert-le-Pieux (996-1031), un grand nombi-e de monastères s'élevèrent grâce à la ferveur religieuse du roi et du peuple. Le bienheureux Guillaume, abbé de Saint-Bénigne, présida ou assista à la construction de quarante abbayes. Parmi celles qui s'élevèrent dans le bassin de la Loire, l'abbaye de Fleury-sur-Loire, plus connue sous le nom de Saint-Benoît, est la plus importante.

Le bassin de la Loire fut un des derniers foyers de l'école savante, mais stérile, fondée par les moines carolingiens sous l'impulsion de Charlemagne et d'Eginhard ; aussi retrouve-t-on à Saint-Benoîl, dont les parties les plus anciennes datent de 10'26 à 1030, des inlluences antiques et latines. L'abbé Gauzlin, qui continua les travaux, voulut élever une tour monumentale pour dominer la contrée soumise à la juridiction seigneuriale de Fleury, offrir un abri aux moines et servir de péristyle à l'église Notre-Dame ; ad occidentein plar/am ipsiiis monasteni turn'in statuil constraere, opiis taie qiiod oniiu (iallue sil exemplum. On fit venir à grands frais des pierres de Nevers : quadris lapidihas, quos navigio devehi feceral a Niveriiensi lerrilorio^ et l'on ne ménagea rien pour donner à l'église nouvelle qui contenait le tombeau de saint Benoît, toute la splendeur possible. Le chœur fut orné de mosaïques et de marbres d'Italie ; il y avait un lutrin soutenu par quatre lions et terminé par un aigle aux ailes étendues, un candélabre en fer forgé, etc..

Le monument était en somme d'une conception assez complexe. L'élément latin joue un grand rôle dans la décoration et pourtant le principe de la construction romaine est abandonné ; on retrouve partout le pilier étayé de colonnes, caractéristique du roman.

La façade est ornée, sans ordre et sans harmonie, d'espèces de bas-reliefs, antérieurs sans doule à la construction de l'édifice et qu'on a voulu conserver en souvenir d'une église détruite. On y voit des chiens, des chasses et jusqu'à la louve romaine. Sur presque tous ces fragments, deux anneaux enlacés et allongés ont

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l'air cridéogrammes dont on aurait perdu la signification et gardé rhabitude. Beaucoup d'églises de cette époque (Saint-Germain d'Auxerre, Saint-Mexme de Ghinon, Saint-Hilaire de Poitiers, Saint-Pierre de \^ienne, Eglises d'Ainay à Lyon, de Graville- Sainte-Honnrine, de Ghabris (Indre), etc., ont, encastrées dans leur clocher ou leurs façades, des sculptures du même genre.)

Parmi les chapiteaux du porche, les uns sont franchement barbares, d'autres, d'inspiration byzantine très marquée, très beaux d'ailleurs et d'une vigueur d'expression peu commune, d'autres de style corinthien. Quelques-uns sont traités comme des bas-reliefs gallo-romains et représentent des scènes de l'Apocalypse. Sur un chapiteau, de style corinthien et de belle exécution, on lit : Umbertus me fecit (Des signatures apparaissent vers cette époque sur d'assez nombreux chapiteaux).

Les bases des colonnes sont dignes de remarque. Dès le premier coup d'œil, on aperçoit combien elles diffèrent de celles de l'antiquité ; elles sont comme liées par une corde, à la manière de simples échafaudages de charpentiers. (On retrouve ces bases entourées de cordes à Laval, à Ghinon, avec quelques variantes, et aussi à Saint-Gildas de Rhuys, où l'on a copié une particularité de quelques bases de Saint-Benoît, sorte de grande boucle dans laquelle passe la corde. Mais à Saint-Gildas, l'imitation est d'exécution plus grossière ; le dur granit a remplacé la belle pierre de Fleury. Il y a eu communication entre ce pays perdu et la célèbre abbaye des bords de la Loire. On sait par des textes contemporains que le duc de Bretagne avait demandé à l'abbé Gauzlin un architecte pour élever une église à Saint-Gildas.

DOCUMENTS COMPLEMENTAIRES

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