‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 2)Chapitre 133 sur 140 · VINGTIÈME LEÇON 20 MAI · texte numérisé non relu

VINGTIÈME LEÇON 20 MAI

{Suite)

Mesdames, Messieurs,

J'ai à vous lire quelque chose de très important pour vous faire comprendre ce qu'a été le courant oriental apporté par les Barbares et transmis par le Nord.

«Nous avons dit au chapitre I'"'" de la troisième partie, dit Ruprich Robert (Arc/j./JO/v>î., t. I, p. 195), que l'art normand avait subi l'influence de celui de la Scandinavie, lequel a sa source en Orient. C'est ici le cas de revenir sur ce fait et de voir comment, d'après l'histoire, il a pu se produire. Nous lisons dans l'Art russe de Viollet-le-Duc que, bien avant le xiii" siècle, la Russie avait été puiser directement à ces sources sans recourir à l'intermédiaire de Byzance, et qu'elle a reçu de première main des traditions orientales d'une grande valeur, et cela par une voie qui est encore à peu près fermée de nos jours.

«Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, dit-il, que les grandes migrations aryennes, qui s'étaient, à l'origine, portées au Sud dans l'Hindoustan, tendirent de plus en plus à incliner vers l'Ouest, lorsque les contrées européennes furent successivement occupées par elles.

« Après rinde, la Perse, puis la Médie, TAsie-Mineure, la Grèce furent envahies par la race aryenne. Trouvant au sud les pays occupés et le barrage de la mer Caspienne, les derniers émigrants passèrent au nord de cette mer, s'établirent dans la Gircassie et sur le Gaucase, traversèrent le Don et se répandirent dans le nord de l'Europe ; les derniers occupèrent la Scandinavie et les bords de la Baltique. Mais pendant bien des siècles, cette voie, frayée à travers les rampes méridionales de l'Oural, dut rester ouverte et familière aux dernières migrations des tribus aryennes et c'est ainsi que celles-ci parurent subir pendant des siècles les influences de l'Extrême-Orient.

f Le dernier torrent aryen, en passant entre les rampes méridionales de l'Oural et la mer Gaspienne, avait laissé à sa droite, le long des contrées occidentales de l'Oural, les races (innoises qui occupaient problablement ces territoires, et, s'avançant droit devant lui, avait envahi la vieille Russie, la Lithuanie, la Livonie, puis enfin le Danemark et la Suède. Et sur celle zone, on trouve la trace caractérisée d'un art dont les origines sont tout orientales ».

Que ces populations aient été demander à Byzance des artistes, des objets de luxe, des étolfes, cela n'est pas douteux.

Elles étaient voisines de la capitale de l'empire qu'elles firent trembler souvent; tantôt ennemies, tantôt alliées de la cour de Byzance, elles liraient de cette double situation des avantages qui se traduisaient par des présents ou des sommes considérables.

Le goût de larl byzantin pénétrait ainsi chez les Russes, mais il n'étouffait pas les germes empruntés à la source orientale (jui restaient vivaces et dont on suit les influences jusqu'à nos jours.

Mais quelles traces existent aujourd'hui de ce mouvement de civilisation ?

« Le développement de la navigation, d'une part, co.nlinue Viollet-le-Duc, et certainement une modification climalérique des contrées centrales de l'Asie firent abandonner les voies de terre suivies depuis l'antiquité jusqu'au xv'^ siècle et qui mettaient en communication l'Extrême-Orient avec les contrées situées à l'orient du Volga.

u Les Scandinaves, arrivés tard au nord de l'Europe, établis

d'abord sur les rivages de la Baltique, de la mer du Nord, puis sur le sol du Danemark actuel, de l'Islande, de la Normandie et enfin de l'Angleterre, ont laissé des traces de ces premières occupations, traces qui ont leur physionomie caractérisée que Ion retrouve également sur les monuments les plus anciens de la Russie et que Ion ne saurait confondre avec les influences germaniques, non plus qu'avec des éléments turcs et grecs byzantins. »

Il n'est guère possible de douter de l'exactitude de ces faits, quand on considère le caractère des animaux sculptés dans les tympans de la nef de la cathédrale de Bayeux, qui doivent être inspirés directement d'ivoires ou de mille autres objets quelconques venus des Indes.

Vous apercevez donc, constatée par Viollet-le-Duc et par Ruprich Robert, l'existence de ce grand courant oriental venu par le Nord, dont je vous ai si souvent parlé. Voilà un courant très important, voilà un coelficient, un facteur de l'art roman et de l'art gothique, incompris jusqu'à présent.

Il est quelquefois difficile de discerner par quelle voie a eu lieu cette communication indiscutable avec l'Orient. Nous le verrons à propos des influences persanes de l'époque sassanide. Cette influence, à la fois parallèle et consécutive à l'influence indienne, a dû nous venir beaucoup plus par le Nord que le Midi.

Je n'ai pas encore assez insisté sur l'importance des sources persanes et sassanides.

L'influence de cette source spéciale orientale a été énorme.

En Normandie et à Bayeux, on retrouve ces influences persanes et sassanides apportées par le Nord (chapiteaux ^à palmettes à rapprocher du chapiteau simplement épannelé de Serdjilla. Cf. Cattaneo, op. lavd, fig. 11 ; de Vogue, op. laiul., pi. III).

Un texte du vi'' siècle nous apprend que, lorsque saint Médard mourut, on lui fit à Soissonsun tombeau provisoire, un petit appentis en tiges d'osier. Un passage de Guillaume de Malmesbury raconte que la première église chrétienne d'Angleterre fut construite en bois avec des claies d'osier. Jusqu'au ix'^ siècle, d'autres textes relatent l'existence de construction de bois recouverts de nattes d'osier. On retrouve aux temps romans les traces de cette habitude ; mais alors, c'est la pierre qui est sculptée comme d'après un travail

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de vannerie. La cathédrale de Bayeux olFre de celte décoration un exemple remarquable. Construite en 1076, brûlée en 1105, elle fut rebâtie en 1 150.

Au-dessous de cette décoration, rappelant les claies tressées en jonc, disposée entre les archivoltes et qui n'est peut-être qu'une copie en pierre d'anciens tympans en bois, une série de bas-reliefs (personnages de tournures indiennes tirant une idole par une chaîne, dragons et monstres enroulés, personnage se tirant la barbe) semblent copiés sur des bronzes japonais. Ce type du personnage se tirant la barbe à deux mains, type très caractéristique de l'iconographie de l'Extrême-Orient, se retrouve dans le Sud-Ouest, à Avit ^Charente-Inférieure) et le IhiUelin de la socièlê des antiquaires de Caen en fournit un autre exemple.

On peut dire d'ailleurs que les japonaiseries abondent à Bayeux: les archivoltes sont ornées ou de masques japonais à la bouche tordue, ou de têtes aux cornes enroulées comme celles des bronzes orientaux : il y en a même une rappelant les sculptures égyptiennes.

Cette influence d'Extrême-Orient est aussi sensible à Parçay-sur- Vienne. Elle va d'ailleurs s'all'aiblissant et les motifs, d'abord indiens, évoluent vers les types gallo-romains. — 11 en est de même pour les têtes plates qui rappellent d'abord l'art des fibules et s'atténuent par la suite.

La même évolution se remarque en Italie. Le courant nordique est bien sensible à Saint-Michel de Pavie, à San Pietro di Ciel d'Oro, dans la crypte de la rotonde, et à Saint-Sauveur de Brescia, les animaux dévorants et dévorés, les griffons sont d'influence orientale et barbare * ; les influences romaines se font sentir plus tard.

Il arrive parfois que les deux influences gallo-romaine et nordique se juxtaposent. Au musée du Puy, par exemple, est un chapiteau tout à fait barbare et septentrional posé sur un pilastre can-

1. On lit clans les Antiquités tle la Riixsie méridionale, par KondakofT et Tolstoï, traduction Reinach, p. 264 : << Les animaux fantastiques tirent leur orifîine de l'Orient; on trouve des luttes d'animaux et de monstres sur les cylindres de l'Assyrie et de la Chaldée; à Persépolis, les escaliers du palais royal étaient ornés de bas-reliefs représentant un lion qui déchire une licorne.

« C'est de la Perse que les barbares du Nord ont reçu non seulementles types de ces animaux, mais encore les motifs des scènes de cliasse où ils figurent ».

l.A XORMANnlF

nelé et tout classique. A Dijon, Fart latin revit autour des œuvres Scandinaves du bienheureux Guillaume.

Quant à linfluence orientale transmise par la voie méi^idionale et byzantine, c'est dans Téglise de Gournay qu'elle est le plus manifeste. On peut dire que la décoration en est du by/antin le plus pur. Les grifTons buvant dans les calices, l'arbre de vie, las de pique, si fréquent dans les manuscrits syriaques, l'étoile (qui est aussi un élément décoratif de la poterie gauloise) s'y retrouvent avec tous les caractères de leur pays d'origine (\ oir également les églises de Biéville, Bully (Calvados), .Chambois (Orne), Mannéglise (Seine- Inférieure), Saint-Sauveur (halle aux blés), la Trinité de Caen, le musée Saint-Etienne à Caen, etcj.

DOCUMENTS GOMPLÉMENTAIUES

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