‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 2)Chapitre 132 sur 140 · DIX-NEUVIÈME LEÇON 24 MAI · texte numérisé non relu

DIX-NEUVIÈME LEÇON 24 MAI

{Suite)

Mesdames, Messieurs,

Ne m'accusez pas d'aller trop lentement et de m'attaixler dans l'examen de certains problèmes qui n'ont jamais été étudiés, quoique de leur solution dépende toute l'intelligence de notre art et de notre culture modernes.

Quand on fait de la science avec les livres, c'est-à-dire de seconde main, on peut aller vite.

Mais quand il faut prouver chaque mot avancé; quand on est contredit par tous les livres, avant d'avoir parlé, on est forcé de ne s'avancer qu'avec les plus grandes précautions.

Permettez-moi de vous dire que vous ne me comprenez pas entièrement.

Je ne suis pas absolument libre de mes faits et gestes vis-à-vis du but que je poursuis. Je ne fais pas un cours uniquement pour lamour de l'art, ou pour m'acquitter d'une fonction publique rétribuée. Je ne fais pas le livre que vous attendez, le manuel que plusieurs d'entre vous me demandent pour se dispenser d'avoir à réfléchir. Je fais pour vous bien plus qu'un livre. Je fais autre chose qu'un manuel,

CoiinAJon. Leçons. 36

J'entreprends de vous affranchir de Terreur consacrée par les livres et par les résumés.

Je fais, ou du moins je voudrais faire, une révolution pédagogique au bénéfice de la vérité.

Trop fréquemment les faiseurs de livres comme les faiseurs de cours, infatigables pondeurs de manuels, ne cherchent pas. Ils se bornent à vulgariser ce qui est connu par les travaux antérieurs.

L'enseignement écrit et même oral est trop souvent en retard sur la science et sur la découverte.

Quand la révolution, ou, pour parler plus justement, quand l'évolution à laquelle je travaille sera accomplie, je me résumerai, j'irai vite; j'abrégerai, je condenserai.

Mais avant de publier une doctrine, il faut commencer par la concevoir. Je ne suis pas de ceux qui écrivent avant d'avoir pensé personnellement et qui ne rédigent que les idées des autres.

Imitons les hommes politiques et les hommes d'Etat qui vivent d'abord notre histoire avant de composer leurs mémoires. Nous sommes à présent dans la période militante, je dirais presque militaire de notre œuvre. Nous jouirons ensuite de nos conquêles , si nous en avons fait.

Travaillons ensemble ; cherchez âprement avec moi la vérité dans ce laboratoire sans limites et sans police de l'École du Louvre.

Le manuel, la formule, lécrilure en sortiront d'eux-mêmes, trop tôt peut-être. Le livre, avant de mériter d'être une cause première, doit avoir été lui-même le résultat de causes premières et de recherches personnelles et originales.

Je vous donne actuellement tous les ans cent heures environ d'analyse orale contre une heure de synthèse écrite que je vous distribue.

Ne vous pressez pas trop de solliciter le renversement des proportions. C'est vous qui y perdriez quelque chose.

« Je continuerai à vous montrer aujourd'hui, à propos de la Normandie, la pénétration de l'art Scandinave subie par l'art français du xi^ siècle.

Je crois, dit M. Johannès Steenstruys [lùndes préliminaires pour servir à l'histoire des Normands el de leurs invasions. Bulletin de

la société des anliq. de Normandie^ tome X), je crois que la population danoise a conservé encore assez longtemps après la conquête ses mœurs, sa langue el ses lois Scandinaves. Je m'étonne de ce que presque tous les auteurs modernes, pour ainsi dire, effacent l'influence de rélément danois dans la formation de la nation normande, et admettent que les Scandinaves, après une ou deux génél'ations, se seraient complètement transformés ; je m'en étonne d'autant plus, que personne ne doute que les Normands, en esprit et en naturel, neVestèrent pendant des siècles une partie bien distincte du grand peuple français. Il est bon qu'il y ait eu deux grands exploits dont il est impossible de faire abstraction, à savoir la conquête de l'Italie méridionale et la conquête de l'Angleterre. Heureusement personne n'a encore essayé d'expliquer ces deux faits comme de simples accidents dans l'histoire de la Normandie. »

Je vais continuer à examiner et à analyser les éléments septentrionaux de l'art normand à l'époque dite romane.

A'ous entendez bien. Je dis les éléments septentrionaux que j'isole en ce moment par l'analyse. Nous verrons après les autres éléments de la même composition, du même corps composé, car Fart normand est complexe comme tous les autres.

La pensée qui dominera la leçon d'aujourd'hui est celle-ci :

Fatalité, prédestination de la régénération du monde moderne et chrétien accomplie par le Nord; nécessité de la Restauration par le Nord.

Il a fallu aller jusqu'au bout. Après le Goth, le Franc; après le Franc, le Saxon ; après le Saxon, le Scandinave.

La rédemption n'était qu'à ce prix. Nous avons dû connaître dans toute sa profondeur l'esprit indo-germanique que la Gaule romanisée avait trop longtemps méconnu.

L'art roman, germe de l'art gothique, a dû se laisser pénétrer du génie indo-germanique à son maximum d'intensité.

Ces hommes du Nord, s'implanlant d'une manière définitive sur le sol français, y apportèrent d'abord leur manière de construire et, par conséquent, l'architecture de bois. On retrouve sur les Eglises de pierre des temps romans la trace ou la survivance de cet emploi habituel du bois. L'Eglise de Thaon, par exemple, a ses murs couverts de bardeaux, traduits en pierre.

C'est une survivance de rarchileclure ancestralc, dont le bois avait fourni tous les matériaux. Les maisons Scandinaves ont encore leurs cloisons extérieures recouvertes d'une seconde couche de bois sous forme d'écaillés imbriquées qui interceptent l'humidité, c'est ce qu'on appelle des bardeaux. En Normandie, les murs extérieurs des Eglises sont fréquemment revêtus d'écaillés en pierre.

Les couvertures en bardeaux ou essentes étaient pratiquées par les Comacini au ix® siècle.

Gela avait été de tout temps la coutume gauloise.

Il est question de Scindulœ, Scindulas dans les lois des Lombards, c'est-à-dire dans les lois de Luitprand appliquées aux Comacini. On en faisait aussi usage en France à l'époque où fut rédigé le Polyptique d'Irminon.

« Les écailles, dit Viollel-le-Duc dans son Dictionnaire (rarchileclure (tome V, p. 99), constituent une sorte d'ornementation fort usitée dans les édifices au moyen âge pour décorer les rampants de contreforts, des talus de cheneaux, des couronnements de pinacles, des flèches en pierre.

(( Les écailles sont évidemment une imitation de la couverture en bardeaux de bois ou essentes. Aussi est-ce particulièrement dans les provinces où cette sorte de couverture était employée, c'est-àdire en Normandie, en Picardie, dans le Soissonnais et dans l'Ile-de- France, que les écailles apparaissent sur les constructions de pierre à dater du xii^ siècle. »

Ce mode de construction était aussi bien gaulois que germain et que Scandinave.

C'était une mode barbare universelle.

Les constructions civiles ou militaires élevées en bois par les Barbares ont été signalées par les auteurs latins : par César, Strabon, Tacite, Varron, Vilruve, et par trois poètes : un gallo-romain, Ausone ; un mérovingien, Fortunat ; et un carolingien, b]rmold-le- Noir.

Le feu les a fait disparaître, mais elles n'en ont pas moins existé ; on peut les reconstituer par la pensée, et elles ont eu assez d'importance pour exercer une influence appréciable sur l'art dont elles furent contemporaines.

« Arrière (Fortunat, lib, IX, 15) murailles de pierre fondées de

marbre ou d'airain ; je vous préfèi'e nos grands palais de bois dont le sommet s'élève jusque dans les nues, dont un quadruple portique orne la cour et dont la sculpture décoi'e en se jouant toutes les pièces. »

Les monastères mérovingiens n'étaient pas de vastes constructions de pierre, mais pour la plupart d^ simples édifices de bois (Grégoire de Tours, de Gloria marlyrum, 100).

Il y en a qui ^;rûlent dans une seule nuit (Saint-Oyan, dans le Jura, Vita Engen, 18, Mabillon, I, p. 558. Cf. Concile de Tours, I,G. 14.)

Nul doute que les moines irlandais de la suite de saint Colomban, qui apportaient partout la calligraphie anglo-saxonne qui allait devenir la calligraphie franco-saxonne, nul doute que ces moines n'aient apporté sur le continent à Luxeuil, à Saint-Gall, à Bobbio, la construction en bois et l'architecture anglo-saxonne.

Grégoire de Tours cite plusieurs de ses prédécesseurs comme étant des artistes habiles. 11 dit que l'évêque Léo travaillait habilement le bois. « Fuit aulem [Léo) faher lignarius faciens eliam lurres holochryso teclas. [Hist. Franc, Lib. X, §31).

Il cite également un grand nombre d'églises, de villœ, de ponts, de maisons et de palais où le bois joue un grand l'ôle ; à défaut de ce texte, les incendies fréquents qui détruisirent non seulement un édifice mais des villes entières pendant les périodes mérovingienne et carlovingienne indiquent assez que la charpenterie était fort pratiquée jusqu'au xi" siècle. « Cet art devait même être, relativement à la maçonnerie, arrivé alors à une grande perfection. » (V'iollet-le- Duc, article Charpente, Dict., III, 2).

Je n'ai pas le temps aujourd'hui de vous donner lecture de tous les textes que j'ai relevés.

Je vais vous prouver avec des monuments l'existence d'églises de bois en Normandie au xi'" siècle.

Viollet-Ie-Duc a remarqué l'emploi des faux bardeaux, comme parement des édifices dans les provinces qui ont eu une architecture dî2 bois. Ils affectent des formes différentes (zigzags, arcs de cercle, espèce d'oves) ; on arrive avec Notre-Dame de Paris à la perfection du genre.

Si nous nous tournons vers le Nord, nous voyons en Norwège sur

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les églises de bois des revêtements de bardeaux et des couvertures semblables à ceux de nos [églises. A Morlaix, à Lannion, en Bretagne et en Normandie, qui ont subi, plus que tout autre province, le contact des Normands, les mêmes toitures se rencontrent.

Les Normands laissèrent aussi en Angleterre les traces de leurs coutumes ; dans la tapisserie de Baveux, l'église Saint-Pierre de Westminster est représentée (dans l'épisode de Tenlerrement d'Edouard le confesseur, 5 janvier 1055) avec une toiture imbriquée, une tour centrale et un faîtage orné. Deux hypothèses sont à considérer : ou bien, nous avons là une reproduction exacte de l'édifice, ou bien Tartiste a imaginé une architecture conforme à celle qu'il avait sous les yeux (et cette dernière supposition est la plus vraisemblable). Dans tous les cas. il ne s'agit pas là d'une simple fantaisie, mais bien d'un monument tel qu'en construisaient les Normands à cette époque. Les amortissements placés aux extrémités du faîtage y ont un rapport immédiat avec ceux qui ornent les Eglises norwégiennes.

Il y avait avant le \f siècle des églises en bois en Normandie, On a nié ce fait, parce qu'il n'en reste rien d'apparent. Mais s'il n'en reste rien, c'est qu'elles ont été brûlées. Ruprich Robert a trouvé à Séez (Orne) des restes d'une église en bois.

L'usage du bois était universel à cette époque aussi bien pour l'architecture civile et militaire. La tapisserie de Bayeux nous représente un camp assiégé, construit en bois (on voit aussi sur la colonne trajane des châteaux militaires des Germains avec des constructions en bois). 11 n'est donc pas étonnant que la pierre ait conservé parfois les formes du bois ; dans la tour de Sainte-Marie de Barton la pierre est employée en délit comme une simple poutre.

On trouve enfin dans certains entrelacs et enroulements irréguiiers (à Domfront, Saint-Gervais de Falaise, etc.), la reproduction de sculptures Scandinaves, très particulières (nœuds de serpents, entrelacements de lanières, croisements de rubans portant des petits boiitons, mains imitant des serres et des griffes), et que l'on voit encore sur une inscription runique, en l'honneur du roi Gorm et de la reine ïhyra (vers 887). Cet instinct était si enraciné que le christia-

nisnie même ne le chassa pas et Ton voit le Sauveur sur la croix représenté comme le roi Gunnar.

C'est Tart des Vikings, florissant de Tan 700 à Fan 1000, qui a inspiré toutes les contrées avoisinantes. La cassette de Bamberg en procède.

L'Irlande aussi en est imprégnée et ses merveilleuses portes, dont quelques-unes datent du xn'' siècle, sont d'une exécution aussi raffinée que possible.

Certaines portes du Musée de Stockholm prouvent la persistance de la mvthologie Scandinave ; le tempérament même du peuple s'y révèle. On y voit Siegfried forgeant son épée, luant le dragon, mangeant le foie du mouton après l'avoir fait rôtir, etc. Le culte de lépée tient une grande place dans l'art de ces nations belliqueuses. L'origine des épées de Roland et de Charlemagne chez nous est aussi miraculeuse, et lépée, que Ion garde comme étant celle de Charlemagne, est décorée au pommeau d'ornements qui ont un caractère Scandinave incontestable ; il se pourrait qu'elle eût une origine nordique.

DOCUMENTS COMPLÉMENTAIRES

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