VINGT-DEUXIÈME LEÇON 14 JUIN
Mesdames, Messieurs,
Nous résumerons dans cette dernière leçon ce que l'art roman a conservé de l'art du bois.
Nous savons par les textes que les constructions en bois étaient ornées intérieurement de nattes d'osier ou d'un décor en forme de natte, que nous retrouvons, traduit en pierre, dans les monuments de l'époque romane. Nous en avons déjà vu à Baveux, à Gournay et dans la Charente-Inférieure, où certains chapiteaux sont traités comme une corbeille à papier moderne. Tout l'Ouest se ressent de ce système qui est parfois combiné avec des zigzags gaulois et des personnages byzantins, comme à la Lande de Cubzac.
Nous avons déjà signalé à Thaon (Calvados) les écailles en pierre simulant le bois, et les extrémités des faîtages reproduits par la tapisserie de Baveux, qui ne peuvent provenir du classique ni même du néo-grec. Ces faîtages pointus, qui deviendront les flèches de nos clochers, n'ont pu être apportés que par l'art nordique.
Des types d'églises couvertes de bardeaux datant du xi"^ et du xiie siècle existent encore en Norwège.
CounAjoi). Leçons. 37*
Voilà les constructions qui ont servi de modèles aux architectes comme celui qui a construit et décoré l'église de Thaon.
On retrouve en Phrygie et en Lycie des tombeaux de pierre, taillés à même la montagne, qui ont conservé littéralement la l'orme du bois; tous les détails des poutres et madriers primitifs y sont presque accusés en pierre. On a admis, pour l'antiquité, que l'esprit des charpentiers primitifs avait survécu en quelque mesure dans l'architecture en pierre. Pourquoi ne reconnaîtraiton pas au moyen âge la même évolution? Ce ne sont pas les preuves qui font défaut.
Les peuplades originaires de pays boisés ont toujours traité selon leurs habitudes ataviques les matériaux qu'elles ont trouvés dans les régions nouvelles où elles se sont établies. Viollet-le-Duc a remarqué lui-même que dans le Haouran, pays aride et sans arbres, les maisons de pierre, les portes, les fenêtres, tous les détails de la construction conservent les formes originelles du bois. Les chapiteaux sont en forme d'étais à sommiers ; et ce chapiteau, on le retrouve à Gwalior, à Ellora, dans l'Inde.
En France, les traces de la construction en bois ne sont pas moins sensibles dans plusieurs églises romanes; près de Melle, dans les Deux-Sèvres, à Ghaillé, l'archivolte de la porte est faite en rondins, et l'on trouve à Saint-Pierre de Melle, à Givray, à Saint-Hilaire de Poitiers, dans plusieurs églises des Gharentes, ce mode de construction et de décoration qui rappelle certains tombeaux syriens et qui procède de la même origine.
Gette survivance s'atïlrme encore dans les constructions où la pierre est employée en délit comme à la tour Sainte-Marie d'Earl's Barton en Angleterre. Gomment les gothiques, et avant eux, les romans compiùrent-ils les procédés de renforcement ? N'est-ce pas en charpentiers plutôt qu'en maçons? Le mur ne compte pas pour eux ; leurs contreforts, piles et colonnettes en délit, ne sont que des étayages de bois traduits en pierre. G'est une pensée de charpentier reprise par des maçons.
Les édilices romans ont souvent des modillons que tous les archéologues ont reconnus comme provenant d'un ouvrage en bois, par exemple, le modillon à copeaux, plus répandu en Auvergne que partout ailleurs, quoique ce pays ait gardé plus que tout autre
des traces de la civilisation romaine. Les têtes de monstres supportant ou mordant la colonne ont aussi pour origine Tart du bois tel qu'on le pratiqua en Scandinavie (Voir dans le Magasin pittoresque, vol. XLIX, p. 376, l'épave d'un navire suédois). On trouve en Normandie, à Bayeux, à Saint-Contest, des têtes dont le caractère Scandinave et barbare est aussi fortement accusé que possible.
A Tracy-le-Val près Gompiègne, à Beauvais et jusqu'en Bourgogne, on en peut citer d'autres exemples.
Les colonnes tournées (exemple à Saint-Alban) sont dérivées de balustres de bois. Nous en avons vu à Saint-Mexme de Chinon et jusqu'à Capri.
Le chapiteau cubique a également son origine dans les chapiteaux en bois de la Norwège, où le tailloir manque puisque c'est le chapiteau même qui forme Tétai (Cf. Gazette archéologique, 1884). On en trouve des exemples à ïracy-le-Val (particulièrement intéressants, car ils sont revêtus dune décoration celtique et dépourvus de tailloir), à Laon, à Sainte-Croix de Quimperlé, dans la crypte du Mans, à Noirmoutiers, à Spire, à Augsbourg, etc., etc. Cette forme est parvenue jusque chez les Lombards à Saint-Michel de Pavie, mais ils ne l'ont pas comprise et lont reproduite en brique, ce qui est un non-sens.
L'étrésillonnement a été admis par les architectes du moyen âge comme un moyen de construction fixe, « ainsi que les arcs-boutants, qui peuvent bien passer, dit Viollet-le-Duc, comme un étayement permanent. » N'est-ce pas constater encore l'influence des procédés de la charpenterie sur la construction en pierre? Le porche sud de la cathédrale du Puy-en-Velay présente un exemple curieux de l'emploi de l'étrésillon fixe dans la maçonnerie.
Mais, je n'ai pas à revenir sur ce que j'ai enseigné au commencement de l'année, à savoir sur ce que la charpenterie a suggéré d'expédients et de procédés aux maçons romans. Je vous ai fait voir à l'aide d'images quelque chose de tout ce que l'habitude de construire en bois avait suggéré de méthodes et de pratiques aux premiers architectes des xie, xn" et xni® siècles. Je vous ai dit une fois pour toutes combien les dispositions générales d'une église gothique révélaient le point de départ d'un édifice en bois. Je n'ai
voulu parler aujourd'hui que des traces des modèles de bois laissées dans la décoration de la pierre. Je n'avais parlé qu'incidemment de l'architectui'e proprement dite pour montrer que là aussi je pouvais trouver une base solide pour ma théorie.
En résumé, arrivés aux termes de ces études, nous pouvons affirmer que notre art français n'est pas uniquement fils de l'Italie romaine et latine. L Orient et le Nord se sont unis pour nous rendre nos instincts et nos goûts primitifs.
DOCUMENTS COiMPLÉMENTAIRES
BIBLIOGRAPHIE DE LA VINCiT-DEUXIEME LEÇON
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