‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 2)Chapitre 47 sur 140 · I.'iNFI.IKNCF: Si:i'Ti;NTHlf)NALK "ill · texte numérisé non relu

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raments respeclil's des deux races se combattaient, en tant que l'arl gallo-romain représentait la race latine.

On en a la preuve dans les fibules. L'art décoratif chez les Francs, avant leur mélange avec les G lUo-romains, affecte un caractère aussi septentrional ou presque aussi septentrional que chez les Irlandais et les Scandinaves. Rien de conforme au génie latin.

Identité, au point de vue du style, des fibules franques de Garanda, identité des fibules fournies par toutes les fouilles de Normandie et du reste de la France, avec les fibules de la Germanie, de TAngleterreet de la Scandinavie, Vous l'avez constaté en regardant nos projections et d'innombrables images. Gest un fait acquis.

Mercredi dernier, vous avez pu voir, en étudiant, dans notre seconde séance du soir, les manuscrits publiés par M. deBastard, que les manuscrits //'ci/jcs', à partir du vii*^ siècle et surtout du vin'" siècle, se rapprochaient beaucoup des manuscrits irlandais et anglo-saxons, et ne se séparent point des autres manifestations d'art de la famille germanique.

Le style septentrional se remarque également dans la décoration des tombes franques mérovingiennes, notamment dans celles de Poitiers.

Les Francs ont possédé l'entrelacs et n'ont pas été étrangei's à 1 esthétique indo-germanique, à cette esthétique particulière dont le caractère monstrueux, fantaisiste, grotesque et fantastique, était un des éléments principaux. Evoquez le souvenir des visions de nos trois dernières séances.

Toute Finspiration du moyen âge français est déjà dans ce prologue de la loi salique : « Vivat Christun qui F'rancos diliçjit. X'ive le Ghrist qui aime les Francs! Qu'il garde leur royaume..., qu'il protège l'armée..., qu'il leur accorde des signes qui attestent leur foi, la joie, la paix, la félicité! Que le Seigneur Jésus-Ghrist dirige dans le chemin de la piété ceux qui gouvernent! Gâr cette nation est celle qui, petite en nombre, mais brave et forte, secou'a de sa tête le dur joug des Romains, et qui, après avoir reconnu la sainteté du baptême, orna somptueusement d'or et de pierres précieuses les corps des saints Martyrs que les Romains avaient consumés par le feu, mutilés par le fer ou fait déchirer par les bêtes. ->

^'oyez sur le Prologue de la loi salique F Histoire de la cirilisation de Guizot.

'}\'2 I-'lNFLUËNCE SEPTKN'TRIONAKK

Le monde nouveau, créé par les Barbares devenus chrétiens, n'amena pas seulement une violente réaction par la force même des choses. Ce monde nouveau eut encoi'e conscience de cette réaction. Il l'exerça et l'appliqua en connaissance de cause.

Le principe septentrional et barbare fut une base solide et saine, sur laquelle l'humanité, au moment de cette grande crise, fut heureuse de s'appuyer et s'appuya elfectivement à bon escient et sans faire trop la dégoûtée.

Au milieu du désarroi du vieil esprit latin et méridional, perdu qu'il était dans ses plaintes déclamatoires, quelques esprits supérieurs eurent un juste pressentiment de l'avenir. A l'inverse du paganisme incorrigiblement rivé à ses regrets, le christianisme ne douta pas et ne désespéra pas des Barbares. Saint Paul les avait déclarés égaux aux Grecs ; Salvien les mit au-dessus des Romains de son temps. Voyez le De GiiberiiHlione lJei\ livre IV : « Nous nous étonnons que Dieu ait livré nos provinces aux barbares, ditil, quand leur pudeur purifie la terre encore toute souillée des débauches romaines! »

Paul Orose, lui, prévoit qu'on louera un jour le temps terrible où il vit, dans la douleur des invasions, et que la postérité tiendra ses malheurs pour des bienfaits... « Les Germains bouleversent maintenant toute la terre, ajoute-t-il, mais si, ce qu'à Dieu ne plaise, ils Unissaient par en demeurer maîtres et par la gouverner selon leurs mœurs, peut-être, un jour, la postérité saluerait-elle du titre de grands rois ceux en qui nous ne savons encore voir que des ennemis. »

Le jour de Noël 496, dit-on, le chef d'une tribu barbare descendit dans le baptistère de Reims et courba la tête sous la main de lévêque Rémi ; trois mille compagnons l'y suivirent. Ce jour-là le sort de l'Occident fut décidé.

K Quand ils sortirent chrétiens de la cuve baptismale, a dit un historien ', on aurait pu voir en sortir avec eux quatorze siècles d'Empire, toute la chevalerie, les croisades, la scolastique, c'est-àdire tout l'héroïsme, la liberté, les lumières modernes. Une grande nation commençait dans le monde. C'étaient les Francs. »

1. Ozanani, OEiivres coinplèles, tome IV. {Lu civilisation chrétienne chez les Francs, chap. II.

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Ozanam aoublié de nous signaler une noble chose qui sortit aussi, ce jour-là, de la cuve de Reims. Cette noble chose, c'est l'art français, c'est l'art g-othique. Le baptême n'avait pas effacé ni altéré le sentiment et le tempérament barbare. Et ce tempérament, que maintenant je vous ai fait connaître, je me charge de vous en prouver la survivance dans tout l'art postérieur de l'Europe.

Je me charge de vous prouver aussi dans notre cycle d'études que c'est grâce à ce tempérament que notre art chrétien du Nord échappa à l'effroyable et irrémédiable décadence dont fut rapidement envahi l'art byzantin, c'est-à-dire le seul art qui, dans le Midi, avait pu survivre à l'antiquité classique.

Vous constaterez alors que l'art français, longtemps fidèle à ses origines, alors même qu'il avait déjà su puiser habilement mais discrètement aux sources méridionales, est resté jiisqu''au XV^ siècle, grâce à sa pureté généalogique, le premier des arts indo-germaniques, c'est-à-dire, le premier des arts modernes.

Cette généalogie, cette transmission ininterrompue et directe du principe familial, il nous importait beaucoup de la connaîti^e.

Messieurs, ne m'accusez donc pas de vous avoir fait perdre votre temps en étudiant les préliminaires. C'est pour ne l'avoir pas fait plus tôt qu'on a mal compris jusqu'à présent la genèse de notre art national, en lui donnant une source unique, la source méridionale, que je vous ai déjà démontrée n'avoir pas même été latine.

Quel était l'esprit de l'art en Europe au x*' siècle, au xi" et au xn^ ?

Penchait-il du côté de l'antique ou du côté barbare ?

On peut dire alors que c'étaient les Barbares qui étaient les plus civilisés, en ce sens qu'ils avaient un art très développé, très personnel, très envahisseur.

Comme preuves voici quelques types de l'art du x'^ au xii'' siècle, où la présence des entrelacs et des monstres révèle le tempérament barbare.

Chandelier de Saint-Bennvard. Fondu vers 1021, à Hildesheim (Hanovre) par ce saint, évêque de la petite ville et fondateur de la sculpture de bronze en Allemagne. Ce bon évêque a rempli sa ville de monuments fondus par lui. Parfois, il veut imiter Rome, et son imitation de la Colonne Trajane montre sa maladresse; mais quand

L INFLL'KNCE SEI'TKNTRIONAI.K

il se laisse conduire par son g-oût instinctif et son style national, il fait des chefs-d'œuvre, comme ce flambeau. \'oyez les monstres qui servent de support à la bobèche. Une inscription permet de dater ce monument.

(Voir la reproduction dans le tome XXI des Annales archéologiques de Didron, p. 358),

Le chandelier de Glocester, à date certaine entre les années 1104 et 1112. Conservé longtemps en France, puis mis au rebut comme vieille ferraille au temps de la Renaissance et enfin vendu en Angleterre, où il est à présent. Le style est le même que celui du chandelier de saint Bernwçird. Des monstres soutiennent, en la mordillant, la bobèche, des têtes de serpents forment les pieds ; mais l'art est plus raffiné, plus épuré. (Voir les PP. Cahier et Martin, Mélanges archéologiques, tome IV. Planches XXXII et XXXI II).

Chandelier de Saint-Remy de Reims. C'est un chef-d'œuvre en communion absolue aA'ec les deux précédents. 11 doit être du xn^ ou du xni'' siècle; pas de date précise. « Ce candélabre avait dix-huit pieds de "hauteur et quinze de larg-eur au plus s^rand épanouissement des branches. Le trépied sur lequel il reposait était tellement couvert de branches entrelacées, tellement enrichi d'emblèmes et inondé de fleurs, qu'il était impossible de rien voir de plus beau. » (Cahier et Martin, Mélanges d'archéologie, tome IV , p. 276, et dom Marlot, Histoire de la ville de Reims, tome II, p. 541).

Il est probable que toutes les cathédrales et les principales églises abbatiales de l'iùirope ont possédé des chandeliers à sept branches, à l'imitation du chandelier à sept branches du temple juif. Il y en a un à Essen, à Prague, etc.

Chandelier de la collection Carrand à Florence. Il n'a pas la même forme que les précédents ; il est formé d'un drag'on sur lequel est assis un homme dont la main droite est dans la gueule du monstre et dont la gauche tient une fleur qui sert de support au luminaire. On a voulu y voir la représentation d'une des légendes Scandinaves (celle de Tyr et Feuris), mais il faudrait admettre que le loup Feuris ait été remplacé par un dragon. « L'habile antiquaire qui possède ce chandelier, disent les PP. Cahier et Martin, croit que c'est un ouvrage oriental ; il a dû figurer dans quelque pagode ou dans quelque palais des Indes, »

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Le caractère oriental on Scandinave — ce qui est la même chose — nesl pas douteux. Le sentiment de Carrand, sentiment instinctif, était juste.

Le plus beau de tous les objets de ce genre, le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre, c'est Varhre de la Vierge^ le candélabre de Milan, pièce vraiment merveilleuse. Les Italiens ont cru jusqu'en 1874 que ce monument datait du xv*^ siècle, qu'il était Italien et contemporain de l'autel de Pistoja. C'est bien une œuvre du moyen âge et de principe septentrional et barbare, quoiqu'elle ait pu être exécutée en Italie. Il est orné de dragons et d'enroulements superbes, d'un goût d'ailleurs très pur, riche sans surcharge. C'est comme l'interprétation savante, à deux siècles de distance, du thème de saint Bernward. C'est la traduction de l'esprit d'une race.

Ne pas oublier les compositions qui décorent la porte de Hillestad au musée de Christiania, et où sont représentés les mythes de la légende de Siegfried empruntée aux Niebelungen.

Rappelez-vous les sculptures de Bayeux qui sont indiennes et presques chinoises.

Rappelez-vous les sculptures de l'église d'Avit dans la Charente- Inférieure.

Pour être compris du peuple, il faut qu'un art reste fidèle aux instincts de la race. L'art gallo-romain anti-artistique et savant n'était pas compris du peuple qui lui opposa et lui préféra l'art barbare.

'L'art du moyen âge issu des instincts barbares fut un art populaire, ce qui ne l'empêcha pas d'être à la fois très raffiné et compris de tous, même dans la période la plus aristocratique.

L'art issu de la renaissance, au contraire, est un art compris des seuls savants et antipopulaire, antinational.

DOGUMExNTS COMPLÉMENTAIRES

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