‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 2)Chapitre 49 sur 140 · DE L ART SEPTENTRIONAL · texte numérisé non relu

DE L ART SEPTENTRIONAL

Messiklks,

Je vous disais, mercredi dernier, cette ^''énéalogie, cette transmission ininterrompue et directe du principe familial de Fart du Nord, il nous importe beaucoup de la connaître. Ne m'accusez donc pas de ^us avoir fait perdre votre temps en étudiant les préliminaires. C'est pour avoir négligé cette étude qu'on a mal compris jusqu'à pi^ésent la genèse de notre art national. L'art roman et même l'art gothique sont restés tributaires de l'art barbare, de Tart indo-germanique, et cet art barbare, cet art indo-germanique a été le plus actif des facteurs et le plus fécond des coetïicients de l'art moderne jusqu'au xv"^ siècle.

J'ajoutais que la preuve matérielle de cette vérité pouvait se faire par deux moyens principaux, par l'étude de deux éléments de décoration qui sont passés directement de lun des deux arts à l'autre. Ces éléments sont les entrelacs dans leur courant nordique ou septentrional, et le caractère monstrueux d'une certaine faune, spéciale au pays de l'Orient et du Nord.

Ne |)ouvant fournir la double démonstration pendant notre réunion

218 SIRVIVANCE UE LART SEI'TENTRIONAL

(le meivredi matin, 27 mai, j'ai commencé |)ar examiner la seconde l'ace de la question.

Je vous ai fourni la preuve de la présence et de la survivance de l'art septentrional pendant les périodes romane et gothique; et j'ai fourni cette preuve à laide du caractère monstrueux et fantastique de la décoration.

Pour établir ce point de fait, je me suis servi d'une série très curieuse de fontes de bronze, dont quelques-unes à dates parfaitement connues, parfaitement certaines, et qui, après s'être grelFées quant au style sur l'art primordial, populaire et instinctif des fibules, s'échelonnent du ix® siècle au xui"^ siècle.

Dans la seconde séance du mercredi "27 mai, quelques personnes, quelques-uns de mes meilleurs amis, que je remercie, ont bien voulu me faire savoir qu'ils n'avaient pas compris pourquoi j'anticipais sur la marche chronologique des événements et pourquoi je les transportais tout d'un coup en pleine époque romane et gothique.

Les mêmes personnes m'ont demandé de revenir sommairement sur ma démonstration, pour légitimer mon procédé qui leur paraissait dabord manquer de logique et qui avait à leurs yeux le défaut de ne pas suivre pas à pas la tradition à base historique.

Je répète souvent, trop souvent peut-être pour ceux qui comprennent du premier coup. Mais cette fois-ci. si je répète, c'est qu'on me l'a demandé. \ ous voyez bien que c'est nécessaire de répéter dans des matières aussi neuves que celles que je traite.

Messieurs, je regrette A^ivement de n'avoir pas été compris pour n'avoir pas suflisamniMit insisté sur un fait que je croyais parfaitement évident pour vous tous, comme me l'avaient fait penser quelques-uns de mes auditeurs qui sont préparés et qui gardent un souvenir fidèle des images que j'ai prodiguées devant vos yeux depuis le commencement de l'année.

On n'a pas reconnu le lien intime qui rattachait tous les bronzes que je vous ai fait voir, au génie de la décoration indo-germanique et Scandinave.

Je m'étais contenté de faire allusion aux monuments qui ont déjà passé si souvent sous vos yeux, et ces monuments on les avait déjà oubliés ! Je vais les remettre devant vous, ou bien vous rappeler seulement les livres où ils sont dessinés.

SURVnANCE DE LART SEJ'TENTRIONAL 219

Ce sont les fibules que vous connaissez et qui, dun bout à l'autre de l'Europe, sont identiques, ou à peu près, du vi'' ou du vu* siècle au X® siècle.

Ces monuments, pour être à dates flottantes, n'en sont pas moins enfermés dans des limites de temps assez faciles à déterminer (vn'x*" siècles).

Ce sont des documents figurés digne d'être pris en considération à l'égal des textes les plus consultés. Fibules de Caranda.

Fibules de la Normandie souterrHine de l'abbé Cochet. Fibules du cimetière mérovingien de Charnay, publiées par M. Henri Baudot dans les Mémoires de la Commission historique de la Côle-d'Or.

Fibules du musée Germanique à Nuremberg, du musée Bavarois à Munich et surtout du musée de Mayence, du musée des antiquités du Nord à Copenhague, et des collections anglaises.

Moulage d'une pièce du musée de Carlsruhe, pièce pareille à celle de Caranda.

Photographies des fibules de Copenhague, du troisième âge du fer.

Pourquoi ai-je cru devoir insister et empiéter sur l'avenir? Mais c'est pour que vous compreniez tout de suite le lien intime et immédiat qui nyçtache l'art gothique à l'art d'importation barbare.

Dans un an, quand je vous parlerai de l'art roman, si je suis encore en vie, si j'ai encore des auditeurs, vous aurez oublié les formes de l'art barbare et vous nierez les rapports de l'un à l'autre. J'en ai pour garant la surprise que vous a causée la leçon de mercredi dernier.

Aujourd'hui, je puis vous faire voir la soudure, la suture de l'art barbare et de l'art roman. \ ous avez encore dans l'œil l'expression de l'art barbare.

En procédant comme je lai fait je n'ai pas manqué de logique. Je vous démontrais, mercredi dernier, la persistance de la tradition et de la transmission, en même temps que je vous faisais toucher du doigt l'origine d'une très notable partie de Ifi décoration familière à l'art français de la période romane et de la périodç gothique,

'2'20 SURVIVANCE I)K LART SEPTKNTKIONAI.

11 y a là. dans un portefeuille, la succession des formes monstrueuses transmises par la tradition septentrionale à travers l'époque romane et lépoque gothique. Ce sont les documents à l'aide (lesquels je vous ai fait ma dernière leçon. Je n'y reviendrai pas.

Je veux seulement vous montrer ce que vous n'avez pas compris, la suture de l'art barbare et de l'art roman.

La preuve par les entrelacs, j'ai commencé de la l'aire mercredi soir, "27 mai. Je la continuerai.

Mais, avant, je veux prouver la communication entre l'art roman et l'art barbare par ce qu'on appelle les têtes plates : c'est-à-dire une certaine décoration empruntée aux fibules par la sculpture des églises françaises et anglaises du xi'' et du xn'^' siècle. Ruprich Robert en a relevé un grand nombre dans son Architecture normande.

Comparez la fibule trouvée à Nottingham avec la porte de l'église de Saint-Contest dans le Calvados.

Vous n'avez pas oublié non plus, Messieurs, ce que l'examen des bronzes communiqués à la dernière séance nous a révélé sur le caractère oriental et Scandinave des provenances inspiratrices.

J'avais besoin de vous démontrer tout cela dès cette année. Car tout cela est non seulement discuté, mais est encore nié absolument dans des livres qui font autorité dans la science, comme vous le verrez tout à l'heure ou ce soir.

Résumons les conclusions à tirer des nombreux faits observés.

Examinons, une dernière fois, quelles ont pu et dû être les conséquences du changement apporté dans l'économie matérielle et morale de l'Europe occidentale par les invasions germaniques.

Deux des races barbares, les Ostrogoths et les \\'isigoths, se sont laissé entamer, comme a'ous le savez, par la civilisation méridionale et, dans la construction en pierre, dans la sculpture de pierre et de marbre qu ils ont de bonne heure adoptées, ils ont été les propagateurs de la culture néo-grecque, de la culture gréco-orientale, de la culture byzantine, et ils paraissent, dans leurs travaux monumentaux, avoir mis tout au moins une sourdine à leurs instincts nationaux, instincts collectifs communs à toutes les races germaniques.

Mais je vous ai dit qu'au point de vue de l'art industriel, au point de vue du tempérament et des instincts nationaux, les ditîé-

SlRVlVAXCE DE l'art SEI'TKNTKIONAL *2'2 1

rentes races de Barbares ne pouvaient guère être distinguées les unes des autres dune manière générale, et f[u"il y avait nécessité à traiter leur histoire d'ensemble.

Elles témoignent toutes du même tempérament, tempérament puisé plus ou moins directement à une source unicpie, que je ne peux pas et que je ne veux pas localiser géographiquement dune manière méticuleuse, — cela m'entraînerait trop loin — que je ne puis pas enfermer dans des limites de temps très fixes. Mais cette source unique a existé, et elle a été orientale.

La première preuve que j'en ai faite est suffisante, je l'estime, pour ceux qui sont en état d'analyser les œuvres d'art, pour ceux qui ont confiance dans les démonstrations qui résultent de l'évidence constatée par les yeux.

Je regrette qu'on n'ait pas fait suffisamment attention à la preuve très importante que j'ai fournie à laide de l'existence du trésor de Xagy-Szenf-Miklos conservé à ^ ienne, trésor considéré comme d'origine ostrogothe et, de toute manière, barbare. Un fac-similé vous attend au musée de l'Union centrale des arts décoratifs.

De même pour la démonstration qui résulte de la production de la fibule de Wittislingen et des similaires.

Je vous prie de méditer longuement devant ces monuments. A la rigueur, vous lyauriez besoin de rien faire en dehors de cela, en admettant que vous ayez une certaine éducation antérieure et que vous ayez au moins des lueurs sur ce qu'est l'expression de l'art oriental. Je ne peux pas me mettre à faire de l'enseignement primaire. Je suis obligé de supposer chez tous mes auditeurs une certaine dose de préparation.

Je suppose donc que vous connaissez sommairement dans son essence l'art oriental, il me suffit que ce soit même l'art oriental moderne.

Je suis sûr alors que vous serez de mon avis quand je vous affirmerai que quelques-uns des monuments qui vont défiler ou qui ont déjà défilé sous vos yeux sont pénétrés, à des degrés divers, de l'influence de lart oriental ou qu'ils émanent de son essence ellemême.

Donc, au sommet de ma doctrine, relativement à la signification générale de Tart industriel des barbares, je poserai le principe de

•}•}•} SlIR\IVAN("i; UK I. ART SKt^TKNTHli >NAt,

l'existence du caractère oriental qui régnera d'une manière jjénérale sur le tout, à partir du moment où ces peuplades barbares, prises dans leur ensemble, apparaissent sur notre sol européen. Je ne sais pas ce qui s'est passé antérieurement en fait; cherchez-le si vous voulez. On a dû le chercher historiquement. On le sait peutêtre. Je ne puis pas le connaître directement et de première main, et je ne veux pas m'en occuper. C'est alFaire à l'histoire générale. Ne nous échappons pas par la tangente.

Je me bornerai à vous exposer les hypothèses inévitables que la vue des monuments m'inspire sur le berceau commun des races barbares.

Vous devez tenir pour démontrée, au point de vue de la décoration, l'identité du génie germanique et Scandinave avec le génie oriental, et notamment la parenté du génie Scandinave avec le génie hindou. Cette parenté est, au point de vue de l'art, un fait matériel, indiscutable, supérieur à toutes les affirmations et à toutes les négations historiques, c'est-à-dire extrinsèques.

Quand on considère les choses sous le rapport des formes et de leurs lois esthétiques, il est nécessaire — malgré toutes les restrictions que pourront faire les historiens du Danemark eux-mêmes, restrictions dont je vous donnerai connaissance ce soir, si vous voulez — il est nécessaire de croire à une communication directe, immédiate, intime, familiale entre les Barbares voyageurs marchant vers l'Occident du i" au x^ siècle et les Hindous restés cantonnés dans la grande presqu'île asiatique, et avec les Persans qui n'ont pas cessé, ni les uns ni les autres, de pratiquer leur vieille esthétique nationale, et dont la liberté et la naïvelé n'ont pas été atteintes par le classicisme occidental du génie latin.

A qui étudie intrinsèquement l'art des Barbares, la même conclusion s'impose qu'aux philologues qui, eux, n'ont pas à tenir compte des faits historiques.

L'Inde apparaît comme une source plus ou moins immédiate, plus ou moins directe, mais nécessaire.

Puis je vous signalerai deux courants qui me paraissent simultanés dans l'art barbare, au moins du vi*^ au ix« siècle. Courants d'essence orientale tous les deux ; mais qui, quoique quelquefois confondus dans des pénétrations réciproques, peuvent se diiïéren-

SI KViVANCK ni; l'art SKl'TFATRlONAr, Û^ii

cier. Le courant que je crois germanique pur et qui a trouvé son développement le plus complet clans l'art Scandinave et qui vient de l'Inde ou qui ressemble à ce qui s'est fait dans l'Inde de tout temps, et le courant également oriental, après ou avant certains contacts passifs ou actifs avec By/ance, et qui vient de la Perse et de l'Assyrie. L'art des libules et de l'orfèvrerie barbare trahit l'existence de ces deux courants.

Voilà le til conducteur que vous devrez suivre dans le dédale des théories et des exemples qui ont été ou qui seront placés sous vos yeux.

Mais il y a une grosse question préalable et qu'il faut vider tout de suite.

Voilà bien de l'orientalisme, me direz-vous? Je ne fais cependant que i^epi'endre et je ne vais faire que développer devant vous une des grandes vues inspirées à Viollet-le-Duc, par le "-énie de l'histoire de l'art ^ .

« Notre roman nous appartient sans nul doute, dit ^'iollet-le-Duc, mais partout il a un père étranger : ici romain, là bvzantin, plus loin Nord-hindou. Nous l'avons élevé, nous lavons fait ce qu'il est, mais à l'aide d'éléments qui viennent tous, sauf le romain, de l'Orient. Et le romain lui-même d'où est-il venu ? Nous avons vu parfois quelques péi'sonnes s'émerveiller de ce que certains chapiteaux du xn'' siècle avaient des l'apports de ressemblance frappants avec l'ornementation des chapiteaux égyptiens des dernières dynasties. Cependant il n'y a rien là qui soit contraire à la logique des faits. Ces arts partent d'une même source commune aux grandes races qui ont peuplé une partie de l'Asie et de l'Europe, et il n'y a rien d'extraordinaire qu'un ornement sorti de l'Inde pour aller s'implanter en Egypte ressemble à un ornement sorti de l'Inde pour aller s'implanter dans louest de l'Europe. Lorsque l'histoire des grandes émigrations aryennes sera bien connue depuis les plus anciennes jusqu'aux plus récentes, si l'on peut s'émerveiller, c'est qu'il n'y ait pas encore plus de similitudes entre toutes les productions d'art de ces peuplades sorties d'un même noyau et pourvues du même génie, c'est qu'on ait fait intervenir à travers ce

]. Dictionn.iivp rnixonné. l. VIII. p. 185 et suivante?.

•}•}{ SI'RVIVANCE DR I.AIIT SEPTÎîNTHIONAl,

grand courant une j-ace latine el qu'on ait englobé Celtes, Kimris, Belges, Normands, lîurgondes, ^^'isigoths, Francs, tous Indo-Européens, dans cette race dite latine, c'est-à-dire confinée sur quelques hectares de l'Italie centrale ^ «

Cette lecture d'un livide qui devrait être dans toutes les mains vous fatigue peut-être. Vous seriez tentés de me dire que vous êtes convaincus. Il n'en est rien, car vous n'avez pas pu encore approfondir la question.

Mais il faut que vous sachiez qu'il en a cuit terriblement à \'ioIlet-le-Duc, pour avoir osé soutenir cette thèse.

On a condensé dans un volume l'expression de toutes les attaques, dont l'illustre érudit avait été l'objet et on a versé le tout sur sa mémoire.

Le volume dont je parle émane d'un savant et d'un archéologue abolument distingué, pour lequel je professe la plus sincère estime ; ce volume, Viollel-Je-Duc et sa doctrine archéologique par Anthyme Saint-Paul, fait autorité dans la science. Vous y verrez que la doctrine de V^iollet-le-Duc que je reprends ici pour mon compte est retrardée comme une dancereuse et ridicule hérésie.

u ^'iollet-le-Duc. a-t-on imprimé dans ce li\re, n'est pas l'inventeur du système des influences orientales : d'autres l'avaient rêvé avant lui, et les formes très variées quelles ont revêtues montrent déjà que ces théories s'appuient à peu près exclusivement sur des appréciations personnelles. «^

L'auteur ajoute :

« La thèse, d'après laquelle l'ornementation romane serait puisée u aux monuments arsacides ou sassanides de la Perse, aux monu- « ments égyptiens du temps de Ptolémée et jusqu'aux traditions « venues de l'Inde, est une des i)lus hardies qu'ait imaginées l'éru- <i dition contemporaine. »

Vous comprenez ce que veut dire le mot hardies : c'est l'épithète risquée qui est dans la pensée de l'auteur.

w Imagine-t-on nos moines, nos marchands et nos croisés du xi'' ou du xu'' siècle, en quête d'éclectisme et voyageant comme nos amateurs d'aujourd'hui, leur carnet à la main, choisissant avec la

J. Vinllot-K'-Duc. Dicliojinaire raisonné d\-irchitecture, tome VIII, p. 1X<».

SI i{\ iVANdi-; 1)1-: i/aKT si:i'i'i:nti{|(iNal '2'}^)

Sagacité d'archéologues consommés, les types anciens à l'exclusion des plus récents et les dessinant assez bien pour être en état de les reproduire avec fidélité à leur retour dans leur patrie?

M Si VioUet-le-Duc avait connu les monuments Khmers, qui oll'rent aussi d'assez nombreuses analogies de détail avec la sculpture romane, on aurait eu, à n'en pas douter, à discuter avec lui sur les influences cambodgiennes. »

Ce passage est emprunté à un article paru antérieurement à la publication de VA?'t russe. Or dans VArt russe, précisément, Viollet-le-Duc n'a pas hésité à comparer les monuments cambodgiens aux monuments occidentaux au point de vue du développement parallèle de principes analogues dans leur essence !

Pauvre Viollet-le-Duc! Vous comprenez, Messieurs, si je compatis à sa mésaventure au moment où, pour obéir à ma conscience, je suis obligé d'aiï'ronter les mêmes ironies.

Conclure avec les Inidilionnels, ou passer pour grotesque. Pas de milieu.

Vous sentez donc que dans l'étal où elle se posait, la question se trouvait préjugée.

Vous pouviez penser que la théorie de linfluence orientale est une rêverie. Je me smIs appliqué alors à démontrer le contraire. Avant tout, je devais vous débarrasser de cette funeste erreur et faire cesser le fol éclat de rire qui agite encore le grand public, ce bon public qui est si heureux quand il voit des savants autorisés lui fournir toutes sortes de bonnes raisons pour légitimer son scepticisme et encourager sa paresse et son mépris pour le progrès .

La transmission du style oriental à l'Occident ne s'est pas faite grâce à l'influence des touristes du xi'' siècle, comme le propose ironiquement le critique de Viollet-le-Duc.

La transmission de ce style oriental s'est faite par la voie des invasions.

Les porteurs des principes de l'orientalisme, principes déjà présents dans l'âme des peuples celtes, ont été les peuples d'origine indo-germanique représentés principalement par trois de leurs familles les .plus importantes, les Francs, les Saxons et les Scandinaves.

GouRAJOD. Leçons, 13

Û'HS SluVlVANCi; DK I, art SEPTENTIUONAI.

Je ne les sépare pas les unes des autres. Elles ont l'épanclu le même art et le même principe.

Nous avions été cléjà fortement f,^ermanisés et retrempés clans nos sources aryennes et orientales par Tintroduction des éléments francs, burj^ondes et, à un point de vue spécial, goths, wisigoths et ostrogoths.

Il y eut un rinforzainlo dans la germanisation par suite de l'introduction sur notre sol, comme sur le sol anglais, de l'élément saxon, anglo-saxon et de l'élément danois ou normand.

Aryens et septentrionaux déjà comme Celtes, nous sommes devenus encore plus aryens et plus septentrionaux comme Francs et partiellement comme saxons et normands.

Et nous, les Français^ les bons vieux pères français de Pasquier, nous avons cru, sur l'afTirmation des pédants de la Renaissance du XVI'' siècle, nous avons cru que nous étions simplement une variété de latins, et nous avons dit cela à nos enfants, et nous avons emprisonné le génie héréditaire, nous l'avons mutilé et nous l'avons livré au démon du Midi... Quelle méconnaissance de notre psychologie nationale !

\'ous avez déjà vu que ce sentiment de la pénétration germanique et Scandinave, Viollet-le-Duc, avec son incomparable sagacité, en avait eu conscience par la seule analyse des œuvres d'art. 11 lavait hardiment afTu'mée et il avait montré que cette intluence n'était qu'un anneau de la longue chaîne qui nous rattachait à des origines indo-germaniques.

Cette conclusion était d'ailleurs conforme aux conclusions précédemment formulées par une autre branche de la science, par la philologie. Je mappliqucrai à vous en démontrer la justesse par la comparaison des œuvres d'art et par les preuves directes de la communication entre l'Occident et l'Orient, que les monuments proclament.

Mais, me disent parfois quelques amis que j'ai l'honneur de compter dans ce sympathique auditoire, à quoi bon reprendre la lutte soutenue par \'iollet-lc-Duc, puisque la cause est gagnée?

La cause est gagnée peut-être devant quelques-uns d'entre vous, Messieurs. Mais c'est une grave erreur de croire que les défenseurs (K' lai'l national doivent ou puissent désarmer. Juge/.-en.

sirvI\an(;e di; i. aut ski^tentuioN ai. "J'J /

Il y a juste douze jours aujourd'hui, — c'était le '2'2 mai 1891, — dans cette Ecole nationale des Beaux-arts de Paris, longtemps fermée à tout enseig^nement de 1 art français (peinture, sculpture, architecture), dans cet hémicycle cpii, pour les oreilles délicates, résonne encore après vingt-cinq ans des sitllets sous lesquels la parole de \'iollet-le-Due a été étoullee, une voix doublement autorisée s'est élevée pour proclamer que, « si nous ne pouvons oublier qu'avant la Renaissance et Tinfluence italienne nous avions été. avec les seules ressources de notre génie originel, les initiateurs du moyen âge, nous sommes, cependant, les héritiers directs d'Athènes et de Rome et que c'est chez nous et par nous que la civilisation gréco-latine a repris l'hégémonie du monde. »

J'ai cité textuellement. Précieux aveu !

Oui sans doute, c'est vrai. Nous sommes devenus les continuateurs dune décadence étrangère. Xous sommes les champions posthumes de l'antiquité païenne. Rome revit en nous, grâce aux efforts d'une savante pédagogie antinationale. Nous possédons un art accessible à une élite internationale d'initiés latins, un art qui s'applique à n'avoir ni âge, ni patrie et qui dédaigne de satisfaire les besoins de son temps et les exigences du climat natal, un art qui pour être compns exige toute une culture spéciale. L'idéal des temps gallo-romains a été reconstitué par l'Etat.

Devons-nous en être fiers?

La civilisation romaine a tué la Gaule et momentanément engourdi l'âme celtique. Je vous l'ai rappelé. La civilisation barbare, au contraire, a fait la France et a déterminé la personnalité de son art.

Devons-nous livrer une seconde fois à Rome lame de notre pays, nous l'élite, nous l'aristocratie intellectuelle de la France, imitant en cela la coupable aristocratie gauloise des temps gallo-romains? L'avenir ne nous le pardonnerait pas. Si l'art du moyen âge n'existait pas, il faudrait l'inventer, puisqu il a été, comme je vous le montre chaque jour, l'expression sincère du tempérament de la patrie après le mélange des laces. Nous n'avons qu'à le reprendre cet art du moyen âge, non pour le copier servilement et inintelligemment comme une langue morte, ce qui serait funeste; mais pour développer les principes dont il a vécu pendant dix siècles, principes féconds el généreux qui n'ont pas cessé de faire partie de notre caractère ethnographique et de notre conscience nationale,

■J'2(S rtuR\"iVANCi-: De i. akt ski-thStiuonAL

Art SCANDINAVE. — Je prends Tari Scandinave, parce qu'il a été la plus énerj^ique expression de l'art indo-germanique.

Il faut remarquer que dans Touesl de la France, partout où s'était répandue l'inrasion normande, c'est là que le style de décoration de l'époque des Vikings, suprême expression de l'art Scandinave, s'est perpétué et prolongé dans l'art roman de la manière la plus sensible.

Cette survivance s'est fait sentir dans tout l'art roman français et allemand.

Mais elle n'est nulle part plus aflirmée que dans nos provinces de l'ouest, c'est-à-dire dans les provinces où l'art Scandinave et danois, lart des Vikings, a eu le plus de facilité pour s'implanter par suite de l'invasion et de la pénétration des Scandinaves et des Danois.

Même observation à faire pour le Cotentin, pour le territoire actuel des départements du Calvados et surtout de la Manche. Le Cotentin, du vi'' au x^ siècle, a été le Jutland de la France, de la Gaule. Il est devenu une petite province Scandinave.

La cathédrale de Baveux, dans ses parties les plus anciennes, est un témoin qui sullirait à lui seul à établir l'influence septentrionale et orientale subie par le pays. Bayeux fut un centre important d'influence Scandinave : Bajocacensia civitas fruilur freqiienlius Danica lingua quam romana.

Ils se sont misa deux, et même à trois, pour ridiculiser Viollet-le- Duc, à propos des sources orientales qu'il prétendait reconnaître dans une partie de l'art roman. « Franchement, disent-ils, les origines persanes, égyptiennes, hindoues et gauloises de notre art roman nous semblent tenir du merveilleux ».

(( Nous croyons devoir faire observer, à propos de l'influence normande en Poitou, combien il est singulier qu'elle se soit exercée précisément dans un pays où les pirates du Nord ne firent que des incursions dévastatrices, alors qu'elle est presque insensible dans la province où ils fondèrent un établissement durable. »

Ils oubliaient les monuments de Bayeux. Ils ne savaient pas qu'on parlait encore le Scandinave à Bayeux au x'' et au xi^ siècle : c'est Dudon de Saint-Quentin qui rafllrme.

De nombreux esprits ont été frappés depuis longtemps de la pénétration des éléments saxons et normands dans toute la France.

SURVIVANCK DE i/aRT SEPTENTRIONAL 229

Voici ce que disait un historien, il y a déjà longtemps : (Ozanani, La cwilisHlion chrétienne chez les Francs, éd. in-12, p. 328).

w Au commencement du x'' siècle, une lettre du pape Jean I\', à l'archevêque de Reims, Hervé, régla la conduite du clergé de F'rance à l'égard des Normands convertis.

« Ce document nous donne deux lumières. Premièrement, il montre combien la conquête normande pénétra plus profondément qu'on ne pense, puisqu'elle avait jeté ses colonies jusque dans le diocèse de Reims.

« En second lieu, il annonce la politique de civilisation et de paix qui, peu d'années après, devait présider au traité de Saint-Clair-sur- Epte, et, en confirmant au duc Rollon la possession de la Normandie, tourner au profit de la France et de la chrétienté la dernière des invasions. »

Il y a plusieurs autres preuves de l'incontestable pénétration des éléments à la fois septentrionaux et orientaux, ressentie très profondément par l'occident de l'Europe et surtout par la France, du vi'' au x'^ siècle, le long du littoral appelé, comme je vous l'ai prouvé, dès le vi'^ siècle, Lillus Saxonicum. Vous n'avez pas oublié non plus la très juste observation de M. Longnon, qui considère les Saxons comme de simples précurseurs des Danois, les deux peuples appartenant à la même famille ethnographique.

En Angleterre et sur les côtes de la France l'invasion saxonne précéda et prépara l'invasion danoise et normande.

La prise de possession fut complète et absolue. 11 n'y a que l'histoire de l'art telle qu'elle est enseignée dans certains livres, qui ose encore nier ces résultats.

L'Université est aujourd'hui admirablement et très intelligemment renseignée. Je parle non seulement de l'enseig'nement supé- , rieur, mais encore de l'enseignement secondaire. J'ai l'honneur de parler devant quelques pères de famille et, étant donnée l'éducation antérieure que j'ai reçue comme eux et avec eux, j'ai peur de les scandaliser par la hardiesse de mes doctrines. Je serais beaucoup plus à mon aise si je parlais devant leurs enfants.

Les élèves de nos lycées sont mieux préparés que nous ne lavons été nous-mêmes à voir clair dans ces questions et, bon gré mal gré, il va falloir, du haut en bas de l'échelle, renouveler notre histoire

2;io

siRvn'ANCi-: Di: i. art ski'tkntrional

de l'art au moyen âi;e, n'en déplaise aux conh^adicleurs de \'iollelle-l)uc. Irisez ce qu'on apprend aux enfants de la classe de troisième.

On leur apprend que les Vikinfja, les Dauoi.s, compagnons de Rollon, avaient une civilisation à eux, très savante ou, si vous voulez, très raisonnée, que c'étaient d'incomparables constructeurs de navires, qu'ils possédaient une industrie très développée, que l'excellente métallurgie de la région nordique pourvoyait ces aventuriers d'armes excellentes, boucliers bardés de Ter, de haches et de glaives incrustés d'argent, et que tous ces objets étaient fabriqués en Scandinavie.

On leur apprend qu'il y eut, à un moment donné, sur une partie du sol français, constitution d'un ordre social et juridique absolument septentrional. J'ai besoin de citer textuellement pour me soutenir moi-même contre les suggestions de l'éducation antérieure.

u La Neustrie se couvrit au x'' siècle de seigneuries Scandinaves reliées au duc ou comte de Normandie par un lien de vassalité assez lâche, peuplées de Scandinaves exclusivement comme dans le Cotenfin et le Dessin, ou l)ien de Scandinaves et de Gallo-Franks assujettis.

« Encore aujourd'hui, des centaines de villages normands portent des noms de la langue noroise, qui se retrouvent dans la toponomastique du Danemark et de la Xorwège. A toute cette région ainsi divisée et changée de face, Rollon et ses jarls donnèrent des lois, jiir;i el lecfes .sempilernas volnntafe principum sancitas decrcvil. Quelles lois? Des lois danoises, jui'a paterna. Ces lois sont malheureusement perdues. Dudon de Saint-Quentin nous en a conservé toutefois quelques dispositions qui sont tout à fait dans l'esprit des coutumes Scandinaves.

<i Rollon ordonna aux laboureurs de laisser leurs charrues dans les champs, leurs bœufs et leurs ânes sans gardien. Il institua ainsi la paix des campagnes ; personne ne de\'ait rien serrer sous clef, le prince garantissait que rien ne serait volé. Cette disposition se retrouve dans les lois du roi de Danemark, Frode III le Pacifique, citées par Saxo Grammaticus. Les lois de Frode punissent de la pendaison le voleur et le receleur. Rollon promulgua une règle semblable. Les crimes contre la propriété étaient très sévèrement châtiés chez les Vikinrfs, à la fois commerçants et juristes. «

SIRVIVANCK Di; l'aRT SEl'TKNXniONAL 231

Explique/ donc aujourd'hui le caraclère particulier et Fespril du droit local et coutumier normand à l'aide seulement du Code et du Dif^este, des Pandectes, de tout l'attirail, de tout V apparaliis du droit italien, du droit écrit, cl par cette dernière violence faite à quelques-uns de nos instincts nationaux, violence qui s'appelle le Code Napoléon !

Expliquez donc l'architecture et la sculpture romanes et ensuite l'architecture et la sculpture g-othiques à laide du seul art dont Vitruve a été le grammairien !

Osez donc expliquer la cathédrale romane ou gothique, poussant ainsi qu'une asperge dans le fumier latin de la décadence romaine, comme le simple développement d'un germe exclusivement méridional !

J'ai négligé d'invoquer jusqu'ici, en faveur de l'origine septentrionale et anglo-saxonne des entrelacs, un argument capital.

Cet argument le voici.

L'entrelac, a-t-on dit, peut avoir plusieurs origines et même une origine classique. C'est un principe que la civilisation gréco-romaine a été apte à transmettre aux temps modernes tout comme la civilisation barbare, apr^lavoir reçu de la pensée orientale primordiale.

Mais nous ne pouvons pas oublier que c'est dans le Xord que cette fleur s'est épanouie avec le plus d'éclat et que l'entrelac n'a jamais été appliqué avec plus de bonheur que par les artistes irlandais ou anglo-saxons. Il y a longtemps que telle est la pensée de l'Europe. Et cette pensée, elle la professe par la bouche de (Tiraud le Cambrien, Giraldus Camhriensis, qui l'exprimait en termes pittoresques à la fin du xn'^' siècle.

Examinons combien la marque des entrelacs, cette empreinte septentrionale et orientale, est indélébilement tracée sur un très grand nombre de monuments.

.Aussi bien, il est bon que vous voyiez comment je procède dans mon enseignement. Il faut que vous sachiez par quelle enquête énorme et par quelles longues années d'analyses et de recherches j'ai acquisle droit de conclure comme je le fais devant vous.

232 SIRVIVANCE DE l\\RT SEPTENTRIONAL

Preuves de la survivance de l art barbare oans l'art roman a

LAIDE DE LA DECORATION SYSTEMATIQUE DES ENTRELACS. Gravailt

(Indre-et-Loire), église vieille. Deux jambages de porte, couverts d'entrelacs comme les pierres anglo-saxonnes d.Angleterre. Ces pierres ont la forme de stèles, mais elles avaient été destinées à former le jambage d'une porte, tout au- moins à être appliquées contre un nuir. Ce monument est capital dans la matière traitée par nous.

Flavigny (Côte-d'Or), ix'' au x'' siècle. Crypte de l'ancienne église de l'abbaye. Un petit pilier carré ou plutôt une colonne carrée sculptée sur ses quatre faces d'enroulements feuillages comme ceux des sarcophages du vu"" siècle. Sur une des faces, entrelacs compliqués et réguliers comme ceux des manuscrits anglo-saxons du viii^ siècle.

Saint-Bénigne de Dijon. Dans la crypte, chapiteau à serpents enroulés et à tètes mordant une feuille, une palmette. Autre chapiteau avec chaîne d'entrelacs vers l'astragale. Ces chapiteaux sont voisins de ceux que je vous ai montrés, l'un en moulage, l'autre en photographie.

Solignac (Ilaule-^'ienne). Eglise. Extérieurement, à une absidiole, sur le bras gauche du transept, chapiteau à enroulements. Dans la tour de l'ancienne abbaye, chapiteau avec entortillements au bout duquel s'épanouit une feuille grasse.

Le Mans. La cathédrale. Chapiteau représentant le baptême de Jésus-Christ et saint Jean prêchant. Le sujet est surmonté d'un entrelacs très prononcé. Ce chapiteau est gravé dans les Nouveaux mélunges d archéolocfie du Père Cahier, les Curiosités nii/slêrieuses, p. 182

La Souterraine. Eglise. Sous le clocher, coupole: au-dessous, des chapiteaux soutiennent des arcs en tiers-point assez aigus. Quatre de ces chapiteaux sont décorés d'entrelacs, de cordes rondes ou de serpents. Un surtout, le second à gauche de la porte d'entrée, est décoré exclusivement de serpents enroulés et enchevêtrés. C'est à citer comme type.

Saintes. Saint-Eutrope. Dans la crypte, à droite de la chapelle absidale, chapiteau d'un entrelacs de cordes ou de serpents, type caractéristique faisant pendant à un chapiteau décoré de longues feuilles de type carolingien.

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