SIKVIVANCE DE L ART SEPTENTRIONAL
Saintes. Musée. N'^ 241 . — Fragment du couvercle d'une tombe mérovingienne du vin'' siècle tout au plus, avec croix et encadrements d'entrelacs.
Aulnay 'Charente-Inférieurel. Extérieurement, du côté gauche, un bandeau formé d'un mince lîlet de cordelettes enchevêtrées.
Allez voir l'abside d'Aulnay dont nous avons fait mouler une fenêtre pour le musée du Trocadéro. (Aile de Passy.)
Saint-Maixent. Église. Au côté gauche de la nef, extérieurement, près d'une fenêtre, un chapiteau décoré d'entrelacs. Dans la crypte, un chapiteau à entrelacs, xii" siècle. Tout le soubassement de l'entourage des sarcophages de pierre est décoré d'entrelacs, ou de cordelettes nouées, enchevêtrées et enroulées. Dans cette crypte, certainement remaniée, il reste de nombreux monuments du xii"" siècle. Sur quelques-unes de ces pièces qui forment une enveloppe sculptée aux sarcophages de Saint-Maixent et de Saint-Léger, on voit des enroulements de cordelettes, dont le principe est mérovingien ou barbare et dont l'application s'est prolongée jusqu'aux temps romans.
Poitiers. Temple Saint-Jean. A deux modillons ou corbeaux du
temple Saint-Jean, entrelacs de style mérovingien par le dessin,
mais appartenant à l'art roman par la date d'exécution. Ces
modillons ont été faits à l'époque du remaniement de l'édifice
.opéré au xi'' et au xii*' siècle (fig. i'2 et 13).
Fig. 12. — Face dun modillon du baplisléi-e Sainl-.Tean de Poitiers.
SLHVIVAXCi; DK L ART SlCrTENTRIONAI.
Gela est très curieux.
La vojiue de lentrelacs tracé sur pierre a été plus jurande au m*" et au \n'- siècle, dans l'architecture et dans la sculpture, qu'aux temps mérovinjiiens et carolingiens.
Dans ces époques primitives on sculptait peu en pierre.
Mais on aA'ait un style, un tempérament, un motif de décoration populaire que nous connaissons par les tibules. l^'t c'est ce style là qui intluença si profondément l'art national pendant la période qui succéda aux invasions.
L'art barbare, A'irtuellement éclos chez nous, en Occident, dès les temps mérovingiens, a été pratiqué très sérieusement aux temps romans.
C'est là une pensée capitale qu'il faudrait avoir le temps de développer : le tempérament chez nous se forma du vi'" à la iin du x"* siècle. Il exista dans le peuple, il se trahit dans certains témoignages de l'industrie populaire (les fîbulesi. L'art du xi" et du xn*^ siècle en a été l'expression, la traduction. On ne peut rien comprendre aux temps romans, si on ne connaît pas les temps barbares et si on n'en reconstitue pas la psychologie et l'esthétique.
Cette esthétique barbare, je suis fier d'avoir été le premier à la recréer et à l'évoquer devant vous comme une source importante et légitime de notre art moderne.
Poitiers. Entrelacs sur les sarcophages du temple Sainl-.Iean, mi" et viii*" siècles.
Poitiers. Eglise de Montierneuf. A la troisième fenêtre, à gauche, en entrant dans l'église de Montierneuf. il y a un chapiteau à décoration d'entrelacs ou plus exact ement de cordelettes, i xi-xii^ siècles.)
Fig. 13.
Partie supérieure dun niotlillon du Baptistère Saint-Jean, de Pditiers.
srRvnANci; di; l'art septentrional 235
Poitiers. Musée de la Société îles Antiquaires de l'Ouest. N" ii'J. Pierre avec enroulements. Est-ce mérovingien ou seulement de tradition mérovingienne et barbare? Cette incertitude vous prouve l'importance de la tradition barbare.
Garyilesse (Indrei. Eglise. Près d'un confessionnal, dans ce qu'on peut appeler le bras droit du transept, il y a un chapiteau déposé par terre, la tète en bas. Ce chapiteau appartient à la famille des chapiteaux à décoration de formes serpentines. C'est un enroulement de cordes ou de câbles tout à fait particulier. Il en reste un pareil on place à gauche de la porte.
Saint-Aig-nan (Loir-et-Cher). Un chapiteau dans le collatéral gauche de l'église a l'air d'avoir été formé par des serpents entrelacés.
Thiers (Puy-de-Dôme.) Eglise Saint-Genès. Chapiteau à entrelacs (xi" ou xiî''- siècle).
Même ville. Eglise du Moutier. Dans le chœur de cette église, partie de l'éditice aujourd'hui abandonnée, on aperçoit un gros chapiteau à entrelacs.
\'alence (Drôme . Musée. X" 106, non porté au catalogue. Fragment d'un pilastre ou d'une frise décorée d'entrelacs. Travail mérovingien, carolingien ou roman : c'est le motif des manuscrits irlandais. Travail difficile à dater avec précision, quand il est sur pierre et sur une dalle de provenance inconnue quoique locale.
Au même musée, autre frag"ment de même nature.
Saint-Martin de Boscherville (Seine-Inférieure). Eglise xi'' siècle. En entrant dans le transept droit, un chapiteau décoré d'enroulements et de feuillag"es, qui ne sont pas sans analogie avec la décoration de l'épée dite de Charlemag'ne. Sculpture très grossière des chapiteaux et des mascarons. Nombreux corbeaux extérieurs où se voient ces copies de tètes de cochons, de la décoration de lart du Nord et de l'art des fibules barbares.
Pour la Normandie, j'ai de nombreux exemples à citer avec images à l'appui. Vous les verrez tout à l'heure.
Avallon. Eglise Saint-Lazare. Portail xu" siècle. Des colonnettes sont faites en cordelettes et ficelles enroulées, tradition bien évidemment nordique et de source anglo-saxonne. \'oir le moulage du Trocadéro,
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Toulouse. Sainl-Sernin. Chapiteaux à entrelacs, près des chapiteaux encastrés dans le mur du midi.
Chinon. Façade de l'église Saint-Mexnie. A côté de pierres insérées dans la construction et décorées de rosaces, on remarque d'autres pierres décorées d'entrelacs, de style mérovingien.
Glermont-Ferrand. Musée. Plusieurs plaques décorées d'entrelacs, mais datant des xi^ et xii- siècles et ne se rattachant aux arts des peuples barbares que par la tradition, comme à San-Abondio de Côme
Arles. Aux Aliscamps, grand sarcophage décoré avec des niveaux en croix. Grandes rosaces. Entrelacs, les mêmes qu'au Musée, sur une plaque.
Sur le même sarcophage, entrelacs et croix de forme longohurdique.
Survivance de lart des entrelacs mérovingiens.
Croix à entrelacs :
Eglise d'Avor.
Eglise de Jassy ou Jussy.
Eglise de Vornay.
(Voir la Statistique monumentale du Cher.)
Très belle croix à entrelacs à Mehun-sur-Yèvre, sur la porte du clocher. (Bon dessin dans les cartons de la Commission des monuments historiques).
M II ne reste en France que bien peu de constructions qui remontent à la seconde race, disait en ÏHjO le docteur Rigollot [Mém. de la Soc. des antiq. de Picardie, tome X p. 191 . On sait que Charlemagne fit venir de Rome des architectes et des sculpteurs qui, à Aix-la-Chapelle et à Lorsch, érigèrent des édifices dans le goût des monuments qu'il avait admirés dans ses voyages en Italie. Mais sans doute que dans les églises des villages et les humbles chapelles qui se bâtirent loin de ses yeux, par les ouvriers du pays, et surtout dans les nombreuses constructions qui appartiennent au xi"^ siècle, on doit retrouver encore beaucoup de traces du style d'ornementation importé par les peuples du Nord et que l'on peut désigner ici, sans erreur, par le nom de gothique. »
Le principe de la décoration barbare n a pas été un principe
t5L'R\ IVAN'CK DE I, ART Sl^PTi;NTlîlONA(. Û'Sl
communiqué par la décadence l'omaine. Jeslime que c'est un sentiment spontané, instinctif, dicté par la loi d'un tempérament ethnographique. La décoration industrielle des Barbares, perfectionnée comme elle Tétait aux v" et vi^ siècles, devait compter plusieurs siècles de traditions nationales quand elle fut mise en rapport avec la décadence latine. Qu'avait-elle à emprunter, aux a '" et vi" siècles, aux réminiscences affaiblies de celle-ci, elle qui avait à cette époque un lony passé et des souvenirs précis de la source commune?
Les éléments décoratifs des peuples septentrionaux sont tous à peu près identiques. Il faudi^ait donc que chacun de ces peuples eût reçu simultanément et contemporainement la communication romaine et que cette communication se fût faite sur une immense échelle, étant connu que ces peuples ne communiquaient pas facilement entre eux et se combattaient les uns les autres pour s'arracher les lambeaux de l'empire romain.
On peut certainement constater l'existence d'assez nombreux entrelacs sur des pavements romains et sur des mosaïques galloromaines, mais qu'est-ce que cela à côté de l'incalculable quantité de monuments de l'industrie barbare, exclusivement barbare, industrie primordiale, autochtone, née sans contact possible avec l'art de la décadence romaine, industrie sortie tout entière du génie de tous les peuples du Nord, Francs, Saxons, Burgondes, Normands, Scandinaves? Ce génie, à l'origine, avaitaussi touché l'art grec avant la définitive orientation spéciale et méridionale de celui-ci.
Ce thème, il existe à l'état fondamental et avec une saveur d'invention, une puissance héi'éditaire de race, une valeur d'industrie nationale, dans les monuments tîgurés de tous les peuples barbares dès le iv'' siècle, avant que tous ces barbares n'aient eu de contact prolongé avec le monde gréco-romain, dans la dernière période de sa civilisation, avec le petit noyau ethnographique latin du bassin de la Méditerranée. Il n'y a, à ce propos, communion d'idée pour les barbares qu'avec la civilisation persane, orientale et avec le berceau des races caucasiennes et des peuples indo-européens. Les races méridionales ont pu être les convoyeuses de ce style à d'autres époques, mais, en tout cas, elles ne l'ont pas été au moment des invasions barbares. A ce moment les races du midi, tout en se souvenant vaguement du vieux thème décoratif, étaient de beaucoup en
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avance, et les populations germaniques, au contraire, restées fidèles au sentiment primitif, étaient en retard et avaient conservé encore intact le dépôt primitif de la première révélation.
Quand on a vu ces ornements à une époque très civilisée, comme Tépoque du xn'' siècle par exemple, conservant encore une expression spéciale, essentiellement barbare, on remonte de proche en proche et on finit par s'apercevoir que leur source ne peut être qu'exclusivement barbare.
On a discuté ronginalilé de leur style. Plutôt que d'être un art appris et emprunté, c'est un art de race.
Je ne pense pas que cet art des fibules, des instruments lamiliers, cet art populaire et essentiellement intime, soit dû à une communication de l'art antique, étroitement considéré dans sa physionomie classique des deux derniers siècles avant Jésus-Christ.
Je me refuse à voir dans le style de la décoration barbare la simple émanation d'un élément gréco-romain dégénéré. Sur la primitive source orientale, je serai d'accord avec tout le monde. Je trouve là une analogie avec l'art persan, avec l'art de l'époque sassanide. Je remonterai même beaucoup plus loin, jusqu'à la manifestation des monuments dits de l'époque mycénienne. C'est de l'art universel indo-européen en contact plus ou moins immédiat avec ses sources.
Le principe décoratif, pour retrouver sa puissance et son incroyable fécondité, a dû jaillir d'un tronc qui n'avait pas été abâtardi par une culture romaine.
Si les principes de la miniature irlandaise ou hiberno-saxonne se rapprochent de l'esprit de l'art de l'antiquité grecque, ce n'est pas à l'art des dernières périodes qu'ils ressemblent, c'est à ce même art représenté dans ses plus hautes périodes primitives, c'est-à-dire dans la phase parcourue sept ou huit siècles avant notre ère.
Pourquoi ce principe dans des conditions de fantaisie et de fantastique spéciaux et particuliers, se développa-t-il principalement dans le Nord de l'Europe, sur le sol celtique et sur le passage des peuples germaniques?
Les ornements formés d'entrelacs et de spirales pourraient, d'après i\L Bertrand ', être regardés comme celto-scythes. On en retrouve
l, Citt' par E. Mi'mlz. Elinh'>< /r«;!o//;'.i/)/i(V/(;cs ^-or le inni/en ,i(/t'. p. I is (nole^.
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quelques-uns u chez les Celtes du Danube et, en particulier, chez les jDopulations priaiilives de la Hongrie, dès le iv'' siècle, sinon antérieurement, puis chez les Goths, Burgondes, Wisigoths avant leur entrée en Gaule, ainsi que chez les Saxons avant leur prise de possession des côtes de TAnyleterre »...
DOCUMENTS COMPLKMEXTAIUES
BiBLIOGRAPilIE DE LA 22*^ LEÇON
ViOLLET-LE-Duc, Dictioniiaii'e raisonné d'architecture, tome 8, p. 183. En Saintonge et en Poiton apparaissent des influences qui ne sont dues ni aux traditions romaines ni aux voyages doutre-mer. Ces influences sont dues aux rapports que ces contrées eurent dès le x'' siècle avec les Normands. Les hordes normandes venaient du Danemark, des bords delà mer du Nord, de la Scandinavie, où Ton retrouve encore aujourd'hui des ustensiles dun grand intérêt, en ce qu'ils ont avec lornementation hindoue des rapporls frappants.
\INGT-TROISIEME I.EÇOX
10 jiiN 1891