L'ELEMENT 4RA.BE
C'esl aujourd'hui la dernière fois que nous nous réunissons celle année dans nos entretiens hebdomadaires; et, parmi les nombreuses matières entre lesquelles j'avais, dans un programme à peine entamé, à choisir le sujet de la leçon de clôture, j'ai pris l'étude de Vélémenl arabe.
Je vais donc, paria voie de l'analyse, tenter d'isoler devant vous, dans la composition décorative adoptée par l'art roman, l'essence du principe arabe, qui s'y trouve contenu à l'état plus ou moins pur.
Diverses considérations m'ont conduit à cette résolution.
Vous n'avez pas oublié d'abord ce que nous avons entrepris de faire depuis le commencement de l'année.
Isoler et étudier séparément chacun des principaux coefficients de l'art roman, examiner et explorer les sources, les fontaines où il est venu puiser.
Après avoir isolé les éléments celte et gaulois, c'est-à-dire le pur fond primitif, la base primordiale qui s'appuyait déjà sur l'Orient; après avoir interrogé et dégagé les éléments latins importés par la domination de Rome étendue sur le monde antérieurement au
CorRAjiin. Leçons. 16
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triomphe clélinilif du christianisme; après avoir cubé en quelque sorte et évalué par des cotes l'importance des éléments byzantins et septentrionaux, c'est-à-dire le double et nouveau courant oriental, arrivant par la \ oie du Midi et par celle du Nord, il nous reste à parler du dernier coeiricient que je vous ai nommé dans ma leçon d'ouverture, du coefficient arabe, c'est-à-dire du dernier souille, encore oriental, (jui est \enu animer et influencer la ciAilisation de l'Occident.
Etudier d'ailleurs le coellii-ient arabe, c est compléter 1 étude du coelTicient by/.antin, en suivant ce coeiricient à partir du moment où, rejetant une partie du bagage gréco-romain, il entre dans une voie spéciale où les seuls principes orientaux de irunsmission méridionale prennent de plus en plus le dessus. De même qu'étudier, comme nous le ferons Tannée prochaine, les origines du style gothique, ce sera étudier le style by/.antin à partir du moment où les principes orientaux de transmission septentrionale s'accentuent dans nos pays d'Occident.
De plus, l'étude de l'art arabe, dans cet entretien d'adieu, me fournit l'avantage d'insister sur un principe de doctrine et de méthode auquel je tiens beaucoup.
Quelques personnes qui me font depuis cinq ans le très grand honneur de m'entendre, — amis connus et inconnus à qui j'adresse, du fond du c(eur, mes plus chaleureux et mes plus alFectueux remerciments. — quelques personnes n ont peut-être pas oublié ce quejai dit tant de fois du danger qu avait amené dans la science, une inintelligente et systématique division du travail et des excès de procédure dans 1 enquête.
Je me suis élevé contre le péril que nous fait courir un certain enseignement de l'histoire, enseignement que j'ai qualilié du nom de cellulaire. Je vous ai prouvé que c est en réagissant contre les idées de doctrinarisme étroit, de formalisme pédagogique, que j'étais parvenu à voir clair dans la question des origines de la renaissance. On s'était borné jusque là à n'admettre que des témoignages convenus et on tournait dans un cercle vicieux. Nous procéderons de même dans la recherche des origines de lait gothicpie. c'est-à-dire en toute liberté.
J'estime qu'il a été dangereux île limiter d a\auce et de circons-
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crire à cerlaines séries de monunienls !a lisle clés témoins i\ iiilerroj,'^er et des renseignements à recueillir. Je prétends quil faut laisser au juge dinstrnction et au directeur des débats en cour dassises le pouvoir discrétionnaire d interroger qui bon lui plaît, pour savoir la vérité et faire justice, dùt-il y parvenir en violant la grammaire juridique, en faisant litière du code de procédure et en scandalisant ceux qui vivent de l'exploitation de ce code. Il y a dans la science trop d'huissiers qui veulent se faire passer pour des magistrats.
Le premier érudit qui, par la méthode comparative et avec critique et sagacité, ait voulu élargir le cercle de l'enquête scientilique sur les origines de nos arts nationaux, est Adrien de Longpérier, esprit g^énial entre tous.
Il avait eu le bonheur d'échapper dès son enfance à la pédagogie classique, otricielle. Latiniste, helléniste, épigraphiste, numismate et paléographe irréprochable, Longpérier, sa loupe légendaire à la main, prétendit être avant tout un archéologue, estimant et prou- \ant par son exemple que cette qualité jointe au sentiment de lart suflisail à l'aire un impeccable historien aux \ues nudtiples et per vantes.
11 débuta précisément dans sa carrière par revendiquer, en sappuyant sur des preuves monumentales, la part légitime d'inspiration dont notre art occidental est redevable à l'Orient musulman, à l'art oriental de transmission méridionale, à l'art arabe.
Longpérier a tenté cette œuvre de ISi'i à 1840.
Il s'est heurté à des partis pris formidables. Ses pires ad\ersaires ne furent pas les amis des arts romains. De l'autre côté, le parti des huissiers ou de leurs assimilables dominait. Rien n'était admis dans le prétoire, aucune action ne pouvait être intentée sans commencement de preuve par écrit.
La seule archéologie qui, après avoir justifié de son papier timbré et de ses sceaux de plomb ou de cire, fut tolérée, — cette archéologie de procureur n'avait pas le droit de sortir des frontières du pays, sur lequel elle exerçait ses études. On lui refusait toute autre compétence qu'une compétence territoriale.
Au nom de la critique scientifique et d'un soi-disant patriotisme, on vit alors un protectionnisme exagéré prétendre fermer l'histoire
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de nos arts à toute théorie d'importation et de pénétration. Défense de construire un système d'origine sur d'autres bases que les ruines gallo-romaines. Défense de regarder par-dessus les limites données à la Gaule par les Romains. Comme consigne : tirer Notre-Dame de Paris de la Maison carrée de Nîmes et la Bourse de Paris de Notre-Dame en passant par le château de \'ersailles.
J^a procédure l'exigeait.
Quand Longpérier produisit sa doctrine, elle fut donc très attaquée.
Le Cabinet de V amateur, dirigé par Piot — et où avait cependant paru en 18i"2 ou 184,'i son premier article sur la matière, — l'insulta, le renia et lui demeura fermé jusqu'à la fin.
D'autres érudits annoncèrent bruyamment qu'ils prouveraient combien M. de Longpérier s'était abusé et on déclara haulainement que sa doctrine , — je cite textuellement, — c que sa doctrine tend à rabaisser l'art national qui ne dut jamais rien qu'au génie français, et à donner une fausse idée de l'influence chrétienne au moyen âge. »
Dans ce temps-là, pour perdre un homme il sulïisait de le traiter de mécréant ou d\irahe.
Aujourd'hui les épithètes ont changé.
« Que dirait-on donc, répondait malicieusement Longpérier, si j'osais soutenir que la monnaie d'or et d'argent du roi saint Louis dut son grand module, qui la rend si remarquable, à l'imitation des espèces arabes, lesquelles avaient emprunté leurs dimensions aux drachmes des Sassanides ; en sorte que ce sont des adorateurs du feu, des sectateurs d'Ormouzd qui ont fourni au bienheureux fds de Blanche de Castille et à toute l'Europe chrétienne des xni^-xive siècles la forme de leur monnaie ' ? »
^'oici d'ailleurs comment Longpérier avait magistralement posé sa belle théorie :
« Il ma toujours paru diflîcile d'étudier convenablement les monuments du moyen âge, indépendamment de ceux des époques antérieures, et, presque impossible de comprendre intimement les produits de l'art européen, sans avoir préalablement acquis des notions assez étendues sur les arts de tous les pays.
1. OEnvres coinplètL'u. pul)liées par G. Schluniber^vr, I. p. 399.
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« Les limites étroites clans lesquelles semblent vouloir les confiner quelques écrivains, qui ont fait du moyen âge français le sujet de leurs travaux, ont été un obstacle au progrès de la juste appréciation d'un grand nombre de types et de détails qui s'expliqueront aisément, dès que l'on voudra leur appliquer quelques notions générales d'art, d'histoire et de philologie '. »
Bravo I Ecoutez encore.
« I^a méthode que nous indiquons a le défaut, très grand sans doute, aux yeux de beaucoup de gens, d'exiger, de celui qui aoudrait l'adopter, de longues années d'études préparatoires ; mais nous laissons au lecteur à décider s'il serait bien nécessaire qu'il en fût autrement. »
Longpérier était mordant. Ecoutez-le toujours. Il porta une botte terrible à ses contradicteurs et les toucha à l'endroit le plus sensible; il les battit sur ce terrain des textes sur lequel ils croyaient s'être retranchés d'une façon inexpugnable.
« A l'appui de ce qui précède, nous allons faire voir, disait Longpérier, comme un exemple entre mille, que la connaissance des écritures onenf,iiles n'est j)as inutile à l'explication des œuvres d'art françaises. Au dernier siècle, on était peu expert en fait de calligraphie arabe. Les savants Bénédictins, auteurs du Nouveau Traité de diplomatique, ont fait graver dans le tome second de leur grand ouvrage (Paris 1755, tome II, p. r)87, pi. XXXIII, MI' genre, VII" espèce), une inscription qui, pour toute personne tant soit peu familiarisée avec la physionomie des caractères orientaux, est évidemment une imitation assez complète d'une légende arabe. »
Les auteurs du Nouveau traité de diplomatique ([ui ne soupçonnèrent pas la nature réelle de l'inscription, la commentèrent après l'avoir fait imprimer la tète eu bas; et, chose plus grave démontrée par Longpérier, ils la lurent comme un texte provençal français et eurent la mauvaise chance de lui trouver un sens provençal, quoiqu'elle fut arabe et gravée la tête en bas. Que voulez-vous! Dans ce temps-là le grec et le latin devaient suffire à tout expliquer. L'art national ne pouvait être que de source italienne et latine. Parler
I. De l'emploi des cuniclères ;irnhes dans l'ornemenlalion cliez les peuples chrétiens de l'Occidenl. Revue nrchèoloifiqne, 1x46. lonie II, p. 69S. UEiivres complètes, éd. cit., I, 381 et sui\'.
I, kli;mi:m" ahahi;
autrenient. c'était se montrer un niau\ais chrétien et un mauvais français.
Cette réponse de Longpérier aux dédains de la paléographie gréco-latine ne lui l'ut pas facilement pardonnée.
Couvert par lui, je n'ai pas grand^mérite à venir allirnier la pénétration de notre art du moyen Age par Fart arabe.
L'histoire a trop ménagé l'orgueil de Rome. Rome a connu toutes les extrémités de la fortune.
Quand l'extrême Occident de l'Europe fut pris à revers et envahi, le long de la rive inférieure du bassin méditerranéen, par la civilisalion de l'Islam, il ne resta pas grande place au soleil pour que ce qui subsistait encore, en fuil d'rirl, de la semence gréco-romaine, pût s'épanouir.
Que le Ilot anglo-saxon, résumant les forces de l'invasion septentrionale, se mêle au flot arabe, que ces fleux grands courants s'unissent ; et chez nous l'influence séculairement directrice d'Athènes et de Rome ne sera plus qu'un nom, un souvenu', une légende comme celle des contrées et des villes disparues sous la mer.
Que les ennemis du nom romain se donnent la main, et Rome, sa tradition d'hégémonie, ses espérances de domination uni\erselle, tout cela va disparaître.
Rome va devenir la Jérusalem du Nouveau Testament, et ce peuple de conquérants militaires et d en\ahisseurs moraux ne sera plus représenté que par une race d'exilés dispersés dans le monde et noyés dans le milieu barbare.
A ce moment, c'en eût été fait à tout jamais de la vieille culture classique, de l'oppression morale latine, si les événements religieux, politiques, sociaux et économiques, n'avaient amené la France, ou pour parler plus exactement Fempereur des Francs, à se faire, dans une certaine mesure, le champion déterminé de la survivance de la civilisation g;réco-romaine, c'est-à-dire de l'art byzantin, romain encore et seulement par le nom et par le lien religieux.
Ce fut alors que les progrès rapides de l'Islamisme eirrayèrent l'Occident. Races anciennes, races nouvelles, les peuples se serrèrent en présence du danger et formèrent bataillon carré.
L'hostilité instinctive du Nord contre le Midi changea d'objectif.
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L'ennemi héréditaire, l'ennemi de race, ce ne lui plus ritalien et le Koniain, ce fut l'Arabe. Désormais le Romain, l'Italien travesti déjà en byzantin, devint l'allié.
Le barbare, le Franc commença à se laisser appeler Romain, Roiimi, par l'.Vrabe, sans que ce nom l'oirensàt plus cpi'il ne nous otrense aujourd'hui en .Algérie. Ce tut le commencement de la dangereuse crovance à une prétendue solidarité latine. Le véritable ennemi public, c'était le sémite, le sarrazin, le musulman. La haine religieuse se confond avec la haine ethnique. Avant tout, sus à Mahomet ! L'Europe, presque toute chrétienne ou à la veille de l'être complètement, ne connaît plus qu'un paganisme : le irnihométisme. Toute notre épopée indo-germanique et française, toute la littérature de notre haut moyen âge conser\'e la trace de ce sentiment populaire. Tout naîtra chez nous de ce sentiment : l'élan prochain des croisades, la situation de la F'rance à la tête des races germaniques, sa prépondérance en Orient, la pensée que la France est le champioi: du droit, le soldat de la Providence et le bras séculier de la Papauté.
L'instinct, populaire ne s'y est pas trompé. Faisant bon marché de l'exactitude historique, il a bravement mené Charlemagne à la croisade, parce que c'est Charlemagne, parce que ce sont ses prédécesseurs immédiats qui avaient moralement et eirectivement commencé la grande œuvre de résistance du Nord à la pénétration du nouveau Midi.
L'Occident avait été sauvé à tous les points de vue par le ressort du tempérament septentrional. (Test la loi universelle de tous les renouvellements des peuples.
La légende ne contient jamais exactement la vérité matérielle des faits dans leur succession chronologique. Elle nous donne bien plus, cette fidèle confidente de la conscience populaire. Elle s'inspire toujours delà logique des événements et formule, d'une façon pittoresque, la philosophie de l'histoire. Ses jugements rétrospectifs se confondent avec la prédestination providentielle et ne font que nous révéler les secrets de la préméditation divine. Vax Popiili.
Mais cette hostilité de foi, cette divergence de principes moraux entre le christianisme et entre l'islamisme, n'empêchèrent pas entre les deux races la communication de certains principes d'art.