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LES SOURCES Dl STYLE ROMAN 267
propos de doctrines religieuses, de mos ronianu.s, de coulâmes romaines. Gela veut dire de coutumes, de manières orthodoxes, parce que la grande affaire, le principal mérite dans un temps d'hérésies continuelles, c'était l'orthodoxie. Certains textes du vénérable Bède ne laissent pas de doute à ce sujet. La disposition architectonique de la basilique de Saint-Pierre, celle de Saint- Jean-de- Latran et de la plupart des autres basiliques constantiniennes ayant été le plan basilical, ce fait plus ou moins fortuit décida, je pense, de la forme adoptée par l'avenir en Occident pour les églises épiscopales. Le moyen âge se trouva, sauf exceptions partielles, réduit à n'avoir pas d'autre programme.
En effet, à partir de l'organisation régulière de l'Eglise, les prélats de tous les pays, évèques et abbés, ne cessèrent jamais de protester de leur désir et de leur volonté d'être en tout orthodoxes et de rester toujours fidèles à la discipline romaine ; ils juraient, dans leur correspondance avec le successeur de saint Pierre : ipsos cum suis omnibus, morem sanclœ romanœ et apostolicœ ecclesise semper imitaluios. La forme extérieure des églises épiscopales et abbatiales fit vraisemblablement partie de cette discipline romaine que tous les prélats de l'univers chrétien avaient à cœur de respecter. Affaire de règle formelle ou affaire de choix intéressé, le plan basilical constantinien fit une rapide fortune. Mais la forme extérieure de la basilique une fois acceptée et adoptée d'une manière à peu près générale, évèques et abbés n'étaient pas tenus à être plus orthodoxes que les pontifes de la métropole. Or, à Rome, la pratique de l'art de bâtir et l'industrie de la décoration étaient en ce moment, sinon dans la main, tout au moins sous l'inspiration des Grecs et de leurs élèves. C'est ce qui vous sera surabondamment démontré.
Rien de plus facile à expliquer alors que l'existence et la persistance du plan basilical latin dans l'architecture, en face du style de plus en plus exclusivement byzantin de la sculpture et de la décoration. Le plus barbare, le plus grossier des peuples nouvellement convertis pouvait bien constater par le témoignage de ses pèlerins et de ses missionnaires si le plan des églises qu'il commandait à l'image de celles de Rome ressemblait d'ensemble, par les lignes perspectives générales, à la basilique élevée sur la tombe du prince des apôtres, c'est-à-dire au type de la basilique constantinienne.
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Mais, — qu'il fût réellement barbare et grossier ou simplement imbu d'une civilisation plus ou moins dilîerente de la culture italienne, — ce peuple n'était pas en état de comprendre si le style de la sculpture et de la décoration de ses églises était le style vieuxlatin ou le style néo-grec, en admettant même, — ce que je nie, — que les pontifes romains aient été les défenseurs et les promoteurs de ce style vieux-latin. L'art byzantin, à qui d'abord la forme basilicale ne répugnait pas essentiellement, avait donc beau jeu pour se développer. A Rome même et en Italie, on ne le distinguait probablement pas de son rival. I/antagonisme secret entre les deux principes, antagonisme irréconciliable, compris seulement de quelques initiés fidèles aux théories réactionnaires de la grammaire de Vilruve, était caché aux yeux des masses par les mensonges inévitables des rapports religieux, politiques et sociaux, et par les hvpocrisies nécessaires de la vie quotidienne, tandis que le sentiment populaire, force aveugle et inconsciente, poussait chaque jour davantage, dans une voie de plus en plus personnelle, le seul élément actif dont l'art du v'' et du vil- siècles fut animé. Le style byzantin ou néo-grec était ainsi devenu une forme transitoire, une modalité du latin qui se fardait de sa fraîcheur et dont lui, principe acide et corrosif, il dévorait, il rongeait l'épiderme. Les illusions de cette espèce sont fréquentes chez les peuples. La mode leur fait bien des fois regarder et pratiquer comme indigène un art étranger. Un ne reconnaît quelquefois l'invasion que lorsqu'il n'est plus temps de la combattre et quand le génie national est garrotté.
Je résume en quelques mots, à propos de la basilique, ce qui résultera de nos démonstrations sur la part de l'héritage spécialement latin, immédiatement recueilli parle monde chrétien avant la dot écrasante reçue plus tard, à l'époque romane et à l'époque de la Renaissance classique. Le premier avancement d'hoirie de cette succession compromettante fut heureusement très restreint. Le premier fonds social de l'art moderne resta, grâce à Dieu, relativement assez pur.
Quoi qu'on puisse dire, il faudra cependant reconnaître qu'une véritable action primordiale de l'art romain-latin d'origine païenne se manifeste d'une manière indiscutable : 1° par le choix du type de la basilique à files de colonnes ; "2° par le maintien dans les nefs,
de rordonnance basilicale, même après l'abandon détinitil' de cette ordonnance par Técole byzantine et après le schisme architectural de Byzance ; 3" par l'imitation assez durable du chapiteau corinthien à feuillages de l'architecture romaine, bien que l'exécution de sa sculpture relève d'un esprit différent; i" par la conservation très pi'olongée de quelcpies-unes des anciennes méthodes de construction, par la survivance des procédés, par la nature et l'emploi des matériaux.
Pour le reste, l'art tout entier, y compris l'architecture, dès le iv® siècle en Italie, dès le vi'' au nord et à l'ouest, suivit l'entraînement général et entra dans le courant néo-grec, dans l'orbite du Byzantinisme. II ne demeura de proprement latin que la perspective obstinée des colonnades intérieures, que la taille de la pierre de l'appareil et que le mortier. Qu'on ne nous parle plus maintenant du caractère exclusivement latin de la basilique, même de la basilique élevée sur la terre italienne et au centre des influences du style latin.
Il faut en prendre son parti, car les preuves sont produites ou vont l'être. A partir du iv'" siècle, 1 art devient byzantin comme le monde était devenu chrétien, en vertu d'une force supérieure, force latente, souvent indéfinissable, continuellement en action, force dont certains ressorts nous échappent encore, mais dont l'inéluctable volonté, dont la loi se trouve affirmée par d'indiscutables témoignages gravés et, à tout jamais, affichés sur nos monuments.
Pourquoi désormais regarder en arrière? Pourquoi s'obstiner à compter l'âge de l'art comme l'âge tlu monde par les années de la fondation de Rome? Pourquoi parler de décrépitude? Nous sommes en face d'un berceau et en présence d'un organisme en formation et non pas d'un organisme en décomposition.
Considéré dans nos écoles au point de A'ue de la comparaison avec l'art gréco-romain antérieur, 1 art chrétien et néo-grec ou byzantin a été regardé comme une décadence, parce que l'idéal de la beauté absolue était placé par la pédagogie classique dans l'antiquité gréco-romaine ou même purement et simplement dans l'antiquité romaine. Mais tel ne sera pas le jugement définitif de l'histoire quand l'esthétique de l'avenir se placera à un autre point de vue, qui est celui de l'art moderne. Débarrassé de l'alliage romain.
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larl néo-grec apparaîtra alors comme un renouvellement. La décadence avec ses elFels et ses conséquences était finie au iv"^ siècle. Le cycle de l'activité romaine était fermé pour longtemps. Il y avait eu solution de continuité dans la tradition latine. L'avenir ne fut plus rattaché au passé que par la chaîne grecque. Cétait d'ailleurs une ère nouvelle qui commençait. La culture qui nous en révèle le point de départ est, comme la culture précédente, encore une fois inaugurée par la Grèce et elle continua à être dirigée par cette Grèce retrempée aux sources orientales, jusqu'au moment où les Barbares septentrionaux la transformèrent en la pénétrant.
Je continuerai donc à vous montrer l'intluence gréco-syrienne déjà vieille de plusieurs siècles se répandant sur le monde avec la doctrine du Christ, volant de ville en ville, des bords de l' Asie- Mineure aux conlins de lOcéan Atlantique, sintroduisant en Italie, à Ravenne, en Espagne et en France, exerçant dans l'extrême Occident, dès le début, c'est-à-dire dès le y", le vi'' et le vu'' siècles, une action de propagande bien supérieure à celle de l'influence latine, qui, dans sa source la plus pure, à Rome, fut un moment annulée, ainsi que je l'ai prouvé l'année dernière, et qui, dans une certaine mesure, ne sachant pas se dégager rapidement de ses attaches antérieures, se trouva certainement condamnée par ce motif à partager l'horreur instinctive du monde nouveau pour le nom romain et pour la culture païenne.
En vertu de certaines nécessités politiques et sociales, Rome persista, à partir du iv^ siècle, à payer son tribut, comme toute terre chrétienne, au style gréco-oriental, et ce tribut fut plus considérable quil ne lavait été à l'époque antérieure au triomphe de l'Eglise. Vous vei'rez, en même temps, que le style purement romain et que lïnspiration nettement latine ne reprendront d importance dans les œuvres monumentales qu'à l'époque romane, sous l'influence d'une Renaissance littéraire universelle provoquée par lEglise et née dans les cloîtres. Et d'ailleurs, depuis son expulsion de l'art chrétien, depuis la grande crise sociale pendant laquelle l'art occidental se replongea aux sources populaires et cessa d'être exclusivement lexpression d'une aristocratie, c'est toujours par la porte de la littérature que le principe latin est parvenu à se glisser ^e nouveau dans léconomie de larl moderne.
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- Pour nous, dans nos frontières celtiques ou gauloises, mal clélendues contre les Barbares par la conquête ultramontaine, nous avons reçu communication du style oriental, gréco-syrien, soit médiatemenl par Ravenne, c'est-à-dire par lltalie grecque, soit par le contact de certains barbares gagnés à la cause de la nouvelle école d'art de l'Empire, soit même directement et immédiatement par la Syrie.
Nous avons vu tout à l'heure qu'il y avait eu en Italie, dans un milieu pénétré, dès le iv^ siècle, d'éléments orientaux, deux versions de la basilique dite latine, la version grecque ou by/antine et la prétendue version romaine, le prétendu original, le prétendu prototype latin dont on attend encore la production. Parce temps d'érudition exclusivement historique il me faudra peut-être justilier l'existence de la version grecque; j'inviterai alors les archéologues de cabinet à jeter un coup d'œil sur la décoration sculptée des basiliques de Uavenne. Mes auditeurs de l'année dernière sont déjà édifiés. Mais je ne demanderai pas à mes contradicteurs un elFort incompatible avec leurs habitudes. Je les combattrai sur leur propre terrain du raisonnement littéraire.
L'architecte de Saint-Apollinaire de Ravenne passe pour avoir été le même que celui de Saint-\ ital, c'est-à-dire un byzantin avéré. \'oilà ce que nous apprennent les livres d'histoire. Qu'on s'arrange maintenant pour sortir de cette difficulté et pour contester à l'art grec la paternité de Saint-Apollinaire et d'autres basiliques nommées latines.
Quant à nous, nous sommes prêts à faire une immense concession et à adopter momentanément 1 hypothèse en faveur. Etant donné qu'il ait existé, ce prototype latin absolument pur. tel que l'a forgé et imaginé une certaine science aveuglée par la pédagogie, quelle est celle de ces deux versions, la version latine ou la version grecque, qui s'est propagée chez nous en Gaule et dans les nations septentrionales ? Ce n'est pas assurément la version latine.
Jules Quicherat, dont l'esprit avait été cependant circonvenu par la latinité, s'est appliqué à démonti^er quelques-unes des nombreuses particularités du style chrétien primitif de la Gaule. Incompatibles avec le sentiment latin-païen et même latin-chrétien, ces particularités s'accommodent très bien des principes de la version
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grecque et byzantine ; et daillcurs, tous les monuments de sculpture encore si nombreux qui ont survécu nous démontrent ou nous c;)nfirmenl cette vérité : à savoir que les principes de la technique orientale, ou dune certaine technique analojj-ue à la technique orientale, ont trouvé chez nous leur application dès le v*" et le vi" siècle.
Vous navez pas oublié la démonstration que je vous ai fournie Tannée dernière à laide des sarcophages du sud-ouest de la France et de certains autres monuments. C'était la première fois qu'on osait rompre avec la tradition doctrinale et avec les conventions pédagogiques, en vertu desquelles l'art mérovingien et carolingien était réputé sorti spontanément de l'art g'allo-romain, par le fait d'une éclosion locale, dans les limites de la circonscription antérieure de cet art, soustraite qu aurait été cette circonscription aux iniluences non latines, déclarées d'ailleurs quantité négligeable et dont il était de bon goût de plaisanter. On avait imaginé ainsi, pour les besoins de la cause, un milieu d'origine parfaitement étanche, comme on sait en faire dans les laboratoires de chimie, une atmosphère préservée de tout contact avec 1 extérieur. C'était là le berceau otliciellement reconnu de l'art moderne. Telle était la solution patentée du problème.
On avait gratuitement supposé que la doctrine morale du christianisme, filtrant à travers les habitudes païennes, avait perdu complètement ses énergies originelles et n'avait rien pu conserver de ses vertus héréditaires, en un mot, que cette doctrine n'avait pu parvenir au cœur, au cerveau, à 1 organisme gaulois, que dépouillée de tous les principes esthétiques de sa forme spéciale, que privée de toutes ses saveurs et senteurs personnelles et de toutes les propi'iétés de son tempérament. Tout cet échafaudage artificiel, péniblement élevé dans les écoles d art depuis le xvi'' siècle, va s'écrouler.
Vous sa\ ez aujourd'hui combien elle est fausse cette hypothèse propagée au nom d un enseignement prétendu positif, au nom de la critique. l""-lle était inspirée par les suggestions du classicisme qui a besoin de faire sortir lart moderne de l'art romain pour légitimer les procédés de la Keuaissance, c est-à-dire le soi-disant retour au point de départ, et pour justiiier la Romanisatiou indéfinie, la Homanisation à jet continu de notre esprit.
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Vous avez compris combien on se trompait, quand ^■ous ave/ constaté Jes rapports intimes d'une partie de la sculpture des temps mérovingiens avec un art presque exclusivement grécosyrien d'origine, même dans son expression italienne et ravennate. Nous opérions sur un teiTain parfaitement sûr, et aucune erreur n'était à craindre. Le magnilique travail de M. Edmont Le Blant nous fournissait une masse de matériaux de premier ordre, classés, discutés, datés, ;i l'abri de tout soupçon. Nos pièces justificatives étaient publiées à laxance. Le rapprochement avait été fait par un maître. Tout avait été dit au point de vue de l'histoire et de lépigraphie. Il ne s'agissait plus que de tirer, au point de vue de l'art, les conclusions du puissant syllogisme dont les termes étaient si bien posés. Nous lavons fait. Il n'est personne qui puisse douter aujourd'hui, grâce aux pi'euves accumulées sous vos yeux pendant Tannée dernière, de la communication plus ou moins directe, mais toujours ininteiTompue, qui exista entre la Gaule, la Syrie et l'Orient grec, depuis l'introduction du christianisme jusqu'à l'époque que nous avons maintenant à traiter.
Cette année, je vous ferai voir que le mouvement ne s'est guère ralenti du vni'' au ix^ siècle. Une architecture et une sculpture qui relèvent directement des mêmes principes, ou médiatement des premiers modèles importés, ont existé. L'architecture a disparu submergée dans le déluge et dans les bouleversements des dernières pénétrations barbares ou bien dans les renouvellements tumultueux des temps romans. Mais des fragments de la décoration archilectonique et de la sculpture ont surnagé. Isolément rendus au jour par le hasard des fouilles, ou transformés par des utilisations postérieures et successives, ces témoignages d'un art absolument ignoré de l'histoire générale n'ont pas encore attiré suttisamment l'attention des savants.
Ces morceaux sculptés, ces vestiges de constructions dédaignés ou négligés jusqu'à présent, vous les trouverez employés comme moellons, figurant parmi les matériaux d'un grand nombre de nos églises romanes et par conséquent antérieurs à celles-ci. Nous vous révélerons leur présence dans les murailles des xi'' et xn'" siècles. Nous vous les montrerons noyés dans le mortier de certains édifices à date connue, appartenant à cette même époque, ou bien faisant,
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par-ci par-là, l'onction de chapiteaux, de frises, apparaissant, translormés par celte vie nouvelle et sous les traits de leur dernière incarnation, comme la défroque dune décoration disparue dans son ensemble et devenue incohérente dans sa survivance partielle.
Puis, en groupant, après leur isolement, tous ces éléments épars d'un état de choses primitif, nous prouverons solidement devant vous, par milliers d'exemples, lexistence d'un art pré-roman bien constitué, bien déterminé, concordant, semblable partout à lui-même, régnant despotiquemcnt de la Méditerranée à l'Océan, possédant notamment une grammaire ornementale facile à fixer. Le rapprochement de ces matériaux lentement ramassés de toutes parts sur notre soi, péniblement conquis un à un, et dont il faudra faire un Corpus, sera profondément instructif.
(^'est la première fois que ce travail de restitution, que cet eU'ort d'évocation aura été entrepris. Je prévois les objections qu'il va soulever. On est toujours mal venu quand on demande à ses contemporains de reconnaître que. sur une matière à l'ordre du jour, ils ont, par négligence, ignoré quelque chose et que, sans posséder la moindre conscience de cette défaillance, ils n'ont pas même eu l'inquiétude ni le pressentmient de la vérité. Je puis déjà établir sur témoignage matériel que la plupart de nos grandes églises françaises, que nombre de nos cathédrales et de nos églises monastiques de fondation mérovingienne ont passé par un état carolingien ou, si vous le voulez, pré-roman, du viii'" au x*" siècle. Cet état est très appréciable, car il est affirmé, soit, comme je l'ai dit, par les traces survivantes de la décoration originelle, soit par des copies et transcriptions plus ou moins fidèles de cette décoration.
Je pourrai ainsi vous montrer la tradition qui relie, pour une part plus considérable qu'on ne croit, cet art de la fin de la période mérovingienne et de la période carolingienne aux temps romans. Avant le grand mouvement de la Renaissance classique provoquée par les cloîtres, avant l'intervention du sentiment latin et la résurrection de l'art pa'ien, c'est par elle que s'est faite, au profit de l'avenir, la transmission des éléments méridionaux de la civilisation antique dépouillée à ce moment de son latinisme.
u Les grandes basiliques, disait M. le marquis de \'ogué. comme celles de Tours, de Saint-Denis, de Saint-Gall et tant d'autres,
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avaient des charpentes de bois ; elles ont été détruites, et si Ion veut se faire une idée de leur style, il faut avoir recours aux conjectures. Serait-il téméraire de penser qu'elles ressemblaient, dans une certaine mesure, aux grandes basiliques de Syrie, qu'elles avaient comme elles des porches à frontons triangulaires, des absides à colonnes extérieures, des façades à tours, sinon semblables à celles de Tourmanin ou de Kalat-Seman, du moins inspirées par le même esprit et constituant des types intermédiaires entre les prototypes orientaux et les formes occidentales des xi" et xn<' siècles * . »
Vous savez déjà, ou il vous sera bientôt facile de savoir, comment ont été accueillies en France les conclusions si neuves du beau livre de la Syrie centrale. Je ne peux pas vous montrer ces basiliques dont limage a été si ingénieusement évoquée dans une hypothèse par M. de Vogué. Je ne peux pas, moi non plus, vous faire connaître exactement la physionomie de leurs porches, de leurs frontons, de leurs absides. Tout cela a été brûlé et démoli. Mais je puis vous prouver qu'antérieurement au xi'' siècle, dans les monuments construits en pierre, une même école décorative a fleuri d'un bout à l'autre du monde chrétien, que la formule de l'art ornemental a été la même partout, et que cette formule n'était pas latine mais, au contraire, grecque et orientale.
\'iollet-le-Duc et Quicherat n'ont pas eu le temps de porter leurs investigations de ce côté. Ils n'ont voulu tenir compte de l'invasion du style byzantin qu'à partir du xi" siècle. En ce qui concerne la sculpture, je vous prouverai que l'Occident était pris d'assaut dès le vi^ siècle. L'art néo-grec, sous différents drapeaux, ne cessa pas d y tenir garnison, ni d'occuper militairement le pays, concurremment avec l'art barbare, jusqu'à la constitution définitive du style roman.
Je suis, vous le voyez, conduit fatalement à cette conclusion : au moment de l'ouverture de la succession de l'Antiquité païenne et pendant les cinq ou six siècles qui suivirent, l'Occident n'a guère hérité de la culture romaine, en matière d'art, que ce qui lui a été transmis par l'intermédiaire de l'art néo-grec. Chaque principe,
i. Syrie cenlrulc. Iiilrotluclidii. |). 21.
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chaque élément de la coaslruction et de la décoration dut, en quelque sorte, aller se faire contrôler, estampiller et naturaliser à Byzance, pour avoir droit de cité dans le monde barbare, monde nécessairement méfiant, très exigeant sur la marque de fabrique, en raison même de son ignorance, monde très naïf et très positif, raisonnant à la manière du valet d'Amphitryon ou de la matrone d'Ephèse. La véritable personnalité romaine authentique des vi''. vu'' et viu*" siècles, au point de vue civil, politique et social, était celle ^qui vivait, qui régnait, qui tenait table ouverte, qui portait la pourpre et qui la distribuait. Foin des grandeurs rétrospectives, dos civilisations enterrées et des principes sans application actuelle. \ itruve, avec son idéal architectonique, n'était plus qu un nom dépourvu de sens pour une société barbarisée.
Etait beau, était riche, était romain et non pa'ien tout ce qui sortait de la capitale chrétienne de l'Empire. On doit, il me semble, constater qu'un jour vint où chaque pièce de ce qu'on peut appeler le bagage de l'art latin, fut obligée de réclamer la conti^emarque byzantine pour obtenir de circuler dans l'Occident chrétien, délivré de Rome par les barbares. Ce fait sera rendu bien évident par l'étude minutieuse du style de la décoration et de la sculpture. Sans doute certains éléments, relevant exclusivement du vieux style grécoromain et demeurés, jusque-là, profondément latins, certains principes comme l'ove, le rais-de-cœur, la feuille d'acanthe, comme ce qu'on a nommé par antiphrase passagère la grecque, se sont maintenus pendant un certain temps, mais à la condition d'être rajeunis, remis au goiit du jour, replacés sur l'enclume orientale et refondus dans le moule bv/anlin. c'est-à-dire transfigurés par l'expression et par l'exécution.
La tradition latine périt à ce point que l'art latin, quoique toujours présent dans ses ruines colossales, toujours visible dans le spectre de sa grandeur restée sans sépulture, ne fut plus regardé que comme le souvenir indéfiniment lointain dune race disparue avec laquelle 1 univei's régénéré ne se sentait aucune affinité. La conscience de l'art mérovingien et de l'art carolingien qui, tous deux, se proclamaient historiquement romains et qui sincèrement se croyaient, à cause de la main-d'œuvre, directement issus de l'antiquité latine, refusa toujours d'accorder aux monuments
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romains des beaux temps de TEmpire, dès qu'ils avaient perdu le prestige de leur nom, le respect quon doit à des ascendants. Quand elle était délivrée des obsessions littéraires, quand elle s'interro- };eait en dehors des suf^g'estions pédag'ogiques du cloître et loin de la culture factice et monacale essayée par Charlemagne, elle sentait bien, cette conscience de notre art, que la vie ne lui était pas venue de cette source.
Qu'on ne s'v méprenne ])as ! Le sentiment populaire laissé à luimême, l'instinct d'une race que rien n'est venu f^-êner dans son développement naturel, sont à la fois le plus sincère des témoins et le plus infaillible des juges. Si l'expérience a prouvé que pendant cinq siècles l'inoculation de l'art latin, malgré la continuité de sa virulence, n'a pu s'opérer, c'est donc que le génie de l'art chrétien était, par son essence, originairement réfractaire à la communication du vieux style latin de l'antiquité païenne et sensiblement différent de lui.
Ne vous effravez pas, Messieurs, de l'intraitable rigueur de mes propositions. Les très nombreux et très concluants monuments que i ai découverts et que j'interpréterai devant vous me font un devoir très étroit de parler avec cette assurance et d'une manière aussi absolue. Mais je prévois qu'avant de les connaitre plus d'un auditeur conserve encore des doutes et m'accuse certainement d'exagérer. Eh bien ! qu'on se rassure. Je n'innove pas en "théorie. Il y a longtemps qu'elles sont dans l'air, ces opinions. Elles ont été défendues par d'éminents esprits et sur un ton bien plus exalté que le mien. Voici ce que je lis dans un très vieux journal :
« Au temps où le christianisme, après trois siècles de silence et de misère, sortant enfin des catacombes et des chapelles souterraines d'Italie, s'en vint s'asseoir sur le trône impérial, deux genres d'architecture étaient en présence dans cette autre partie de l'ancien monde, où allait se fonder l'empire grec. Sans parler des chefsd'œuvre d'Athènes et de Gorinthe, dont on n'imitait plus, dont on admirait à peine la pureté, on voyait dans ces contrées s'élever des monuments romains, constructions régulières qui affectaient de se soumettre aux principes du style grec antique, mais qui, tout en copiant ses proportions, les altéraient avec maladresse et ne rachetaient tant de lourdeur que par un peu de solidité. Malgré les vœux
278 LES SOIKCKS Dr STVI.K RUMAN
(les Empereurs, celte architecture massive ne pouvait s'acclimater sur cette terre de «^ràce et crélégauce. Une fois les Ictinus éteints, ce n'était pas aux légions romaines h devenir les architectes de la Grèce et de l'Ionie. Une fois la pureté primitive oubliée, il ne pouvait lleurir sous ce beau ciel qu'un style tout nouveau qui — semblable à cette philosophie nouvelle qu'on voyait alors, subtilisant sur Platon, abandonner les traditions de la science antique et s'élever à un monde et à des rêves inconnus — il ne pouvait lleurir, disje, qu'un style nouveau c|ui osât s'affranchir de toutes les lois consacrées à Memphis, à Athènes et à Rome, briser l'architrave, élever arcade sur arcade, coupole sur coupole et, rêveur et subtil à son tour, rejtracer, avec la pierre et le marbre, toutes les chimères de l'imagination.
<> D'où A-ienl et comment naquit cette architecture nouvelle? Peut-être pourrait-on l'apprendre en étudiant l'histoire et l'esprit des peuples de la Syrie, de la Perse, et surtout de Tlonie, cette terre si féconde en inventions, et dès les anciens temps plus d'une fois rebelle aux règles du goiit sévère et symétrique. Mais ne nous
arrêtons pas à cette recherche Constatons seulement qu'à
Byzance et dans l'Asie-Mineure, au temps de Constantin, on voyait à côté du style venu de Rome, cet autre style que nous, venons de décrire. Le génie oriental commençait à secouer ses ailes. Déjà, vers le II** siècle, il s'était joué, comme un enfant timide, dans les colonnades incorrectes mais brillantes de Balbek et de Palmyre. Puis, grandissant chaque jour, il avait peu à peu conquis son indépendance ; libre, hardi, original, il s'affranchit enfin sous Justinien lorsque, d'après les dessins d'Isidore de Milet, on vit s'élever à Constantinople le temple de Sainte-Sophie. De ce jour le goût oriental reçut sa sanction dans l'empire byzantin. L'architecture romaine, délaissée depuis longtemps, fut désormais proscrite, et le style néo-grec régna sans rival dans toutes les contrées d'Orient.
c( Sous cette nouvelle forme qui, à la vérité, fait gémir les admirateurs exclusifs de la pureté antique, mais qui a droit aux hommages plus indulgents des vrais amis du beau, le génie des vieux architectes de la Grèce se réveilla, moins correct, moins sévère, mais brillant de jeunesse et de vie, plus téméraire, plus merveilleux.
rj;s SOURCES dl" sTVLii: roman 279
(I Pour la seconde lois, les Grecs prirent le sceplre de ce f^rand et bel art de bâtir : ce fut d'eux que les Arabes en reçurent le secret ; ce fut par eux que les j)remières leçons en parvinrent à l'Europe entière. »
Vous n'avez probablement pas reconnu quel est Tillustre auleiu" de celte admirable paj^e. Je ne vous le reprocherai pas. Ce manifeste n'a pas ou de retentissement. Le silence et la nuit se sont appesantis sur lui et, bien qu'il date de plus de soixante ans, qu'il soit sorti d'une plume aussi brillante qu'universellement sympathique, on est parvenu à l'étoutîer dans ses conséquences pratiques et spéciales et à le faire oublier dans ses conclusions profondément révolutionnaires. Avant les travaux du marquis de Vogué, d'Au- ^-•uste Choisy, de Charles Bayet, d'Alfred Rambaud, de Gustave Schlumberger, de Cattaneo, il fallait vraiment avoir du génie pour juger la question avec cette liberté et cette clairvoyance et pour devancer l'heure tardive de la justice, l'heure si lente qui n'est pas encore sonnée et dont je vous demanderai cette année de hâter immédiatement, par votre foi, la venue. Je ne vous nommerai pas encore le prophète '. (]'élait un des plus grands apôtres de l'art français. Son autorité ne peut pas être suspecte ni sa compétence discutable. Je me réserve de foudroyer de son nom les incrédules, s'il y en avait, et, quand il conviendra, de l'appeler sa mémoire à votre res|)ectueux souvenir. Comme l'âme ardente de Viollet-le- Duc, dont je vous ai cité, l'année dernière, le sentiment en celte matière, elle aussi, cette âme délicate et sensible, mais non trempée pour le martyre, avait tout pénétré, tout deviné, tout adirmé, en vertu d'une révélation quasi surnaturelle. Car il n'est pas interdit au savant de prévenir l'expérience par son instinct.
La vieille doctrine est passée, indifférente et hautaine, devant ce qu'elle considérait comme une boutade ou un élan de lyrisme. Cependant ce dithyrambe n'était que la conclusion rigoureuse et logique de prémisses qui vous seront fournies dans le cours de cette année. Les preuves matérielles commencent seulement à voir le jour. Elles sortent de terre et des murailles démolies. Nos pièces justificatives vous seront soumises, explicites, innombrables. Vous