‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 2)Chapitre 73 sur 140 · RÉSUMÉ DES 6'=, 7<^, 8", 9" ET 10" LEÇONS · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ DES 6'=, 7<^, 8", 9" ET 10" LEÇONS

Ces entretiens furent consacrés tout entiers à des projections destinées à mettre sous les yeux des auditeurs des preuves de Tiniluence syrienne dans la décoration des monuments prcromans et romans. Reprenant un à un les divers éléments de la grammaire ornementale analysés dans les précédentes leçons, le professeur en montra la présence sur les manuscrits, les parapets, les chancels, les ciboria, les les dallages, les tombeaux, les chapiteaux de France et d'Italie.

6*" Leçon. — La lloraison de marguerites, de palmettes et d'étoiles que l'on voit s'épanouir dans la décoration de monuments d'Asie- Mineure, on la retrouve en Afrique' (à Ilencbir-Goubeul), à Rome(Sainte- Marie du Transtévère), à Venise, à Constantinople, mêlée à des enroulements (quelquefois inscrits dans des losanges), — sur une inscription chrétienne de la Gaule, datée de Hl.^, publiée par Le Blant, etc. Toutes ces sculptures ressemblent tellement à celles de Judée qu'on pourrait croire à de grands ateliers syriens pour l'exportation de ces pièces (comme cela se fit pour les sarcophages romains) avec des sortes de succursales en Aquitaine, exploitées par les Syriens dont nous parlent les textes.

Les tombeaux en plâtre de Montmartre portent aussi des enroulements semblables et des étoiles. Parfois l'étoile a cinq rais seulement et semble prendre la valeur d'un idéogramme.

Dans les cimetières mérovingiens et carolingiens, à Jouarre, à Poitiers, les fibules et objets divers présentant les mêmes motifs se comptent par centaines.

Dans la cathédrale de Lyon, en fouillant le pavé, on a découvert des dalles avec enroulements, hélices et étoiles. A Fourvières, fragments identiques.

Dans le département des Alpes-Maritimes, dans le petit pays de Vence, il existe un parapet avec des enroulements au centre desquels sa trouve un aigle, et l'on verra reparaître plus tard cet aigle, d'origine Lombarde, sur un grand nombre de chapiteaux romans.

l. V. de la Blanchcre, Voyages d'études dans une partie de la Mauritanie (Arch. des niissintis scient., lîSS3, et ,\ouvelles archives, Saladin. Mission en Tunisie. II. de Villefosse, Rapport sur une mission arrfiéoloffique en Algérie (Arcli. des missions scientiHques, II, 3' série. — Recherches des antiquités dans le nord de l'Afrique, lîi'JO. — Mélanges G. lî. de Rossi, Mosaïques du nord de l'Afrique.

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A Saint-Pierre de Vienne, à Sainl-Guilhehu du désert, mêmes sculptures de style identi(jue. A Saint-Aouslrille près Graçay dans le département du Clier, l'église a, au pourtour de l'abside, des pilastres faits de dalles carolingiennes remployées au xii'" siècle et alternant avec des colonnes.

On pourrait objecter que la date de ces fragments est incertaine. On en connaît beureusement qui sont authenticjuement datés. Par exemple, le Ciborium de Saint-Stepbanus érigé entre 807 et 812; le baptistère de Cividale, de 737, etc. tous ornés dans le goût oriental avec enlacements, rosaces, bélices et parfois des grappes de raisins en forme d'as de pique, qui sont très typiques et particuliers à l'ornementation syrienne. Le sacramentaire de Monza (815), de nombreux fragments de Saint-Ambroise de Milan (ix" siècle), de Saint-Seurin de Bordeaux, de Saint-Abondio de Côme, etc., fournissent d'autres exemples.

Le sacramentaire de Gellone est une mine particulièrement riche. Les en-têtes coloriés ont un caractère oriental des plus prononcés et des plus curieux ; il en est même un formé de poissons, symbole du Christ.

L'ne cassette arabe de Pampelune présente la même ornementation.

Une des preuves les plus convaincantes que cet art est bien originaire d'Orient, et non de Rome, c'est qu'on le retrouve en Russie, à une époque où ce pays ne pouvait assurément rien emprtmter à l'Italie. Dans l'Église de Saint-Dimitri à Wladimir, l'archivolte de la porte est ornée d'une frise d'enroulements pareils à ceux d'Asie Mineure et de France. La Russie, ayant de fréquents rapports avec l'Asie, il est rationnel de penser que c'est de là qu'elle empruntait les nombreux motifs orientaux qui se développent chez elle jusqu'au xii'= siècle.

7<= Leçon. — L'as de pique se trouve en Asie-Mineure, à Deir-Sanbid, sur le linteau d'une porte. L'encadrement en est sculpté avec soin ; puis un homme du peuple a tracé au-dessus, d'un trait de pinceau, un vase d'où s'échappe une vigne, sorte de sarment grêle et desséché, qui porte deux grappes représentées conventionnellement par des triangles. Cet exemple, quelque grossier qu'il soit, sert à nous manifester naïvement le sentiment populaire, car on lit à côté d'une croix : cocifrionipho. C'est un homme du peuple chrétien qui a écrit cette inscription. On a déjà vu que ce monument date de 420. Les dessins tracés au minium contrastent, par leur grossièreté, avec l'aspect soigné des sculptures environnantes.

L'as de picjue se voit encore en Afrique, à Aïn-Sultan, sur un ciborium où, de chaque côté des cloisons, se déroule un sarment grêle et moins grossier que celui de Deïr-Sanbid et portant les mêmes grappes; même exemple sur une brique... Un bas-relief de Saint-Marc de Venise peut en être rapproché.

En France, à Saint-Lizier, sur un sarcophage de l'école du Sud-Ouest, on voit les mêmes ornements, et à Poitiers, dans l'hypogée découvert

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par le Père de La Croix, un décor de feuilles ressemblant à celles du lierre se rattache pourtant à la même famille.

Le manuscrit de Gellone nous fournit do nombreux exemples de l'as de pique. On le voit employé dans rornementation d'une série de jolies lettres. Les formes des feuilles se ra|)prochent ici de celles que l'on trouve dans les détails de l'ornementation de l'hvpogée du Père de La Croix. Un P aA'ec un |)oisson recourbé est particulièrement intéressant; de l'autre côté de la barre dont le poisson forme le ventre, un léger trait de pinceau a jeté une tige avec un as de pique. Cela montre combien ce motif était familier aux ornemanistes.

En Bretagne, dans la crypte de Landevennec, on trouve l'as de pique sur un chapiteau ; à Lyon, à Vienne (Isère), il est combiné avec l'enroulement ; à Lyon encore, il reparaît sur un dessus de tombe daté de 814.

A Ravenne, sur le ciborium de Saint-Apollinaire de 806, des grappes de raisins sont inscrites dans un triangle et, à Sainte-Sabine de Rome, sur un parapet de 817.

A Cordoue, même style et même motif sur un fragment arabe. L'as de pique est d'ailleurs fréquent dans l'art arabe, qui a pris sa source en Syrie.

La tresse est un motif très ancien : on la trouve sur des cylindres assyriens dont l'antiquité se perd dans la nuit des temps. Elle reparait en Syrie et dans les manuscrits de l'époque mérovingienne et carolingienne. Dans son ouvrage sur VArt Basse, M. Stossof en cite qui datent de 719 et proviennent d'un manuscrit du prophète Samuel conservé à Londres (British Muséum). D'autres motifs datant de 843 et cités par M. Stossof se retrouvent en France sur les voussoirs des portails d'église du Sud-Ouest et à Caen.

Dans le manuscrit de Gellone, une miniature représentant Saint-Marc, portant l'tvangile et vêtu d'étolTes orientales, est accompagnée, sur le côté, d'une sorte de nceud tressé.

Sur les croix dites Longobardes, on voit dos tresses souvent terminées en têtes de ser|)ents. Même remarque sur une pierre de l'hypogée de Poitiers; la tresse s'amincit et finit en tête do dragon. La même observation peut être faite sur les anneaux ou sigillaires en argent. Autres exemples dans le manuscrit de Gellone; sur un chapiteau de Tournus.

A Cordoue, dans les monuments de l'art arabe, on voit des ornements se rapprochant beaucoup de ceux étudiés par M. Stossof. Sur la cimaiso d'une porte de Sergilla (vii'= siècloi la tresse, les palmettes sont combinées avec l'étoile et le point d'interrogation.

La tresse se trouve encore à Saint-Romain-le-Puy (Loire), à Germigny-los-Près, à Saint-Pierre do Vienne, etc

6'"-' Leçon. — Après avoir suivi dans les monuments l'expansion du

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motif de renroulement, de la tresse et de Tas de pique, nous allons étudier Tétoile à six rais, un des motifs les plus fréquents dans Tari oriental. Le seuil du palais de Ninive en est constellé. On a prétendu que cette étoile ne peut servir à caractériser un style, car il sufïit d'un compas pour en obtenir une, et qu'une figure géométrique ne saurait avoir ni révéler un style quelconque... Qu'on nous explique alors pourquoi l'étoile à six rais ne paraît en France qu'à partir des temps chrétiens et de l'introduction de l'art de la Syrie et de la Palestine?

L'étoile peut être considérée comme un des motifs orientaux des plus importants.

On la rencontre partout au bord de la mer Morte ; les ossuaires juifs en sont souvent décorés (exemples de Jérusalem et d'Alexandrie).

A Poitiers, un coffret probablement analogue à ceux des Syriens de Bordeaux, dont parle Grégoire de Tours, est orné d'étoiles.

Parfois l'étoile se complique du chrisme ; c'est une autre expression d'un même principe.

Un grand nombre de briques africaines en sont estampillées.

L'étoile a été souvent prise comme un idéogramme représentant le soleil. A Carthage, sur un ex-voto romain à Saturne, l'étoile à six rais est entourée d'un croissant. Le tombeau d'.Emilia Pascasia à Bordeaux, daté de 583, celui de Boèce, évêque de Carpeutras (584), portent des étoiles. Sur le tombeau de Boèce (fig. 25, page 337) elles sont disposées en semis irrégulier, et cette disposition est si fré({ueiite qu'on est amené à penser qu'elle devait avoir une signification.

Sur le sarcophage mérovingien de Sablonière (Aisne), sur le reliquaire en terre cuite d'Andrecy (Meuse), au fronton du temple Saint- Jean à Poitiers, où sont encastrés des triangles de terre cuite, rappelant les stèles funéraires, à l'église de MazeroUes (Vienne), l'étoile est employée comme décoration, avec la marguerite.

Elle passe ainsi dans l'architecture ; on la retrouve sur la porte de l'église de Thiers et dans le Puy-de-Dôme, où les monuments du xi" siècle sont comme l'expansion, l'épanouissement du temple Saint- Jean, qui procède lui-même des ossuaires judaï({ues.

Les chapiteaux de Chivy (Aisne) portent aussi des étoiles à six rais.

Le manuscrit de Gellone, si curieux à tous égards et dont M. Bamé lui-même ne conteste pas le caractère oriental, renferme dans ses entêtes, plusieurs étoiles. Dans un des sacramentaires mérovingiens étudiés par M. Léopold Delisle, une croix est ornée, au centre, d'une étoile entourée de petits besans.

9* Leçon. — L'art oriental emploie souvent une sorte de feuillette épanouie au bout d'une liane. Le même motif parait dans des chapiteaux préromans et romans : par exemple sur un chapiteau de Moissac, que l'on a prétendu dégénéré du corinthien, avec leijuel il n'a pourtant rien de commun. Et, ce qui confirme ses origines orientales, c'est

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la présence de lettres arabes, incomprises de lornemaniste et placées là comme décor.

Le même élément végétal se retrouve à Ravenne sur des chapiteaux certainement byzantins. On revoit cette même palmette sur une de ces clefs de saint Pierre que les papes envoyaient, comme aujourd'hui la rose dor, aux souverains qu'ils voulaient honorer. Cette clef est d'origine byzantine.

Les palmettos sont fréquentes sur les objets de style arabo-byzantin (Musée de Cordoue). On en retrouverait le prototype sur la base d'une colonne du temple d'Apollon Didyméen de Milet (n" siècle avant J.-C). C'est ce qu'il y avait d'Asiatique dans l'art grec qui a passé chez nous avec le christianisme et non par le grec stérilisé et immobilisé par la tyrannie romaine. C'est de l'art gréco-byzantin qu'est né l'art arabe, et c'est cette tradition qui est entrée dans l'art roman, préface de l'art gothique.

A Gournay, un chapiteau du xi« siècle porte très caractérisée cette même palmette. On a beaucoup dit que c'était une imitation dégénérée du corinthien. Il suffit de comparer pour voir combien les deux types diffèrent. Le style n"a rien de commun; en outre la feuille est ascendante dans le chapiteau corinthien, descendante dans celui de Gournay.

Les grammairiens de l'art ont parlé de trois ordres, sans tenir compte des éléments orientaux qui, en Asie-Mineure surtout, formaient comme une espèce d'argot. Chaque pays, chaque race y mettait sa marque. C'est de cet << argot » transformé et amélioré que sont nés le « néo-grec », le byzantin, l'arabe, et (ju'a hérité le gothique, à travers le roman.

La même palmette de Gournay se retrouve, absolument semblable, dans son pays d'origine, à Baqousa, sur un chapiteau (Vogiié, pi. 118). A Tournus, sur un chapiteau mutilé engagé dans la muraille, et aussi, dans la tribune de l'orgue, sur un autre chapiteau surmonté d'une figure de style tout à fait barbare, la même palmette est visible. Et de même à Lyon sur une inscription funéraire, à Alet (Aude), à Chivy (Aisne), a Saint-Guilhelm-du-Désert (Hérault), à la cathédrale de Grado (près de Venise), etc., etc..

^0" Leçon. La fleur de lys se range aussi parmi les éléments principaux de l'art oriental. On la rencontre à Gournay et à Flavigny (Côted'Or) sur des chapiteaux. Rome reçut aussi la fleur de lys de l'Orient : une porte de Saint-Clément en est ornée.

La palmette se combine avec le lys (parapet de Saint-Pierre de Villanova et, à Flavigny, un pilastre carolingien ([ui porte la même fleur que le chapiteau du xi<= siècle). Sainte-Marie du Transtévère possède un ciborium où la Heur de lys prend les proportions d'une palmette. Autres exemples à Saint-Abondio de Côme (devant d'autel), dans l'évangéliaire de l'empereur Lothaire exécuté à Saint-Martin de Tours.

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L'influence orientale est ici bien incontestable, puisque on y voit des dragons et un éléphant. C'est peut-être Ih Torig-ine de la fleur de lys française,

La rosace ou marguerite est peut-être iornement le plus fréquent dans l'art oriental. On le retrouve aussi en France (par exemple, au cloître d'Elne, Pyrénées-Orientales.)

Ce motif paraît avoir été l'élément principal et en quelque sorte national de l'Assyrie et de la Perse. A Suse, presque tous les chapiteaux du palais d'Artaxercès en sont couverts. On le voit encore sur un fragment trouvé en Palestine et que Ton croit provenir du Tombeau des rois.

Les Syriens l'ont colporté dans tout le bassin de la Méditerranée, comme autrefois les Phéniciens. En Afrique, la marguerite est employée sur un monument datant do l'empire roiuano-byzantin, établi par Justinien, après les Vandales. Même type sur un autel de Rousset ( Bouches-du-Rhône) .

Elle se combine en Syrie avec la liane et la grappe de raisins inscrites dans un triangle,

A Poitiers, à Thiers, à Grenoble, à Saint-Aignan d'Orléans, à Bayeux dans le Calvados, à Oulchy (Aisne), à Saint-Mexme de Chinon, la marguerite se retrouve, et toujours avec le style nettement oriental ; de même à Cividale, et aussi en Allemagne.

Là non plus, ce ne sont pas les oves et les rais de cœur, mais la marguerite et les éléments orientaux qui ont été préférés par les ornemanistes.

L'hélice est ordinairement entourée de lianes feuillues. C'est à peu près ainsi qu'on la rencontre dans quelques bases du temples d'Apollon Didyméen de Milet. Un fragment conservé au musée de Marseille présente un exemple de l'hélice enveloppée de lianes à feuillages.

Au tombeau de Deir-Sanbid, dans les sculptures de Moudjeleia en Syrie (Vogiié, op. Iniid., \)\. 46), sur le monument dit de la retraite des apôtres en Palestine, l'hélice est employée sans entourage de lianes.

A Lyon, à Saint-Martin de Tours, à Flavigny, à Saint-Pierre de Vienne, dans la crypte de Montmajour, elle se rencontre avec des enroulements. De même, à Saint-Apollinaire de Ravenne.

Après avoir passé en revue, comme nous l'avons fait ensemble, les principaux éléments de l'art oriental en Syrie et constaté leur introduction en France, comment nier le contact immédiat entre les deux pays et les deux arts ?

ONZIÈME LEÇON

INFLUENCES SOCIALES et RELIGIEUSES

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