‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 2)Chapitre 81 sur 140 · PREMIERS TEMPS ROMANS · texte numérisé non relu

PREMIERS TEMPS ROMANS

Mesdames, Messieurs,

Dans la sévère enquête que nous poursuivons, depuis le mois de décembre 1890, sur les origines de l'art gothique, nous voici parvenus, en abordant le xi^ siècle, à un point particulièrement intéressant du problème agité devant vous. Nous touchons à la crise décisive d'oii est sorti un principe d'art qui régna de l'an 1000 à l'an 1500 environ.

Après avoir constaté la longue et la laborieuse gestation de la personnalité et du sentiment modernes, après avoir établi l'existence des éléments multiples qui concoururent à les former, nous allons assister à la naissance d'une esthétique spéciale, dont l'épanouissement sur notre sol a été merveilleux. Mais il s'agit de bien discerner d'abord l'état de la question, de définir et de préciser, avec leur sens actuel, dans notre langage contemporain, les termes que nous allons employer.

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Après les démonstrations qui vous ont été faites depuis deux ans, je puis aujourd'hui aborder ce sujet de terminologie sans procéder par pures affirmations. Les preuves ont déjà, en grande partie, précédé les doctrines et les appréciations. Il faut que vous soyez enfin renseignés sur la valeur des mots roman et gothique. Vous ne vous étonnerez pas que, dans mes observations d'ensemble, je ne sépare pas ordinairement l'architecture de la sculpture.

La qualification de Romane a été donnée à une période de l'architecture du moyen âge par le groupe illustre des érudits français qui fondèrent, sur des bases sérieuses, l'étude de nos arts nationaux.

Cette école ne voulut être sensible qu'à certains caractères indiscutablement communs, que la civilisation romaine avait imprimés par voie coercitive à plusieurs des industries barbares. Elle observa plus le sens littéral et les dehors que l'esprit de la culture nouvelle pratiquée par le monde de l'invasion ; et, de l'uniformité des matières et des moyens employés dans les œuvres monumentales, elle conclut à la survivance infinie d'un principe antérieur, sans s'apercevoir de la métamorphose essentielle et intime subie par le même principe, pendant que le sentiment barbare était comprimé dans ses efTets par la pression romaine.

Sous prétexte que, jusqu'au jour de l'émancipation définitive, les instincts barbares avaient été modifiés, contenus, réfrénés, confondus les uns avec les autres, nivelés et altérés par une règle unique préexistente, on a voulu méconnaître leurs initiatives individuelles, leurs tempéraments réciproques. On leur infligea collectivement un nom qui rappelait le joug imposé d'abord par Rome vivante et, ensuite, par son spectre, confondant ainsi, dans une appréciation superficielle, avec l'uniforme et l'attirail de mercenaire de la civilisation antique, les sentiments intimes et les allures de race du soldat barbare qui les portait.

Ecoutons Arcisse de Caumont :

« Les Francs, les Saxons et les autres Barbares n'avaient qu'une industrie très bornée, qui ne dut exercer aucune influence sur les arts de la Gaule au v^ siècle. La masse delà population demeura romaine, pour ainsi dire, et les envahisseurs eux-mêmes subirent bientôt l'empire de la civilisation...

LES ORIGINES DE l'aRT GOTHIQUE 409

« L'architecture des premiers siècles du moyen â<^e offrait donc tous les caractères de l'architecture romaine, dans un état avancé de dégénérescence ; nous la désignerons sous le nom d'architecture romane. Cette dénomination, que j'ai adoptée en 1823 dans mon Essai sur r architecture religieuse du moijen âge, me paraît préférable à celles de lombarde, saxonne, normande, gothique ancienne, et à plusieurs autres dont on s'est servi pour désigner l'architecture postérieure à la domination romaine et antérieure au xii^ siècle.

u Ces noms impliquent, en effet, une idée fausse, car ils peuvent faire croire que l'architecture dont nous parlons est venue des Goths, des Saxons, des Normands, des Lombards ; il faut absolument les remplacer par un nom unique, puisque l'architecture qu'ils désignent est partout la même, sauf quelque différence dans les accessoires : celui que j'adopte réunit, je crois, toutes les conditions qui peuvent le faire préférer ; il a le mérite d'indiquer l'origine du style d'architecture auquel je l'applique, et il n'est pas nouveau, puisqu'on s'en sert déjà pour désigner la langue du même temps. Tout le monde sait que la langue romane est la langue latine dégénérée ; il est donc naturel de désigner aussi l'architecture romaine abâtardie sous le nom d'arcnitecture romane. »

Caumont avait, vous le voyez, posé nettement la question.

0 La dénomination de gothique, disait-il, avait été employée pendant longtemps pour qualifier tout genre d'architecture qui s'éloignait des principes de l'architecture grecque et romaine, comme si les Goths, qui s'emparèrent de l'Italie au v" siècle, étaient les auteurs de cette corruption du goût^. »

Dans son premier Essai sur V architecture religieuse du moyen âge, écrit en 1823, lu en 1824 et tiré à part des Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie en 18 25, Caumont avait déjà dit 2 : « Ce nom [de gothique] est encore impropre sous un autre rapport, car, pendant la première moitié du moyen âge, on a aussi donné le nom de gothique à l'architecture romane. Friedegode, historien qui écrivait en 950, dit, en parlant de l'église Saint-Ouen,

1. A. de Caumont, ///s/otre f/e l'nrchilecture religieuse au moyen Age, édition de 1841, p. 6, 7 et 9.

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