A L'ART MODERNE
Mesdames, Messieurs,
On ne peut comprendre l'art d'une époque sans étudier les conséquences que cet art a eues dans l'époque qui a suivi.
La période néo-g-recque de l'antiquité n'ayant pas été étudiée et n'étant pas connue, on n'a pas compris ni saisi le lien qui rattache le moyen âge à l'antiquité païenne et classique. On n'a pas compris comment et par quelles transitions un art vivant s'est substitué à un art mort, comment une architecture de forces équilibrées a remplacé une architecture de forces inertes et consistant tout entière dans l'agglomération de matériaux superposés, sans liaison constitutionnelle, sans organisation raisonnée, sans économie vitale.
Le mot économie vitale n'est pas trop fort. Un monument du moyen âge vit, souffre, végète et meurt. C'est un être en quelque sorte vivant, pensant et dont tous les membres travaillent. Certains monuments de la pure antiquité gréco-romaine et de la pure antiquité latine, peuvent être éternels, tant que les matériaux qui les composent résistent, mais ils n'ont jamais vécu d'une vie organisée.
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On n'a donc pas compris le lien qui rattache r Ancien Testament (le l'art au Nouveau Testament de Vart.
On comprendra la transition quand on aura étudié cette seconde période de la civilisation antique qui commence avec la nouvelle invasion de l'Orient dans l'Occident de l'Europe, invasion dont le christianisme a été lune des formes. On ne fait que commencer à étudier cette période-là.
Ces bons pédagogues et ces bons artistes classiques, jusqu'aux dernières années du xix" siècle, ils croyaient que la plupart des monuments antiques avaient été construits comme s'ils étaient taillés dans du fromage.
Ils n'ont pas aperçu les nerfs, les os, le squelette de leur construction, à partir des premiers siècles de l'Ere.
\'iollet-le-Duc a signalé lintroduction du raisonnement et de l'équilibre dans la construction antique aux Thermes de Dioclétien.
M. Choisy a reconnu ce qu'on peut appeler l'existence virtuelle de la croisée d'ogive et de l'élasticité de la construction gothique dans certains monuments antiques. C'est extrêmement ingénieux,
J^a pensée moderne, qui est parvenue à pénétrer le secret de l'art du moyen âge, a obligé les partisans de la pédagogie classique à réfléchir. Et voilà qu'il se trouve que le moyen âge apprend à comprendre l'antiquité, celle, du moins, dont il est légitimement sorti. •
Le Prix de Rome avait été fatal au monument qu'on appelle le Panthéon et qui est ou passe pour être le mausolée d'Agrippa.
On l'admirait de confiance, sans l'étudier. Cela était plus commode. Et on n'y comprenait rien.
Le salut va venir d'un Prix de Rome, de l'Ecole de Rome. Voici en effet, ce que je lis dans le Temps du samedi 30 avril 1892.
« Fouilles à Rome. — M. Gefîroy, directeur de l'Ecole française de Rome, annonce que les intéressantes recherches de M. Chedanne, architecte pensionnaire de l'Académie de France à Rome, continuent.
« Il paraît acquis que le temple rond que nous voyons aujourd'hui sur l'emplacement du Panthéon a été reconstruit entièrement par Adrien.
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« Un système d'arcs soutenant la voûte et trouvant leur point d'appui sur les colonnes et piliers que l'on croyait faire partie d'une simple décoration a été mis à découvert.
« Pour l'avoir méconnu, l'architecte qui a fait la réparation
entreprise en 1747, a coupé quelques-unes de ces œuvres vives et
a ébranlé la voûte, qui présente aujourd'hui plusieurs crevasses.
« A l'intérieur du mur circulaire, il y a tout un système d'arcs-
boutants.
« Des recherches nouvelles sont dirigées pour vérifier si le temple n'était pas de forme carrée. »
On ne peut pas comprendre l'antiquité classique ni en réparer intelligemment les monuments sans connaître l'art postérieur, et cet art postérieur a été l'art du moyen âge.
Avec M. Auguste Choisy, je vous montrais l'art byzantin, l'art néo-grec, l'art syro-grec, l'art chrétien, l'art moderne — tous ces termes sont identiques — je vous montrais, dis-je, l'art moderne commençant à Ravenne au milieu du v*^ siècle avec le tombeau de Galla Placidia et avec le Baptistère des Orthodoxes. Aujourd'hui je puis remonter de plus d'un siècle.
Tout commence avec la grande crise sociale.
L'efTort que je fais pour rattacher l'art postérieur au paganisme à l'art qui était antérieur à l'ère chrétienne ne sera donc pas inutile, même pour l'antiquité classique. Le point de contact, le trait d'union, comme je ne cesse de le répéter, a été l'art néo-grec, l'art oriental. Plus les recherches seront approfondies et plus ce fait deviendra évident.
Certaines formes avaient déjà acquis une personnalité par leur style, quand elles nous arrivèrent de l'Asie.
Vous savez bien ce que je vous ai prouvé de la forme grécosyrienne, de la forme schématique de la grappe de raisin et de la vigne telle que nous l'avons l'eçue de l'Orient syrien. Cela nous a permis de démontrer la provenance certaine de l'essence d'art dont nous avons été pénétrés dès le iv^ siècle et surtout dès le vi*".
Les chapiteaux nous ont déjà servi et nous serviront encore. C'est une erreur de croire qu'ils ne relevaient que des quati'e ordres classiques : le Dorique, l'Ionique, le Corinthien et le Toscan.
Les formes des chapiteaux ont été multiples. Mais dans leur
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multiplicité, elles ont eu une personnalité dès leur apparition en Orient. J'estime que ces formes, que ces éléments sont arrivés en Europe et en Occident déjà toutes composées. Les Occidentaux ne les ont pas formées en décomposant un monument antique gréco-romain, qui n'avait jamais possédé les mêmes éléments de composition à l'état d'amalgame identique ',
1. La dernière leçon de ce cours, qui fut interrompu par une maladie du professeur, eut pour sujet principal : 1° l'examen du temple de Saint-.Tcan à Poitiers, des fragments incrustés dans la maçonnerie et des chapiteaux mérovingiens de l'abside ; 1" de la crypte Saint-Laurent à Grenoble, des chapiteaux dont l'abaque énorme et la sculpture plate n'ont rien de romain ; 3° de la crypte de Montinajour, près d'Arles ; 4° de la crypte de Tournus (Saône-et-Loire); 5° de Saint-Romain le Puy (Loire).
La conclusion fut qu'il ne fallait pas voir dans l'art barbare une décadence, « mais le germe d'ime belle chose qui s'épanouira au xr siècle et deviendra plus tard l'admirable gothique. »
Ajciicié& Soolair© 1S0S-1SO3