‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 2)Chapitre 91 sur 140 · I.A SIRVIVANCE DK I, ARCHITECTURE EN BOIS · texte numérisé non relu

I.A SIRVIVANCE DK I, ARCHITECTURE EN BOIS

somme, dans Vhisloire de la sculplure, appeler byzantine ou barbaro-byzantine la période de temps qui s'écoule du vi'' au x^ siècle, comme Cattaneo l'a déjà prouvé pour l'Italie. Mais ce n'est pas tout. Il s'en faut beaucoup -que la source de l'art moderne ait été aussi simple. A côté de l'art byzantin, néo-grec, goth et lombard de la pierre, à côté des iniluences exercées par l'art industriel et décoratif des Barbares, à côté du vieux levain des traditions celtiques d'avant la conquête, il-3' a un art traditionnel que tous les Barbares de race septentrionale avaient apporté avec eux, qu'ils pratiquèrent isolément, longtemps, en face de l'art galloromain et de l'arl néo-grec, byzantin ou barbaro-byzantin, c'est l'art de la construction en bois avec ses principes, ses tendances, ses procédés, ses idiotismes, ses caractères spéciaux.

Nous relèverons cette année les manifestations de l'activité de ce principe, de ce ferment. Il est devenu un des inspirateurs principaux de l'art du xii'' siècle, et, sans son intervention, on ne pourrait pas comprendre un certain nombre de tendances de l'art gothique ni les profondes différences de cet art avec les arts de la pierre (art byzantin et même art gallo-romain) dont il est concurremment issu.

La voûte et l'étai sont les deux principes générateurs de l'architectui^e gothique. L'histoire de la voûte, l'étude des influences que ce procédé de construction a eues sur le développement et la forme des édifices romans et ensuite gothiques ont été poursuivies et poussées très loin. Ce sont des résultats remarquables qu'il faut regarder comme à peu près définitifs et qui font le plus grand honneur à notre double école d'archéologie monumentale et d'histoire de l'art. Il n'y a plus sur ce point qu'à répéter ce que Quicherat et Viollet-le-Duc ont enseigné. C'est la vérité ; mais ce n'est qu'une vérité partielle, vue sous un certain angle particulier. Malgré la clairvoyance de Viollet-le-Duc, l'histoire de l'étai n'a pas été portée aussi loin que l'histoire de la voûte. On s'est préoccupé de la voûte avant de s'occuper de l'étai, quoique celui-ci l'ait précédée virtuellement dans la conception, et effectivement, — je parle, bien entendu, des voûtes de la nef, — dans l'exécution.

Cette marche de l'enquête était naturelle, l'^n effet, malgré

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révolution qui s'était faite dans Tesprit de Viollet-le-Duc et dans sa doctrine, au fur et à mesure des progrès de la science, on n'admet guère aujourd'hui qu'il faille chercher en dehors de l'art classique delà pierre et des procédés de la maçonnerie l'explication du phénomène de l'apparition de l'architecture du moyen âge. L'opinion publique paraît s'être arrêtée.

Il n'est cependant plus possible de tenir pour non avenue l'intervention des races nouvelles dans la constitution du tempérament définitif du monde moderne. Comment admcLlre que cette intervention ait laissé des traces dans notre législation, dans nos mœurs, et môme dans cette arche sainte du Romanisme, dans ce contrat imposé et judaïquement interprété par nos vainqueurs, dans la langue que nous avons acceptée; comment admettre une certaine pénétration barbare dans notre littérature et dans la langue latine que nous parlons et ne pas l'accepter dans l'art, c'est-à-dire dans un domaine beaucoup plus indépendant que l'expression littéraire, domaine où la sincérité est indispensable à la production, dans cette langue figurée qui parle aux yeux et qui ne peut mentir puisqu'elle traduit l'émotion même de l'exécutant? L'histoire seule, appuyée des récents progrès de l'archéologie, pourrait suffire à établir la vraisemblance de cette pénétration et en fournir la preuve morale. Mais ce sont des preuves matérielles que nous voulons ici.

Au point de vue de la décoration architectonique, vous n'avez pas oublié ce que je vous ai enseigné des principes nationaux de décoration existant chez les divers peuples barbares avant et pendant la conquête. Vous verrez sur les monuments étudiés cette année et postérieurs à la fusion des races, c'est-à-dire au xi'' siècle, la même décoration apparaître, se maintenir et laisser des traces indélébiles de son empreinte sur tout l'art qui succédera. Non seulement la pénétration se fît à la surface, dans la décoration, mais elle agit même sur l'économie constitutionnelle de l'art renouvelé. L'histoire de l'étai en fournira la preuve. Sans la charpenterie barbare, il n'y aurait probablement pas eu d'art gothique. L'architecture romane, qu'on a voulu proclamer si hautainement et si exclusivement latine, eut en germe, dès le berceau, et tenait de source barbare le ferment auquel elle devra la plupart de ses développements et en tout cas sa physionomie générale, sa silhouette, son ossature et les caractères spéciaux de sa personnalité.

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Qu'esL-caqui constitue donc laii nouveau, inauguré au xi'^ siècle, qu'on appelle roman clans sa première période et ensuite gothique? J'ai répondu au sujet des vocables mercredi dernier; aujourd'hui, commençons à examiner la chose en elle-même. Jetons d'abord un coup d'œil sur l'état général de l'architecture à la veille de sa transformation.

A côté de l'inlluence byzantine et asiatique, dont je vous ai, par des exemples nombreux et indiscutables, montré la puissance sous Charlemagne. et même dès l'époque mérovingienne; à côté de cet orientalisme sincère et profond dont Boiiet, dès 1868, avait le sentiment très net, hautement aflirmé dans un article du Bulletin nionumenliil\ orientalisme implicitement reconnu par M. Anthyme Saint-Paul dans son livre, La France monumentale, une autre intluence également réformatrice, mais celle-là toute latine, s'est exercée concurremment sur l'art occidental dans le domaine spécial de l'architecture pendant les temps carolingiens. Il serait imprudent de n'en pas tenir compte, car elle a imprimé sur une foule de monuments des marques inelTaçables, visibles même à travers les remaniements postérieurs et les rajeunissements qu'ils ont presque universellement subis à partir du xi'' siècle. Cette tradition et cette influence ont donné naissance à des erreurs, parce que leur action n'a pas été nettement définie ni circonscrite dans le milieu si complexe où elle s'est produite. De plus, dirigé dans un sens contraire à celui qui entraînait le premier courant d'art byzantin, ce second courant latin, en cessant presque tout à coup, après s'être prolongé jusqu'au xi'' siècle, vous fera parfaitement comprendre, à l'endroit où vous le verrez disparaître, quelle fut, dans le duel des influences rivales, celle qui, au moment de la crise définitive, finit par l'emporter pour frayer le chemin de l'avenir.

En efl'et, en Occident, à partir de Charlemagne, concurremment à l'influence byzantine toujours prépondérante dans la décoration, il s'était formé un art d'architecture néo-latin, ou, si vous aimez mieux, rétrospectivement latin ou de décadence latine réformée, art né des seules habitudes raisonnées et des simples procédés épurés de la maçonnerie gallo-romaine; art, dans sa pratique

1. L'église de GertnUjnif-les-Prés et celle de Beaiilien-lès-Loclie.f. par Boiict, tinllelin monumental, 1868, t. XXXIV. pp. 366-588 et 648-638.

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comme dans sa théorie, froidement conçu, méthodiquement établi sur des données rationnelles, sans traditions relig^ieuses, sans parenté ethnographique immédiate, sans l'exubéi^ante générosité d'un instinct de race; art très sobre de décoration; art issu d'une volonté adminislralive et otriciclle, puisant uniquement ses inspirations et cherchant ses modèles non pas dans l'esthétique des temples païens, mais dans les travaux d'édilité publique des Romains, surtout dans les aqueducs', n'innovant qu'au sujet de l'ai'cade dont ou outrepasse la formule normale en lui donnant l'aspect du fer à cheval.

Cet art, je le répète et j'insiste, était un art neutre, de formation et de composition érudites, latin et romain d'intention seulement, mais sans populaire et vivante sincérité, sans spontanéité. C'était quelque chose comme ce qu"a été plus lard, chez nous, le style des églises et des monastères pendant le xvii*^ siècle. Ce type nous est transmis dans son expression générale par la Basse-Œuvre de Beauvais ou par la nef de l'église de Chàteau-Landon. Cet art était une réaction évidente de l'esprit occidental et latin sur la primitive basilique à colonnes et à portiques, qui, elle, était déjà dans sa prétendue latinité, d'une pureté problématique et qui avait été importée avec la foi à une époque où cette foi, dans bien des cas, avait encore la forme grecque et orientale. Cet art était bien plus romain d'apparence que l'art issu des catacombes et des basiliques. La lanterne centrale mise à part, il était presque exclusivement composé d'éléments latins, et il était directement tiré, par la pensée des savants qui le suscitèi'ent, de l'art gréco-romain du paganisme et de la maçonnerie galloromaine. Il convenait aussi bien aux édilices civils qu'aux édifices religieux. 11 s'abstenait généralement de la colonne, laissant peu de place à l'ornement sculpté en dehors des chancels et n'acceptant, comme support, que le pilier carré et le pied droit.

Sa robustesse pouvait inviter à pratiquer la voûle d'arêtes, au moins sur les bas cotés, procédé que la fragilité du système antérieur avait interdit bien des fois au premier style chrétien de la

1. Comparez raqueduc d'AUeaume (Manche) avec l'appai-eil de l'église de Saint- Philibert-de-Gi-andlieu, avec l'appareil de Saint-Martin d'Angers et avec les piliers du transept de l'église de Saint-Serge de la nicnic ville.

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basilique. C'était peut-être une étape qu'il fallait franchii' pour aboutir au système darehitecture voûtée. Quicheral et tous ceux qui ont continué sa doctrine l'ont compris ainsi.

Cette résurrection momentanée du style gallo-romain, cette persistance de l'esthétique antique gréco-romaine, en face de continuelles et incessantes pénétrations byzantines', était le produit naturel de l'elfort de Charlemayne pour l'estaurer, par tous les moyens possibles, l'édilice croulant de l'Empire. Sans doute, le grand empereur préférait personnellement, pour la chapelle de son palais, la forme grecque ou byzantine dont il avait pu apprécier les splendeurs en Italie. Sans doute, la source décorative la plus importante et tout orientale, oîi l'art carolingien avait commencé à puiser, demeurait toujours ouverte. Mais les quelques ouvriers grecs et byzantins que Charlemagne attirait en Gaule et en Germanie n'auraient pas suffi à l'exécution simultanée des innombrables églises dont l'érection était incessamment décrétée.

Dépositaires des trésors intellectuels du passé, les cloîtres, où Charlemagne allait chercher les exécuteurs de ses desseins et les ministres de ses réformes politiques et sociales, ne devaient pas non plus, dans l'd'uvre civilisatrice dont ils avaient la charge, dédaigner le secours que l'art gallo-romain pouvait leur prêter; et, d'un autre côté, les préventions, qui avaient existé dans la pensée chrétienne contre les monuments païens consacrés à un culte proscrit, n'avaient pas à se manifester contre l'expression d'une architecture spéciale, purement civile, vouée simplement, dans le passé polythéiste, à la satisfaction des besoins publics. Bien d autres héritages purement romains avaient été recueillis sans répugnance : les chaussées, de nombreux rouages de l'administration politique, la constitution des cadres civils et topographiques de l'église, etc.

L'abbaye de Saint-Gall qui, à une époque où s'élèvent tant de. monastères, peut être regardée comme le prototype de la construction carolingienne, comportait, dans son ordonnance, de nombreux éléments empruntés à la construction romaine. Pouvait-il en être autrement?

1. Vdvcz lîoïiet, op. laïuL, et les démonstrations produites au cours de l'année dernière à l'école du Louvre.

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Eginhard, confident de Charlemagiie et surintendant des bâtiments de l'Empire, secondait les vues de son maître; il avait étudié l'architecture dans les ouvrages de Vitruve, comme le prouve une de ses lettres. Il était versé dans tous les détails de l'art que nous étudions et avait dirigé les travaux cntrepi'is à Aixla-Chapelle pour la reconstruction du palais et de la basilique. C'est peut-être lui qui, dans le plan byzantin de la basilique d'Aixla-Chapelle, a introduit tant de procédés de construction purement romains. Eginhard n'était pas seulement un habile théoricien. C'était encore un praticien véritable. Il se préoccupe dans ses lettres de la fabrication des briques, cesi-à-dire de ces plaques de terre cuite de proportions spéciales, dont l'usage était certainement d'origine latine et gallo-romaine, mais dont l'emploi l'ut singulièrement rajeuni et amplifié par les constructeurs carolingiens * .

Ce style, je le répète encore une fois, qui n'était pas un style de race, un style national, mais une composition factice, une réforme savante, régna donc longtemps, dans une certaine immobilité traditionnelle, et prolongea sa durée assez avant dans le XI'' siècle. C'est lui qui, pour l'architecture, tenait tête à l'école néo-grecque ou gréco-barbare que j'imagine avoir été l'école (jolhique primitive, c'est-à-dire le style des Goths dans l'œuvre de pierre; c'est lui qui dominait peut-être en Gaule au moment où se produisit, au commencement du xi'' siècle, le réveil universel de la pensée occidentale signalé par Raoul Glaber. C'est lui qui, chez nous, à ce moment, était encore pratiqué par un si grand nombi'e de constructeurs que leurs contemporains purent croire à l'avenir de cet arbre moribond, sans racines profondes, condamné désormais à la décrépitude et, après une apparente renaissance, k la mort. C'est en lui qu'au moment psychologique de l'émancipation moderne, comme Caumont et Boiïet - l'ont si justement fait remarquer, un intrépide bâtisseur, Foulques Xerra. avait encore conliance, lui demandant d'inspirer ses plus belles créations^. C'est lui dont l'art roman en Anjou gardera si longtemps l'empreinte.

1. Mèm. sur quelques monuments de l'Eure et partirulièremenl de l'itrrondissemenl de Bernay, p. Auj;-. Le Prévost, clans les Méin. de l;i Soc. des tmluf. de \orm., 1828, p. 4SÎ).

2. Caumont, Bulletin monumental, 1847, t. XIII, p. 51(i, cl Boi'iet, Bulletin monumental, 1868. t. XXXIV. p. 506 et siiiv.

3. La nef primitive de Bcaulieu, le donjon de Loches, le château de Langeais.

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Gest lui eiiliu qui a éle\ é toutes ces murailles, qui a dressé tous ces piliers, qui a monté tous ces pieds droits que lesthétique du lendemain devait modifier en y trouvant l'appui de ses colonnes, en y soudant tout un système de décoration et de structure architcctoniques destiné à révolutionner l'avenir, et enfin en y semant, sur des surfaces déjà toutes construites, le germe de l'art gothique. Nous tâcherons d'expliquer comment.

L'existence au viii^ siècle d'une architecture néo-galhi-romaine dans le sens indiqué ci-dessus, sortie de limitation raisonnée des travaux publics laissés en Gaule par les légions; la survivance de cette architecture conservée dans sa main-d'œuvre par les ateliers de maçons et reconstituée par les moines à la voix d'Éginliard et les théories de\'itruve à la main; cette réforme carolingienne, cette contrefaçon de la bâtisse antique et de la pratique des procédés latins fit oublier quelquefois aux archéologues et aux historiens modernes l'existence antérieure du type mérovingien si différent, à savoir la basilique à colonnes, décrit par Forlunat et par Grégoire de Tours, et qui n'était pas purement latin. Elle lit aussi négliger l'étude de toute la partie du mobilier architectonique qui, lui, ne cessa presque pas d'être oriental et de relever de l'influence néo-grecque. Mais, après avoir fait une réserve pour la décoralion monumentale sculptée dans la pierre, je n'en suis pas moins prêt à reconnaître que, pour l'aspect général de la construction, pour l'emploi de certains appareils et même pour la sculpture en ivoire et quelques arts industriels, c'est l'esprit latin qui, dans l'œuvre complexe et le mélange des influences rivales, paraissait dominer à la veille de la radicale transformation.

La Gaule a donc connu, du vin'" au x'' siècle, un véritable art académique, avec ses avantages et ses inconvénients, style de renaissance factice dont l'influence a été passagèrement triomphante, mais qui n'a guère survécu à l'organisation politique sur laquelle il s'appuyait et qui l'avait créé artiticiellemenl. (]et art sage, prudent, timide, neutre, pondéré, vieux latin dans sa décadence rapide, s'abslenanl presque dans les nefs de toute décoration murale autre que la mosaïque et la peinture, paraissant éviter le plus possible la colonne et le chapiteau, n'admettant que le pilier plus ou moins lourd, ne procédant que do l'imitation des

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arcades des aqueducs romains ou des ponts antiques, cet art, en quelque sorte philosophique, sans communication avec le milieu ethnog^raphique son contemporain, fut, à la suite d'une ci'ise violente terminant une longue et latente évolution, remplacé subitement par un style difTérent. Ce style nouveau 'use partout, au contraire, de la colonne, du chapiteau, avec les licences coutumières à l'art oriental, et, pour décorer ses chapiteaux, il improvise toute une ornementation bizarre, dans laquelle l'élément latin et la copie du chapiteau corinthien ou même simplement gallo-romain ne tiennent guère de place au début.

Ce n'est pas pour les besoins de la cause que je relève la profonde antithèse qui existe entre lart roman du xi^ siècle et l'art immédiatement antérieur à son apparition. Cette discordance essentielle est proclamée par tous les auteurs, même par ceux dont elle contrarie la doctrine et qui veulent voir dans le style roman la simple déduction naturelle et logique du style latin. Le fait à constater est tellement grave que je veux en faire déposer d'irrécusables témoins et des experts, en qui vous ne pouvez manquer daVoir confiance.

Le trait caractéristique de l'architecture romane, c'est l'emploi de la colonne et surtout d'un certain pilier cantonné de colonnes, tandis qu'il n'y avait presque pas de colonnes dans l'architecture néo-latine inventée et cultivée par les cloîtres carolingiens.

D'ailleurs il y a colonne et colonne. L'antiquité a connu la colonne, mais en tant que celle-ci faisait partie d'un ordre. La colonne, chez elle, ne paraît jamais sans l'entablement. Elle ne porte rien directement. C'est la plupart du temps, pour les Romains, un simple ornement et non pas un principe essentiel et un membre indispensable de la construction.

La colonne byzantine porte directement.

L'étai des Barbares, travesti en colonne, porte aussi directement et, de plus, tout se rattache à lui dans la constitution de l'édifice.

Caumont n'a pas distingué la colonne-support de la colonneornement, et il n'a pas soupçonné la valeur de la colonne-étai. Il n'a pas compris ce qu'était la colonne en fonctions (c'est le terme consacré) , membre d'architecture si profondément différent de la colonne décorative qui fait partie d'un ordre. Il a toujours pris Cot'iiAJOD. Leçons. 29

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toutes les colonnes pour de simples ornements quand elles étaient accolées à un pilier. Il n'a point discerné leur valeur au point de vue de la stabilité des édifices, valeur effective et intentionnelle. Cependant il s'aperçoit que les colonnes sont un des caractères principaux de l'art qu'il appelle roman, quoiqu'elles aient été étrangères, dans leur dernière application, à l'art romain immédiatement antérieur. « Les colonnes romanes n'eurent aucunes proportions fixes», dit Caumonl ^, « tantôt pesantes et courtes, tantôt très allongées, on les vit quelquefois s'élever jusqu'à la voûte ; leur diamètre varie également beaucoup. » On est bien surpris de lire cette phrase dans Gaumont. Tout cela, en effet, n'est guère romain et ne justifie guère le qualificatif de l'omun. La colonne sans ordre et sans proportions est un non-sens aux yeux de Vitruve.

Gela gênait bien un peu Gaumont et sa théorie ; il s'en aperçut plus tard. Il dit dans son édition de 184J : « Certaines colonnes sont pesantes et courtes, formées d'un gros fût cylindrique ; mais l'usage s'introduisit assez généralement dans le xi" siècle de former les piliers d'un assemblage de demi-colonnes assez minces réunies en faisceau. Cette innovation, Vune des plus notables du XI'' siècle et sur laquelle je réclame Valtention, me paraît un acheminement très marqué vers le système nouveau d^ architecture que nous verrons prédominer dans la suite. Là est renfermé /'h/j des principaux éléments du style ogival. »

Gaumont touche du doigt la vérité, mais il se bute à cette idée que la colonne n'est qu'un vain ornement; il ne comprend pas que c'est ici un principe essentiel relevant d'un autre art ; et il ajoute : « Du moment que la colonne n'était plus le support réel, mais seulement l'accessoire, l'ornement du support, on pouvait sans inconvénient en varier à l'infini les proportions. »

Gaumont se trompait. Ce n'est pas la colonne du pilier roman qui est l'accessoire dans la construction. Elle est, en théorie, le principal. Elle est le nerf de la bâtisse. C'est elle qui va tout commander. C'est elle dont tout va dépendre. (>'est elle qui divisera les surfaces et réduira de plus en plus le pilier à n'avoir d'autres fonctions que de servir à la dresser.

^. Essai sur Vhisloire île Varchilcviiire religieuse, 1" c'clition,lf<25, p. 37,

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Disciple fervent de M. de Gaumont, M. Ch. de la Monneraye, dans un Mémoire très remarquable et très recommandé par Quicherat, inséré en 1849 dans le Bulletin archéologique de V Association bretonne ', a défini ainsi le caractère de l'art antérieur au xi'" siècle : « Les arcades, toujours en plein cintre, étaient le plus souvent... portées sur des piliers carrés, seulement ornés d'une corniche en tailloir. Larchivolte cintrée et nue des portes et des fenêtres retombait ordinairement sur de simples pieds droits... » Par conséquent, pas de colonnettes, pas d'étais près des baies ouvertes, pas de renforcement près des solutions de continuité dans le mur. L'auteur ajoute immédiatement, à propos de l'architecture du xi" siècle : « Mais une ère nouvelle commença pour les arts avec le xi'^ siècle. Une véritable renaissance éclata partout. Non seulement les piliers carrés furent remplacés par les colonnes, mais l'usage s'introduisit assez généralement dans le xi" siècle de dissimuler la masse du support sous un assemblage de colonnes engagées, assez minces, réunies en faisceau. » Et l'auteur de citer Caumont en disant : « Cette innovation, l'une des plus notables du xi'' siècle, paraît être un acheminement très marqué vers la révolution qui éclatera dans le xni'' siècle, et l'un des principaux éléments du style ogival. »

La colonne, d'abord romane puis gothique, n'est pas un ornement, c'est un principe de construction, c'est Vêtai. Peu importe qu'il ait été d'abord plus ou moins conscient.

L'architecture gothique c'est le triomphe, c'est l'exaltation, c'est l'enivrement, passez-moi le mot, c'est l'impudeur plus ou moins graduellement avouée, plus ou moins définitivement affichée du principe de l'étai. C'est une conception de charpentiers jqui soutiennent en l'air des voûtes de pierre par l'artifice d'un système délayage incombustible et qui, loin de dissimuler toujours la forme empruntée au bois, se complaisent au contraire à l'accuser et à la souligner. Ceci n'est pas une suggestion romanesque inspirée par notre imagination contemporaine. Fénelon, dès le xvn'' siècle, au milieu d'appréciations malveillantes, en avait déjà, par la pénétration de son esprit, la perception bien nette et positive. Je vous l'ai prouvé. Fénelon a traduit très justement l'impression morale que

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