‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 2)Chapitre 94 sur 140 · COMPARAISON DES ARCHITECTURES PRÉ-ROMANE ET GOTHIQUE · texte numérisé non relu

COMPARAISON DES ARCHITECTURES PRÉ-ROMANE ET GOTHIQUE

Le principe sur lequel l'eposenl à la fois l'art gothique et l'art roman qui est la source de l'art gothique, est tout différent.

Le mur n'existe pas pour lui. Le mur n'est qu'une clôture quelconque. Toute la stabilité de la construction repose sur un certain nombre de piles ou de poteaux, maintenus verticalement en équilibre par un savant assemblage.

Tout s'y passe comme dans une maison dont la carcasse de bois serait garnie après coup de pierres ou d'une substance quelconque. Les procédés empruntés à l'art de la charpenterie s'y montrent de tous côtés.

Aujoui'd'hui, je vais rapprocher d'abord brusquement l'expression définitive de l'art roman — au moment où il s'accuse complètement en devenant gothique — , je vais rapprocher brusquement cette expression de l'expression de l'art antérieur au xi* siècle, à un moment où, pour les constructeurs, cet art antérieur au xi*^ siècle s'inspire encore du principe romain.

Je veux montrer les différences entre l'aboutissement du système roman et l'aboutissement du système romain de Técole des cloîtres carolingiens, de l'école d'Eginhard, de l'école d'architecture de l'antiquité factice telle quelle était pratiquée au ix^ et au x*" siècle, en ce qui concerne la construction, le plan et l'appareil, en un mot de l'école posthume de \'itruve.

Nous juxtaposerons à un art savant et rétrospectif un art nouveau, un art de race.

Quand ce brusque rapprochement vous aura fait bien saisir les différences essentielles, nous raisonnerons cette impression et nous analyserons ces différences. Nous en montrerons les causes et le nécessaire et inévitable développement.

Il s'agit d'opposer l'époque d'avant l'an mille à l'époque d'après l'an mille : la nef de Saint-Lcu d'Esserent, le chœur de Vézelay, par exemple, à la vue d'un édifice comme la Basse Œuvre de Beauvais, Saint-Martin d'Angers, Saint-Philibert de Grandlieu avec ses arcs légèrement outrepassés rappelant ceux de la mosquée de Cordoue et témoignant peut-être d'une influence arabe, Saint- Eusèbe de Gennes (Maine-et-Loire), Vieux-Pont-en-Auge, Gravant et toutes les églises édifiées sous l'influence des puissants couvents de la vallée de la Loire — foyers de culture classique au

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vnie siècle — où sont appliqués les principes de conslruclion des aqueducs romains.

Nef de Saint-Leu d'Esserent, Le gothique se dessine et s'afTirme sans réticence. C'est un plan vigoureux et robuste qui monte d'un jet vers le ciel, en plein air et en plein vent, qui ne ment pas à ses origines. Ce n'est pas le résultat d'un bâtard compromis. Ce n'est pas un croisement d'espèces opéré en serre chaude, furtivement, par un jardinier ou un horticulteur qui trompe la nature. Ce n'est pas le résultat de cette école néo-latine, néo-gallo-romaine, dont vous verrez tout à l'heure les débiles produits et que les cloîtres carolingiens avaient fait naître.

Rien ne sera plus intéressant que de juxtaposer aujourd'hui l'expression sincère et spontanée de cette puissante école romane devenue gothique à l'expression avilie et dégradée de l'école restée romaine.

Des littérateurs de bonne foi, des historiens romanistes ont cru que rien n'était changé et que la routine romaine et gallo-romaine continuait son petit bonhomme de chemin du ix" au xiii^ siècle. Eh bien, j'afTirme qu'en permettant de croire cela, l'archéologie abuse de la confiance qu'on a en elle.

Il y a eu substitution d'enfant à un moment donné, comme dans un drame de l'Ambigu. Comme on dit vulgairement, on a changé l'enfant en nourrice.

L'histoire a cru qu'elle réchauffait toujours dans son giron un débile descendant des décadents gallo-romains; c'était au contraire un vigoureux rejeton de la race barbare que l'Europe occidentale nourrissait à la mamelle.

A propos de la vue de la nef de Saint-Leu d'Esserent, de Notre-Dame de Laon et du chœur de Vézelay, je justifierai l'appréciation de Fénelon. Tout est en l'air, tout est suspendu. Tout est dans un menaçant équilibre. On voit que la construction est fractionnée, morcelée dans le sens de la hauteur, de la ligne verticale. C'est à peine si la ligne horizontale est encore rappelée par un mince bandeau, par quelques cordons. Le mur n'existe plus; il n'est qu'un remplissage ; il ne sert à rien porter. Il n'y a plus de plein ; il n'y a plus de chair dans le corps d'architecture ; tout est nerf, tout est ossature. Le squelette apparaît sans la peau.

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J'aurai roccasion de vous montrer nombre de cloîtres construits suivant le principe de la double colonne posée à la barbare. \'ous devez bien en connaître quelques-uns par vous-même.

Jamais l'idée de mettre deux colonnes, deux étais l'un devant l'autre ne serait venu à la pensée d'un architecte pratiquant l'art de la décadence romaine.

C'est absolument contraire à ce qu'enseignait Vitruve ; la preuve, c'est qu'on a appelé cette mode une mode barbare et que les Barbares l'appliquèrent dès le xi*^ siècle. Ils l'avaient prise incontestablement à leurs habitudes de constructeurs en bois.

L'art gréco-romain était trop loin de sa source, de ses origines, pour revenir de lui-même au procédé primitif de l'étai, de la chandelle, de l'étrésillon ingénument avoué.

Les églises du type carolingien furent continuellement remaniées et transformées, même dans leurs conditions essentielles, par les siècles suivants.

Le xi^, le xii" siècle et les suivants taillèrent dans les églises comme on taille dans l'étoffe d'un habit pour en changer la forme et en y ajoutant des pièces.

Nous ne pouvons guère parler de tout cela autrement que par conjectures. D'abord, parce qu'un très petit nombre de ces églises ont pu survivre aux terribles ravages des Normands et furent universellement et systématiquement brûlées jusqu'en 910. Mais, de plus, ces églises ou ces restes échappés aux mains des Barbares, eurent encore à redouter un radical changement de mode provenant d'un changement de direction politique, économique et sociale dans l'Occident métamorphosé par le sentiment barbare.

Une fois que le style roman et le style gothique — ce qui est au fond la même chose — une fois que le style roman et le style gothique, après avoir été d'abord et longtemps instinctifs, eurent trouvé leur loi, ils imposèrent cette loi à toutes les défroques des siècles passés.

Aujourd'hui, les églises de ce type sont, d'une manière relative, extrêmement rares en Occident, quoique à l'origine elles aient dû être nombreuses, conformément à l'immense effort de la dynastie carolingienne. C'est à ce type d'édifices qu'il faut appliquer les textes des capitulaires de Charlemagne. Ces textes parlent de

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peintures, de compositions. Donc les éj^lises auxquelles ces peintures étaient destinées présentaient de vastes surfaces destinées à les recevoir, et partant, ces églises n'étaient pas morcelées en bandes verticales comme les églises romanes et gothiques.

Toutes les églises du xie ont des nefs sur piliers avec colonnes engagées se faisant vis-à-vis sous Tarcade, mais sans colonne engagée du côté de la nef (Voir un article de M. Eug. Lefèvre-Pontalis dans le Bulletin de la Société archéologicfue de Soissoiis, t. 35 (1884), p. 95. L'article est intitulé Elude archéologique sur l'église deGlenne).

La colonne engagée du côté de la nef est la dernière qui apparut, mais elle se montra même dans des édifices qui ne furent pas primitivement voûtés.

La première chose qu'on fit quand on voulut voûter ces édifices fut d'insérer une colonne engagée dans la muraille. Cependant des colonnes engagées ont quelquefois simplepient servi à aller chercher au haut des' murs le poids des fermes.

Sans avoir explicitement enseigné les doctrines que je vous expose, Viollet-le-duc a compris et montré dans maints passages de son Dictionnaire * que les architectes gothiques, en usant de la colonnette monolithe, de la chandelle posée en délit, c'est-à-dire en employant des étais résistants et incompressibles n'ont fait que reproduire par instinct ou par réflexion les procédés ordinaires et antérieurs de la charpenterie. \'iollet-le-Duc a merveilleusement expliqué les faits, à propos de certains piliers de N.-D. de Paris et de la cathédrale d'Amiens. Il lui a manqué seulement de remarquer que le rôle de l'étai résistant et incompressible n'était pas pour les gothiques invention personnelle mais uniquement un héritage. Cet

1 . Notamment tome IV, p. 165 à 175, au mot construction. — Les piles cylindriques blindées de colonnettes de Notre-Dame de Paris et de la catliédrale d'Amiens ne sont, au point de vue de la forme, que la reproduction des piles de Saint-Uemi de Reims, si bien comprises pai- VioUet-le-Duc, quand il a dit [Dict., t. VII, p. 136) : « Il semblerait que l'architecte a voulu obtenir ici une puissante résistance et une apparence légère par les divisions du f;ros fût en portions de cylindre se pénétrant. » Je ne comprends pas comment il se fait que Viollet-le-Duc.si clairvoyant à propos du xui" siècle, n'ait pas vu clair sur la provenance plus ou moins immédiate de l'artifice employé par le constructeur de Saint-Remi. La forme antérieure de l'architecture en bois explique le tout.

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artifice élran|,'er à Tanliquité classique apparaît, comme il est facile de le reconnaître, dès la première époque romane et ne peut avoir été qu'un apport barbare.

Aux gothiques comme aux romans, tout renforcement réclame un support, tout supplément de résistance verticale est apparu d'abord dans leur esprit sous la forme du poteau et de la chandelle, c'est-à-dire qu'ils ont spontanément et toujours raisonné et agi en charpentiers. Je m'étonne qu'une vérité de cette évidence ait eu besoin en construction d'une démonstration historique et archéologique.

Si l'artiste roman et barbare n'avait voulu chercher qu'une simple décoration au pilier, s'il l'avait empruntée uniquement, comme on le répète depuis longtemps, à la grammaire décorative gréco-romaine, ce n'est pas la colonne, c'est le pilastre qu'il aurait universellement et dès le début accolé au pilier de ses basiliques, comme il apprit plus tard à le faire, notamment en Bourgogne, quand les cloîtres furent devenus d'ardents foyers de Renaissance classique.

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