DANS L'ARCHITECTURE ROMANE
Mesdames, Messieurs,
Je traite devant vous une très grosse question de Thistoire de l'art et dont vous comprenez toute l'importance.
Ne m'obligez pas à tronquer la démonstration.
Mercredi dernier, j'ai heurté brusquement l'un contre l'autre les deux systèmes de construction, lun antérieur à l'an mille, l'autre postérieur à cette date, pour en faire saisir les différences capitales.
Etudions ces deux systèmes sur un plus grand nombre d'exemples.
Le principe de la construction romaine est celui-ci : établir des points d'appui présentant par leur assiette et leur parfaite cohésion des masses assez solides et homogènes pour résister au poids de la poussée des voûtes; répartir ces pesanteurs et poussées sur des piles fixes dont la résistance inerte est suiïîsante. Ainsi la construction romaine n'est qu'une concrétion habilement calculée dont toutes les parties dépourvues d'élasticité se maintiennent par les lois de la pesanteur et leur parfaite adhérence. (VioUet-le-Duc, Dicl. raisonné, t. IV, p. 2.)
Qu'était-ce donc en fait que la construction du x" siècle, telle que l'école néo-latine l'avait constituée?
462 LA COLONNE DANS l'aRCHITECTLRE ROMANE
Qu"élait-ce donc que celte architecture que tous les critiques et tous les historiens déclarent avoir été dépourvue de colonnes, — ce qui la différencie de l'architecture antérieure et surtout de l'architecture postérieure ?
A la Basse-Œuvre de Beauvais, à l'Eglise de Michelstadt près Darmstadt, dans tous les édifices néo-latins, pas de colonnes; des piliers, avec chanfrein.
Remarquez le chanfrein.
Vous l'avez vu à Orléans, à Saint-Avit et à Saint- Aignan.
Il existe aussi à Saint-Mexme de Chinon... mais... dans une armoire. Oui, dans une armoire ; si on n'ouvre pas l'armoire, on dira que j'ai menti.
L'église de Michelstadt située près de Darmstadt, qu'on appelle aussi la Basilique de Steinhach ini OdenwHld, est un monument de la plus haute importance, parce qu'on est sûr qu'il représente, en construction, les idées carolingiennes et qu'il a été élevé sous les yeux d'Eginhard.
(Voir le livre de M. Essen\voin : Die Aiis(fange der classischen Bnukuitst, Darmstadt, 1886, in-8, pages 136 à 138 et un livre très intéressant intitulé: Die Einhard Basilika zu Steinhach im Odenicald, publié en 1885 à Darmstadt par M. le D"^ Adamy.)
Vous n'avez pas oublié ce que je vous ai dit à plusieurs reprises d'Eginhard : « Vir inler oinnes hiijus temporis palalinos non solum pro scientia, veruni et pro universa mornm honestate laiidis egrecfie. » (\'oir Jaffé, Bihl. rer. (lerni. W MonumentaCarolina, p. 506).
Elevé à Fulda, Eginhard introduisit avec Alcuin, à la cour de Gharlemagne, la culture classique.
En matière d'architecture, a dit avec raison un auteur allemand que je citerai tout à l'heure, « il étudiait les modèles romains, il ne les copiait pas ».
J'ajouterai que l'école monastique dai'chitecture néo-romaine fondée par Eginhard, comme je vous l'ai prouvé mercredi dernier dans notre seconde séance, s'insjjire presque exclusivement des ruines des grands travaux publics des Romains.
Il n'y a pas que du carolingien à Steinhach ou Michelstadt.
Il y a aussi autre chose et voyez combien cette chose diffère du carolinirien.
LA COLONNE DANS l'aRCIIITECTIRE ROMANE 463
Voyez encore la crypte de Saint-Médard. On a beaucoup disserté sur l'âge de cette crypte. Je suis d'avis qu'elle ne peut être que romaine à cause du magnifique et grandiose appareil de sa construction.
Mais si on a varié sur l'époque de son érection, tous les auteurs sérieux ont toujours déclaré qu'elle ne pouvait pas être romane et cette opinion a été toujours appuyée sur le caractère lisse des pieds droits.
La preuve que la colonne a été dans l'architecture le membre nouveau, cause ou conséquence, produit ou agent, en tout cas ferment de la révolution de l'esthétique, — c'est que ce membre qui n'a jamais cessé jusqu'à la fin de la période gothique d'exercer son influence prépondérante n'existait pas systématiquement, normalement, essentiellement dans l'art antérieur avec l'attribution que lui donnent les Romans. Tous les historiens de l'art l'ont constaté implicitement en ne déclarant absolument et exclusivement romans que les édifices où la présence de la colonne est signalée en exemplaires nombreux et significatifs. Les multiples rhabillages d'édifices, si fréquents aux xi'' et xn^ siècles, les incessantes remises à la mode, consistent précisément dans l'insertion de la colonne au milieu de murailles qui s'en étaient passé jusque là, alors même que la voûte si souvent absente des nefs romanes n'existait pas. Tout cela prouve dans quel sens marchait l'art. L'usage tout à coup immodéré n'était pas la conséquence du développement régulier du processus antique, aboutissement d'une dégénérescence graduelle, ni le gage vivant de la tradition gallo-romaine, mais au contraire, la preuve de la rupture subite et intentionnelle de ces traditions. J'en pourrai, vous le verrez, arracher l'aveu à Caumont, à Bouet et à Quicherat.
La colonne est passée par une période où elle a été non un support mais un ornement.
« Trop inexpérimentés, dit \'iollet-le-Duc' , pouroser combiner un système de construction reposant sur les points d'ajjpui grêles, ils placèrent les colonnes qu'ils arrachaient aux débris des monuments antiques dans les angles rentrants, où ils les accolèrent à des piliers massifs, comme une décoration plutôt que comme un support,