AVERTISSEMENT
Dans les trois dernières années de son enseig'nement, Courajod, à ce qu'il semble, modifia un peu la forme de son cours. Sur une préparation toujours aussi solide, consciencieuse presque jusqu'à l'excès, comme en témoig-nent les innombrables copies de documents ou de chapitres d'ouvrages recueillies par nous dans ses notes, il se laissa un peu plus aller à l'improvisation et souvent n'écrivit ses leçons qu'en partie. D'un autre côté, il paraît avoir été préoccupé de concilier le programme très vaste qu'il s'était tracé : Véfucle de V académisme, avec le programme plus restreint qui était celui de sa chaire : Vhisfoire do la sculplure française. De là quelque flottement dans le plan g-énéral et il lui arriva ainsi de passer de M ""^ de Staël et de Bernardin de Saint-Pierre aux statuaires du temps d'Henri IV.
Nous avons donc rencontré quelques difficultés à reconstituer son cours dans le détail et l'on s'étonnera peut-être de la distribution des matières, telle que nous l'avons laissée d'après lui. Mais nous répétons une fois de plus que nous n'avions ni à modifier, ni à remanier l'enseignement de Gourajod. Mêfne restreint ou réduit, il apparaîtra ici comme un des plus riches de faits et d'idées et, sous des incertitudes apparentes dans la composition, le lecteur retrouvera facilement la direction de la pensée du maître, si ferme, si suivie et si logique
LEÇON DOUVERTURE
6 décembre 1893.
Mesdames, Messieurs,
En consacrant cette année mon attention à l'étude du xvii* siècle, je suis fidèle au programme que je me suis antérieurement tracé, c'est-à-dire à l'examen scrupuleux et complet des sources multiples de l'art moderne français. Peu importe l'ordre dans lequel les différentes parties de ce programme vous seront présentées, pourvu qu'elles le soient toutes. Il importe beaucoup, au contraire, de juxtaposer sans transition la' conclusion à l'exorde, pour mieux faire sentir le démenti donné par la fin au début, l'abandon subit de l'orientation traditionnelle, le reniement de l'œuvre immense accomplie dans le passé, l'oubli du berceau, enfin l'obstacle mis par une pédagogie aveugle à un certain développement normal de la pensée française, et, par là, au progrès de l'humanité.
Etudier le xvii" siècle et sa fâcheuse activité dans les arts, c'est expliquer immédiatement les causes du grand avortement de l'art moderne, ses tâtonnements dans l'obscurité, son caractère antinational et antipopulaire chez la plupart des nations de l'Occident, et sa profonde dissemblance avec l'essence morale des principaux peuples européens, qui le pratiquent sous la pression tyrannique de certains ordres de choses politiques et sociaux momentanément en vigueur.
Maintenant, vous savez pertinemment de quelles sources multiples et toutes nouvelles il nous est venu, aux premières heures de CouRAJon. Leçons III. 1
sa naissance, cet art moderne qu'on nous dépeignait naguère comme la continuation altérée de la seule tradition classique. \'ous avez vu comment il est issu légitimement et librement du simple jeu des forces naturelles qui s'agitaient dans notre pays aux sept premiers siècles de l'ère ; comment il fut le résultat inévitable de notre climat, en même temps que la conséquence nécessaire de notre histoire et la suggestion fatale de notre passé; comment, et dans quelles conditions, tous, ou presque tous les coefficients de notre personnalité intellectuelle y étaient l'eprésentés et utilisés dans un amalgame à la fois harmonieux et spontané. Je vais vous montrer cette année le point où, après l'abdication de la pensée moderne et chrétienne, consentie par la Renaissance, — abdication dont j'ai retracé précédemment l'historique — le xvii*^ siècle a définitivement fourvoyé le sentiment barbare et supprimé ce noble art gothique, qui avait droit chez nous à tous les respects, car il était pétri du même limon et animé des mêmes instincts que le corps de la France et que l'âme nationale.
Le xvii*^ siècle l'a conduit d'abord à Rome, comme à la seule école qui méritât d'enseigner. Il l'a ramené en Italie, en lui faisant tourner le dos à l'avenir, dans cette impasse du paganisme latin, d'où l'Occident n'était sorti qu'au prix des plus douloureux sacrifices. Vous vous expliquerez comment dix siècles d'efforts généreux, dans une voie déterminée, personnelle et normale, ont été pei'dus. L'Europe, vous l'avez compris, depuis deux ans, ne s'était donnée aux envahisseurs barbares que pour se soustraire à la civilisation païenne et à ses terribles conséquences. Tout à coup, l'Europe retomba, en théorie, sous la férule de l'art romain, — moins que cela, — sous le despotisme de l'art classique italianisé.
Nous assisterons donc, cette année, à un spectacle qui sera la contrepartie de ce que vous aviez vu les deux années précédentes. Vous verrez maintenant se désagréger ce que vous aviez vu antérieurement se combiner. La formation de l'embryon de l'art chrétien, de l'art occidental, de l'art moderne, s'était produite par l'élimination graduelle et progressive de l'élément latin, de l'élément méridional romain, jusqu'à la première tentative de Renaissance classique du xii" siècle. La désagrégation, la décomposition se fera par l'introduction, par l'installation, par la réintégration de l'élé-
ment latin, romain et classique, qui, peu à peu, parviendra à son tour à éliminer l'élément barbare, l'élément oriental, l'élément chrétien, asiatique et néo-grec, et à la tin, abolira l'œuvre gothique et française. On en revient purement et simplement à l'esthétique méditerranéenne d'avant les invasions. Le monde s'impose spontanément la loi romaine, altérée, aggravée encore par une longue transmission, et il tend le col au joug" romain dans lart comme dans tout le reste.
Vous saisirez alors très facilement l'utilité de notre étude de cette année et ses rapports directs avec les matières précédemment enseignées ici. Une preuve restait à fournir. Non, l'art gothique ne venait pas de l'art romain, puisque c'est précisément le retour de la société moderne à la civilisation romaine qui a tué l'art gothique.
Vous pourrez enfin vous porter garants de l'incompatibilité essentielle des deux arts issus de principes absolument opposés, irréconciliablement ennemis et réciproquement contradictoires. Que la science contemporaine continue, si elle le veut, à faire reposer sa doctrine de la genèse de l'art gothique sur le postulat erroné de l'unité de principes de deux arts, qui se sont succédé sans sortir l'un de l'autre !
Ceci dit, laissez-moi penser à mon aise, et écrire à ma manière mes Lettres Provinciales contre la romanisation de l'art et de l'esprit français. Laissez-moi reprendre la défense des intérêts français contre les intérêts italiens, c'est-à-dire la vieille thèse si clairvoyante d'Etienne Pasquier, que je vous ai déjà signalée, et qu'on a eu bien tort de laisser tomber en oubli depuis deux siècles. Inspirés par le patriotisme et sans cesser d'être orthodoxes, nos vieux gallicans avaient été bien prévoyants dans leurs méfiances instinctives. Quel dommage qu'ils n'aient pas aperçu plus tôt ce qui se cachait sous le masque brillant de l'art antique et sous le fard séducteur de sa littérature!
Dans la période d'histoire que je traiterai devant vous cette année, et qui, par ses conséquences comme par l'unité de ses doctrines, s'étend jusqu'à nos jours, je serai contraint, à propos des monuments analysés, de donner mon avis sur bien des choses, de toucher à bien des questions brûlantes dans tous les ordres d'idées. J'aurai même à apprécier, en ^toute sincérité, la part de certaines
congrégations religieuses dans l'reuvre esthétique entreprise par le XVII'' siècle. Je vous préviens dès maintenant que je serai particulièrement sévère pour Tordre des jésuites. Mais ne vous trompez pas sur mes intentions et ne prenez pas cette sévérité pour du ressentiment. Si je condamne inexorablement dans ma conscience les trop complaisants champions de la culture latine et italienne, les vainqueurs insolents de Port-Royal, les impitoyables persécuteurs de 1709, je mincline respectueusement devant les persécutés de 1762. Je salue les exilés convertis à la morale de leurs anciennes victimes, préférant la liberté de leur conscience, la dignité de leur vie et la sainteté de leur ministère spirituel à cette domination de la France si longtemps exercée par eux. Relisez d'Alembert, cet honnête et inconscient apologiste de la Compagnie, et vous penserez, comme moi, que les jésuites se sont réhabilités parleur chute. En ce qui touche l'esthétique, il ne peut ici rien subsister de nos griefs antérieurs. Depuis cinquante ans, aucun ordre religieux en Europe ne s'est fait avec plus de dévouement et d'intelligence le promoteur du style gothique français. 11 suffît de rappeler l'œuvre du père Tournesac '. Maintenez-moi en tous cas, sur tous les points, la liberté de pensée et de parole dont on jouissait quelquefois à Port-Royal, au xvii*? siècle, même en face des plus hautes puissances de la terre.
Et, quand je vous montrerai notre pédagogie contemporaine, inexorable héritière des plus néfastes institutions dont elle prolonge la durée, s'appliquant à briser les derniers ressorts du tempérament français, tout en prétendant respecter l'indépendance de l'esprit national, vous me permettrez de profiter à mon tour des immunités du langage pédagogique ; vous me laisserez répondre avec Pascal, dans l'emportement de la quinzième lettre provinciale : Menliris impuden tissime.
S'il est vrai de dire que Ihunianité, dans sa transformation continuelle, est toujours en mouvement, toujours en marche, sans un
1. Mémoires de la Société des Anti([uaires de iOuesl, année 1876, tome XL, p. 6.
moment de trêve ni de repos, il faut cependant remarquer que cette marche se fait par étapes, que chacune de ces étapes a sa physionomie particulière, et qu'au début de chacune d'entre elles on voit se réunir et se grouper les éléments moraux, les principes nourriciers qui alimenteront l'esprit de la troupe pendant le voyage de la journée. Le xvii" siècle est une des étapes principales de la marche de l'art. Une fois que l'Europe, moins la Hollande et l'Orient byzantin, se fut, par l'adoption du style de la Renaissance classique, engagée dans la voie des inspirations latines, cette période de l'art inaugura définitivement des procédés qui devaient déterminer systématiquement une romanisation théorique de plus eu plus effective.
Le premier développement de la Renaissance classique, produit de la transaction intervenue entre l'art d'origine barbare, entre l'art du moyen âge et l'art de l'Antiquité, ce rejeton bâtard mais charmant, dont nous nous sommes épris en Europe, depuis une soixantaine d'années, et dont la grâce nous faisait pardonner la naissance illégitime, cet ancêtre direct de l'art moderne redevenu classique fut complètement condamné, repoussé, renié avec la plus intraitable hauteur par les savants théoriciens du xvii*' siècle et par l'opinion académique, qui fonda la doctrine sur laquelle nous vivons encore.
Fréart de Chambray, en 1650, dans son Parallèle de V Architecture Antique avec la Moderne ', parle de « la licence effrénée qui règne aujourd'hui parmi nos compositeurs de composites, laquelle ne change pas seulement le rang des ordres, mais va renversant tous les principes et sappantles fondemens de la vraye architecture, pour en introduire une nouvelle tramontaine, plus barbare, et moins plaisante que la gothique. »
« L'architecture, dit d'Aviler^, mort' en 1701, changea de w face; le goût antique prit la place du gothique qui, insensible- « ment, s'anéantit. Ce changement ne fut pas cependant subit; on « en était encore si préoccupé, les yeux étoient si pleins des objets « que le mauvais usage avoit introduits, qu'on fut pendant quelque « temps à s'apercevoir que c'était dans les seuls fragments de l'ar-