SIXIEME ET SEPTIÈME LEÇONS
« Deux traits caractéristiques, dit Vitet [Le Louvre^ p. 68), sig^naleront cette nouvelle période, le xvii® siècle : d'une part, le triomphe éclatant, incontesté de l'ordre colossal ; de l'autre, la déroute complète de notre ancienne et sincère façon de couvrir nos monuments. Les combles en saillie, ces grands toits, aussi vieux que la France et son climat, vont être condamnés comme une excroissance inutile et sans majesté ; réputés bourgeois, presque frondeurs , ils seront, Dieu sait jusqu'à quand, bannis de nos constructions monumentales, et nos professeurs d'architecture, voire les plus sages et les plus modérés, ne tarderont pas à proclamer cet axiome : que, dans la décoration d'un palais, les combles apparents sont contraires à la bienséance » (Voir Blondel, Architecture française, tome W, p. 67). Chose étrange, cette révolution tout italienne, que Serlio et sa colonie avaient en vain prèchée à Fontainebleau, que notre école entière, malgré ses dissidences, avait pendant plus d'un siècle constamment repoussée, la voilà qui va s'accomplir, et par qui ? Par un médecin de la Faculté de Paris !
« Les combles, » dit Blondel, dans le Petit Cours d'architecture, tome III, p. 250 et suivantes, « ont pris naissance dans l'architecture de la nécessité où l'on s'est trouvé de faire écouler les eaux du ciel, qui tombent sur la partie supérieure des édifices. De cette nécessité sont résultées les différentes hauteurs que l'on doit donner aux couvertures, selon le climat où sont érigés ces mêmes édifices. »
Type de toit resté français pendant la première Renaissance classique, fin du xv"^ siècle et du commencement du xvi'*, époque du château de Gaillon et de IHôtel de Cluny.
Château de Fontaine-Henri (Calvados). — Château de Lion-sur- Mer (Calvados). Le toit, à lui seul, est plus haut que le reste de la construction.
L'habitude de construire des toits élevés se continue au xvii*^ siècle, avant le triomphe de lécole vraiment académique. Les toits élevés et pointus se voient encore au château de Blois, construit par François Mansard. Même observation pour le château de Maisons, construit par François Mansard, pour le marquis de Long^ueil. Le Louvre de Le \'au (façade donnant sur le quai avait encore des toits.
Avec le triomphe de l'école académique romaine les toits disparaissent. Blondel, le grand théoricien au xviii'' siècle, de cette école, en arrivera plus tard à rougir de cette vieille habitude nationale des toits élevés.
La colonnade de Charles Perrault n'en a plus. La façade de Perrault sur le quai n'en a pas non plus.
A \"ersailles, le parti pris de la suppression du toit est encore bien plus flagrant. Triomphe de la ligne horizontale. Il y a des gens qui ne s'aperçoivent pas de cela et qui croient que tous les palais se ressemblent comme toutes les maisons. \'ous vous rappelez le mot de Saint-Simon, que j'ai cité dans la première leçon de cette année. On dirait qu'on est en présence dun édifice dont les combles ont été brûlés.
La mode des toits plats fit école en France ^toits plats de la Monnaie par Antoine). Elle règne encore.
(Parmi les nombreux exemples cités parCourajod de toits à l'italienne nous relevons : Marly, le Palais-Bourbon, le Peyrou à Montpellier, le théâtre de Bordeaux, celui de Nantes, la Bourse de Nantes, le Palais de Justice de Tours 1 1840), celui de Nantes (1843-5.3), tous édifices où il dénonçait i< le style Prix de Rome »).
L'influence italienne de plus en plus prépondérante nous avait fait perdre le sentiment des besoins et des nécessités de notre climat. La même fatale influence nous a fait oublier les premiers
senliments de la construction, et a perverti les notions les plus simples de l'art de bâtir. Je vais critiquer l'école moderne d'architecture néo-classique, en me plaçant au point de vue spécial du constructeur, du maçon, de l'architecte.
Vous savez comment les adversaires du style gothique ont combattu l'art national : c'est en disant que la construction gothique n'était pas une construction solide et que, seule, l'architecture classique et néo-classique était capable de résister au temps. Je vais vous prouver que cela n'est pas vrai.
Je vous concède que les constructions que l'antiquité classique a élevées sont solides. Mais je déclare que l'école moderne académique se trompe et nous trompe grossièrement depuis le xvii" siècle, en soutenant que les édifices construits à l'image des édifices grécoromains étaient plus solides que les édifices inspirés par l'art national européen du moyen âge, qu'on appelle gothique .
Etudions scrupuleusement l'élément le plus important de la construction antique : l'architrave ou plate-bande, que Quatremère de Quincy appelle si justement une poutre de pierre.
Demandons à \'iollet-le-Duc : Qu'est-ce que c'est qu'une platebande ou architrave ?
VioUet-le-Duc, Dictionn. darch., tome I, p. 452. Architrave. — Sing. féminin. Ce mot qui désigne le premier membre de l'entablement antique ne trouvait pas son emploi du x'' au xvi*^ siècle, puisqu'alors on avait abandonné la plate-bande posant sur des colonnes, celles-ci n'étant plus destinées qu'à porter des arcs. Si, dans quelques cas particuliers, pendant le moyen âge , des plaiesbandes sont posées d'une colonne à l'autre, on doit plutôt les regarder comme des linteaux que comme des architraves (Voy. Linteau). Car l'architrave demande, pour conserver son nom, la superposition de la frise et de la corniche. En etTet, architrave signifie maîtresse poutre et, dans l'entablement antique, c'est elle qui porte les autres membres de l'entablement. L'architrave antique est formée d'une seule pièce, d'une colonne à l'autre. Il n'y a pas d'exception à cette règle dans l'architecture grecque. Si déjà les Romains ont appareillé des architraves en claveaux, c'est une fausse application du principe de l'entablement antique. Lorsque l'on rencontre des architraves dans les ordres appartenant à l'architecture de la
Renaissance, elles sont généralement, de même que pendant la bonne antiquité, formées d'un seul morceau de pierre. Ce n'est guère que vers la moitié du xvi*" siècle que l'on eut l'idée d'appareiller les architraves ; et plus tard encore, quand la manie de copier les formes de l'architecture antique s'empara des architectes, sans avoir égard aux principes de la construction de cette architecture, on appareilla ensemble l'architrave et la frise, en faisant passer les coupes des claveaux à travers ces deux membres de l'entablement : c'était un grossier contre-sens qui s'est perpétué jusqu'à nos jours. »
Le plus grand inconvénient de ce genre de construction est l'emploi du fer, qu'on est obligé de mettre en œuvre pour retenir es claveaux de la plate-bande dans son niveau, et empêcher la poussée de cette voûte plate. Quatremère de Quincy, Dictionnaire historique d architecture, paru en 1832, tome II, p. 258.
Voyons donc ce que deviennent les principes dans l'architecture néo-classique.
N'oubliez pas que les principes exigent que l'architrave ou la platebande soit l'élément de force, l'élément de résistance par excellence. \''oyez ce que le pédantisme moderne a fait de l'architrave : un mensonge, qui n'aurait sa raison d'être que s'il était simplement en carton peint. Lart ne doit pas délier la nature. Nous n'avons pas besoin d'architraves chez nous, dans le style national. De plus la nature ne nous a pas fourni de matériaux assez résistants pour composer des architraves. — Un mot charmant de Montaigne à propos du pédantisme qui a fait le succès de l'architrave tant dans la langue que dans l'art : <■<■ Je ne puis garder, quand j"oy nos architectes s'enfler de ces gros mots, pilastres, architraves, corniches, que mon imagination ne se saisisse incontinent du Palais d'Apollidon et par effet je trouve que ce sont les chétives pièces de la porte de ma cuisine » [Montaigne, I, .52).
A la colonnade du Louvre comme à la colonnade du Garde- Meuble il y a des plates-bandes et des architraves. Comment se comportent-elles ?
(Ici Courajod a projeté des vues du Louvre et des coupes des parties de la colonnade).
Je vous expliquerai à quel prix on obtient ces plates-bandes. Ce n'est pas seulement par l'abandon du principe national, c'est
encore au prix de labandon du sens commun. Je vais faire une démonstration en règle de cette vérité. Je vous mènerai voir la colonnade du Louvre.
C'est dans le fronton de cette colojmade que le mensonge éclate dans toute son horreur. Voyez un peu ce qui se passe dans l'intérieur de ces frontispices factices et de ces fausses architraves. La pierre ne tient qu'à force de chaînes, de fer et de clous.
Tout cela ce sont des procédés absolument honteux dans des constructions neuves. Tout cela c'est un ressemelage. On peut remédier par des chaînages à une construction qui s'effondre, mais on ne devrait pas recourir à ces procédés pour bâtir des monuments neufs.
Quittons un moment le péristyle du Louvre et allons au Garde- Meuble (Ministère de la marine, place de la Concorde). Le Garde- Meuble a été bâti par Gabriel (Jacques Ange) environ 60 ou 70 ans après la colonnade de Perrault, mais toujours par les mêmes principes. — Les ferrements dans la maçonnerie du Garde-Meuble de Gabriel. Regardez l'image donnée par Patte. Quel aveu terrible! Et dire que ces outrages à la nature, que ces attentats à la vérité et à la raison ont été et sont encore enseignés dans les écoles officielles de la France !
Autre solution du même problème proposée par Patte; armature composée par Patte.
C'est très bien en apparence. Mais tout cela n"est que du trompel'œil.
Au cours de ces derniers développements, Courajod fit passer sous les yeux de son public une série de vues représentant des coupes du Garde-Meuble, de Saint-Sulpice, tirées des Traités (Varcliiteclure de Blondel et du Cours d'architecture de Patte, pour montrer l'emploi du fer dans les constructions de pierre.