ENSEIGNEMENT DE LOUIS COIRAJOD
Ce dédain apparent pour les pièces d'archives n'était pas, chez cet archiviste paléographe qui avait fait ses preuves, une façon commode de se dispenser de les consulter. Il avait tiré lui-même des archives assez de documents inédits pour avoir le droit de parler de la sorte. Mais il pensait qu'on n'a pas fait l'histoire de l'art quand on a aligné bout à bout des extraits de compte et des minutes notariées ; doué comme il était d'une vive sensibilité, il avait compris, il avait senti au contact de l'œuvre d'art, qu'elle est l'objet supérieur, le « document » toujours vivant de la critique et de l'histoire, que, par les moindres détails de la facture, une intention, un esprit, une âme, peuvent se révéler et que tout le reste, — pièces d'archives, inventaires, textes, — n'est que l'accessoire, indispensable mais subordonné, pour aider à la recherche de la vérité, permettre de restituer le milieu où naquirent les œuvres et s'alimentèrent les inspirations des artistes.
Que de fois, tandis qu'il analysait un monument et se laissait entraîner, à pied d'œuvre, à ses commentaires improvisés si riches en trouvailles pittoresques, sillonnées de traits de lumière, ses auditeurs ont eu la vision d'un nouveau Michelet ! Quoiqu'il advienne de sa doctrine, il a bien fait de proclamer que les savants ne font pas les peuples ni les artistes — mais que les peuples seuls font les arts nationaux, vivants et féconds.
Il s'était donc proposé de rechercher quels éléments populaires et si l'on peut dire instinctifs d'une part, savants et pédagogiques de l'autre, contribuèrent à la formation et entrèrent dans la composition de l'art français, — quelles furent, aux difPérents moments de son histoire, leur action respective et leur efficacité inégale — et rencontrant d'abord à l'entrée de ses études, la théorie romaniste et latine, il voulut en vérifier la légitimité et les etTets.
On connaît ses conclusions : Prétendre que notre art du moyen âge a pour unique forme l'art romain « sans admission
L ENSEIGNEMENT DE LOUIS COURAJOD
(raufres causes générales » c'est ne voir qu'un des côtés d'une question infiniment complexe, c'est substituer à l'observation de la réalité vivante, une conception mécanique et abstraite. La révolution matérielle et morale introduite dans le monde par le triomphe du christianisme et l'invasion des barbares, qui, s'ils n'apportaient pas un art savant et codifié, avaient du moins un tempérament et des instincts dont les bijoux enfouis dans leurs tombeaux nous ont livré le secret, le contact de ces barbares avec l'art bj^zantin, en qui se continuait plus vivante la tradition antique retrempée aux sources du vieil Orient, sont des causes assez importantes pour n'en pas négliger l'étude. Comment expliquez-vous, disait-il aux partisans exclusifs de la théorie latine, qu une architecture d où toute notion des ordres a disparu, « où les arcs se brisent ou s'outrepassent suivant des formules étrangères à l'art romain et familières à d'autres arts que l'on peut désigner, où les archivoltes s'enrichissent des dessins les plus antipathiques à l'esthétique romaine, où la prédominance de la ligne verticale tend à s'affirmer de plus en plus sur l'horizontale » soit tout naturellement sortie de l'architecture romaine ? Il acceptait tout ce que Viollet-le-Duc et Quicherat avaient enseigné sur l'action du principe de la voûte ; mais il pensait que tout n'avait pas été dit sur la filiation des étais qui soutiennent ces voûtes et surtout sur les sources de l'ornementation qui s'y épanouit... Il partit, à travers les provinces, à la recherche des sources; il refit la grammaire ornementale des hautes époques du moyen âge et des races qui vinrent s'y amalgamer dans le creuset de l'histoire; il essaya de descendre jusque dans les régions mystérieuses où se forme la conscience des peuples et où s'élabore la genèse des formes d'art qui serviront à la manifester.
Il faut, si l'on veut juger équitablement son effort, sa doctrine et son œuvre, tenir compte de ce que les astronomes appellent « l'équation personnelle ». Il a pu, passionné et vibrant comme il était, dramatiser rétrospectivement ses