‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 3)Chapitre 41 sur 93 · DIX-NEUVIÈME ET VINGTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIX-NEUVIÈME ET VINGTIÈME LEÇON

Nous continuons à examiner le legs duxvi" siècle reçu par le xvii".

Reprenons les choses où nous les avons laissées, en étudiant quelques élèves- de Jean de Bologne.

Adrien de ^'ries, né à La Haye, étudia en Italie et fut élève de Jean de Bologne.

Buste de l'empereur Rodolphe II. — Ce buste porte cette inscription : Riidolphas secunclas imperator Cœsar Augustus, selads sute ô /, anno 1603. Il est ainsi signé sur la plinthe au revers : Adrianus F ries Hagiensis Fecil 1603.

A propos de ce buste je puis vous donner une preuve bien évidente de la pénétration italienne subie par Tart flamand. L'art 11amand n'est souvent, à ce moment, que la survie de l'art italien.

Je vous prie de faire attention à ce que vous allez voir. C'est un exercice de comparaison auquel les élèves de l'école du Louvre doivent s'habituer. J>'idée du support a été prise à Leone Leoni. (]e support, composé de deux figures ou cariatides assises, apparaît pour la première fois vers I5i0 au buste de Charles-Quint, exécuté par Leone Leoni, et qu'on voit au musée du Prado à Madrid. Buste de Charles-Quint (sur lui voyez l'ouvrage de M. Pion, Leone et Ponipeo Leoni).

Mercure et Psyché. — Ce groupe, exécuté en 1593 par ordre de l'empereur Rodolphe II avec un pendant placé aujourd'hui au musée de Stockholm, ornait la cour du Hradchin à Prague. Ils furent transportés tous deux à Stoclvholm»en 1(348 à la suite du sac

(le Prague par les Suédois. Le premier y resta, le second suivit la reine Christine en France après son abdication. Christine le donna au ministre des alFaires étrangères, Servien. Ce groupe était si bien conçu dans l'esprit de l'école de Jean de Bologne, qu'il a passé très longtemps pour être une œuvre du maître lui-même.

On lit dans Piganiol, Description des châteaux de Versailles et de Marly, J764, tome II, p. 29'2 : « L'enlèvement de Pandore par Mercure. Ce groupe a été modelé et jette en bronze par Jean de Bologne. La Reine Christine en fit présent à M. Servien et M. de Sablé son fils en vendant Meudon à M. de Louvois s'accommoda de ce groupe avec M. Colbert, qui le lit transporter à Sceaux où il était quand M. deSeignelay, toujours magnifique et toujours attentif à tout ce qui pouvait faire plaisir au grand roi qu'il avait l'honneur de servir, pria Sa Majesté de vouloir bien l'accepter ».

lùilèvement d'une Sabine. — Variante et réduction du groupe de Jean de Bologne avec le troisième personnage en moins.

.\drien de A'ries savait aussi composer des bas-reliefs comme son maître. Ils ont les mêmes qualités et les mêmes défauts que ceux de l'école italienne. Ce sont des tableaux sculptés. Le xvii** siècle n'en sortira pas; témoin le célèbre bas-relief d'Attila de l'Algarde.

François Duquesnoy dit François Flamand, 1594-1646, n'est pas élève mais continuateur flamand de Jean de Bologne. Encore un septentrional passé avec armes et bagages à l'Italie. F'rançois Duquesnoy est le trait d'union entre l'ancienne école de la Renaissance italienne, entre l'école de Jean de Bologne et la nouvelle école italienne, c'est-à-dire l'école du Bernin, qui durera jusqu'à Canova. 11 fut empoisonné par l'école éclectique et académique bolonaise, comme l'Algarde. L'école romaine était l'aboutissement en peinture et en sculpture de l'école bolonaise. Un des travaux les plus célèbres de Duquesnoy est le Ciborium de Saint- Pierre. — Ciborium ou baldaquin de Saint-Pierre, fondu avec le bronze des poutres de l'atrium du Panthéon. Dessiné par le Bernin, sculpté par Duquesnoy et commandé par Urbain \'IIIde la famille Barberini. Quod non fecerunt Barhari, fecere Barherini . Urbain \'III a assumé sur sa tête une lourde responsabilité en contribuant à donner plein essor au style baroque tournant au rococo. 11 régna 21 ans. Il eut le temps de faire beaucoup de mal à l'art.

Comparer en esprit ce ciborium avec le ciborium ou baldaquin du Val-de-Gràce que je vous ai lait voir. Le baldaquin du Valde-Grâce avait été dessiné par le Bernin pour la reine-mère Anne d'Autriche, pendant le séjour qu'il fit à Paris. Mais son plan fut modifié, ce qui vexa le Bernin ; nous verrons cela plus lard.

Borée enlevant Orythie, j^roupe en marbre fait en commun par Duquesnoy et Gaspard Marsy dans le Jardin des Tuileries. — P'rançois Duquesnoy faillit venir en France. Il était demandé avec instance par Sublet de Noyers. Il mourut empoisonné par son frère à Livourne au moment où il allait partir pour la France.

Groupe d'enfants de l'école de Duquesnoy. — Les enfants, traités comme motif décoratif, furent très employés par tout Fart du xvii" siècle. Il était universellement reconnu que François Flamand en avait donné le type par excellence. Et cependant beaucoup d'enfants, dans la décoration française, étaient antérieurs ou absolument contemporains de F'rançois Flamand.

Penser aux anges voltigeants de Sarrazin. Anges et génies régneront dans tout l'art du xvii" et du xvm'' siècle.

Pierre Francheville ou Franqueville, né à Gambray en 1548, mort vers 1618. Il fît à l'âge de 16 ans quelques études à Paris, où devait se terminer sa carrière, et travailla plus longtemps à Inspruck sous un sculpteur en bois. Jeune encore, il voulut voir Rome, et, revenant à Florence en 1574, il devint élève de Jean de Bologne, dont il fut souvent le collaborateur. Il a laissé de nombreux ouvrages à Florence, à Gênes et à Pise. \'ers 1601 ou 1602, il entra au service de Henri IV et vint en France, et en 1614, lorsque la statue équestre de ce prince, envoyée de Florence par Tacca, fut placée sur le Pont-Neuf, Franqueville imagina et commença quatre figures d'esclaves pour le piédestal.

Francheville a une figure de saint Philippe dans la chapelle des Salviati ou deSaint-Antonin de l'église San Marco à Florence.

Baldinucci, dans la Vie dePielroFrancavilla, raconte qu'il y avait à Florence un sculpteur nommé Romolo Ferruzzi, qui était fort habile à faire en pierre toutes sortes d'animaux, que Jérôme de Gondi, noble Florentin qui habitait la France, lui en avait fait demande

d une certaine quantité pour envoyer à Paris, afin d'en orner son jardin, et qu'ayant entendu parler de la grande renommée de Franqueville, il voulut qu'il lui fît en marbre une statue haute de six brasses, représentant Orphée, pour placer dans le même jardin, au-ilessus d'une fontaine et au milieu des animaux sculptés par Ferruzzi ; il ajoute que Franqueville l'exécuta telle qu'il l'avait souhaitée, et que le roi Henri I\^ étant venu voir le jardin dont on parlait beaucoup à Paris demanda à Jérôme Gondi de faire tout ce qui dépendait de lui pour enga^'^er Pierre de Franqueville à son service, ce qui se fit promptement, et cela du consentement du Grand-Duc, vers l'année 160J [Vie de Pietro Francavilla par Baldinucci. — Résumé par M. Barbet de Jouy dans le Catalogue du Louvre).

Pierre Franqueville a signé ainsi son <.)rphée :

i« Opus Pelri Francavillœ helcfici, canieracensis, /lorentini aca- (lemici pisauique civis. Anno Domiiii 1598. »

Ce qui faisait son succès à Paris, c'est que ce très pédant et très prétentieux artiste était académicien de Florence.

Rome et lltalie ayant été le centre du rayonnement de lart européen, redevenu latin à la suite de la Renaissance classique, pour comprendre l'art français, il faut bien connaître ce qu'était l'art italien proposé en modèle et admiré comme un prototype.

C'est ce que devront comprendre tous les historiens de l'art français au xvn*" siècle, et c'est ce que jusqu'à présent ils n'ont pas étudié, croyant qu'il suiTit de suivre la généalogie des esprits sans sortir des limites de la France, comme si la France avait eu, à partir de ce moment, une personnalité propre.

Voilà pourquoi toute histoire sérieuse et sincère de l'art français au xvn*' siècle doit être précédé d'un coup d'oeil sur l'art italien, l'art italien sur lequel l'art français n'a pas cessé d'avoir les yeux et qu'il n'a jamais cessé de contrefaire depuis deux siècles, tout en étant supérieur à son modèle. Depuis la fondation des Académies, Académie de peinture et Académie de France à Rome, l'histoire de l'art italien est inséparable de l'histoire de l'art français et est en quelque sorte le premier chapitre de celle-ci. Ne vous étonnez donc pas de me voir insister à la fin de cette année scolaire sur les notions que vous devez posséder relativement à l'art italien, dont

l'art français n'est plus que la branche principale. Si considérable que soit la branche d'un arbre, ce serait mal connaître cet arbre que de négliger d'en étudier le tronc.

Aujourd'hui je continue à faire l'histoire de l'interrègne de la production italienne en Italie, l'histoire de l'art italien à Rome en Italie et en Europe sans les Italiens, Thistoire de l'art italien pratiqué au bénéfice de l'Italie par des mains étrangères. Rappelezvous que la pénétration du travail flamand à Rome n'a pas opéré au bénéfice de l'esprit septentrional. Il y a eu absorption presque complète de l'élément étranger par le génie romain et italien. En même temps que je fais de l'analyse, je vous montre les résultats de cette analyse et les conclusions synthétiques auxquelles elle me conduit. Tout cela doit être simultané.

Ignorer Jean de Bologne et son école, c'est vouloir ne rien comprendre au style du xvii^ siècle. Influence de l'école de Jean de Bologne sur la statuaire française du xvii*' siècle. L'art français pratique beaucoup les Enlèvements de Sahines, les Enlèvements d'Orythie, les Enlèvements de Proserpine. Le xvii^ siècle a ralfolé des Enlèvements de nymphes, de Sabines tout comme le xvi^ siècle. Bernin est le trait d'union entre le passé et l'avenir, ^'oici du Bernin encore influencé par Jean de Bologne : Le Pluton et Proserpine de la Villa Ludovisi.

C'est du Bernin de la première manière. Ici il est encore en contact intellectuel avec le xvi'' siècle.

Girardon, Enlèvement de Proserpine, à ^'ersailles. — Saturne enlevant Cyhêle, par Regnauldin. — Borée enlevant Ori/thie par Marsy et Duquesnoy.

^^oilà le groupe à trois personnages traité tout à fait dans la manière de Jean de Bologne. C'est encore plus classique que la manière propre du maître.

Dans plus d'un cas, l'art du xvii" siècle, quand il n'a pas copié l'antique, a recommencé la Renaissance italienne avec moins de talent et avec plus de lourdeur ; voilà tout.

CouRAJOD. Leçons III. Il

Page 1