l'école académique
arrachés par la plus habile des tyrannies intellectuelles à lorganisation sociale qu'elle exploite, pourront faire pardonner les tares de la naissance de nos académies, mais ne les effaceront jamais. Laisseronsnous indéfiniment rédiger l'éloge de ces compagnies, de ces confréries, par les confrères eux-mêmes, c'est-à-dire par des compères, témoins légalement récusables? Une fois, par hasard, l'histoire de la majesté académique ne pourra-t-elle être livrée au public, sans contrôle, sans censure préalable volontairement subie, et sans concourir pour les prix que ce pouvoir absolu et jaloux, maître de toutes les avenues de la publicité scientifique, distribue, avec les honneurs et avec les places, à ses admirateurs intéressés ', à ses actuels ou futurs coactionnaires. Et pourtant la vérité est implicitement, tout entière, dans V Histoire de V Académie françoise de Pellisson. 11 suffit d'avoir assez de courage et d'indépendance de caractère pour la dégager-. Oublierons-nous toujours qu'avant d'être un salon, du reste très mêlé, la première des Académies en France fut une antichambre, moins que cela, une commission executive chargé d'une répugnante besogne de police littéraire. La livrée^ ou, comme on disait alors, la « Maison de son Eminence ^ », représentée par les Desmarets de Saint- Sorlin, les Antoine Godeau, les Scudéry, les Boisrobert et tant d'autres agents obscurs ', fit quelque temps la loi parmi les décadents italiens, les poètes crottés ■' ramassés au hasard, groupés en
1. La preuve de tout ce que j'avance est fournie par un éclatant exemple. Lisez un livre plein de cœur et de communicative émotion qui vient de paraître sur P.-V. Galland. Impossible, même aujourd'hui, d'arriver à rien sans ap^irde concert avec les Académies et avec tout ce qui leur touche de près ou de loin. Galland est mort, comme bien d'autres, à la peine. Henry Havard, l'Œuvre de P.-V. Galland, Paris, 1895. in-folio.
2. C'est ce qu'a fait Chamfort dans son mémoire intitulé : Des Académies. Paris, mai 1891, in-S, p. 2 et 3.
3. Sur les « domestiques » du cardinal de Richelieu, voyez les notes de "V'^oltaire dans le Siècle de Louis XIV. L'Académie française avait reçu au xvii" siècle de quelques personnes le nom « d'Académie Éminente » (Moreri, Grand Dictionnaire historique, 1694, t. I, p. 21). Ce fait est déjà constaté par Pellisson dans son Histoire de l'Académie française.
4. On en trouve une liste dans le Grand Dictionnaire historique de Moreri^ édition de 1694, t. I, p. 20, 2' colonne, et dans le t. IV de la Hibliothèque du P. Lelong.
5. Tandis que CoUetet, crotté jusqu'à l'échiné. S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine, Savant en ce métier, si cher aux beaux esprits. Dont Montniaur autrefois lit leçon dans Paris.
BoiLEAu, Satire I.
L ECOLE ACADEMIQUE
société de cabale et érig'és en tribunal par l'auteur putatif de Mirame, par le cardinal, soldat et politique, dont le chef-d'œuvre littéraire, suivant le mot heureux de Voltaire, fut la digue de la Rochelle '. Corneille, — tout académicien qu'il sera, car il faudra bien nommer quelquefois autre chose que des Latïemas et des Laubardemont de lettres, — Corneille eut, pour défendre le Ciel, à comparaître en accusé devant ses futurs collègues les Cruscanti et les marmitons de Richelieu. La maison dédaigneuse, qui ne fut pas celle de Molière, a été le brelan du bravache Scudéry ^, agresseur triomphant et salarié de Corneille, avant d'être définitivement la classe d'un pédagogue latin, \icolas Boileau, chargé de mettre l'esprit français à la raison ^, et de rédiger la législation romaine imposée à cet esprit par le pouvoir royal. Boileau, père fouetteur général, pour qui le monde littéraire commence avec le xvii'' siècle, Boileau, l'homme à la férule ofTicielle, fut en outre, en sa qualité d'académicien, investi du droit d'insulter en liberté ses contradicteurs, en les
1. « On sait, dit Voltaire, qu'il donnait à cinq auteurs les sujets des pièces représentées au palais Cardinal, et qu'il eût mieux fait de s'en tenir au seul Corneille, sans même lui fournir de sujet. Le plus beau de ses ouvrages est la digue de la Rochelle. » Siècle de Louis XIV, Œuvres complètes, t. XX, p. 150.
2. « Ces vers que je t'offre sont sinon bien faits, du moins composez avec peu de peine... J ay passé plus d'années parmi les armes que dans mon cabinet, et beaucoup plus usé de mèches en harquebuse qu'en chandelle, de sorte que je scay mieux ranger les soldats que les paroles, et mieux quarrer les bataillons que les périodes. » (Préface de Lygdamon et Lydias.) Ce fut Scudéry qui donna le signal de la levée de boucliers de la campagne d'intrigues contre Pierre Corneille. Boileau [lui-même a reconnu cjue Corneille avait été persécuté par l'Académie :
Au Cid persécuté, Cinna doit la naissance.