Boileau, Epigramme x.xviii
Ne blâmez pas Perrault de condamner Homère, Virgile, Aristotc, Platon.
Il a pour lui Monsieur son frère G..., N..., Lavau, Caligula, Néron Et le gros Charpentier, dit-on.
Voltaire a dit avec raison de François Charpentier : « Il soutint vivement l'opinion que les inscriptions des monuments publics de France doivent être en français. En effet, c'est dégrader une langue qu'on parle dans toute l'Europe, que de ne pas oser s'en servir: c'est aller contre son but que de parler à tout le public dans une langue que les trois quarts au moins de ce public n'entendent pas. Il y a une espèce de barbarie à latiniser des noms français que la postérité méconnaîtrait : et les noms de Rocroi et de Fontenoi font un plus grand elfetque les noms de /?ocros('um et deFonlen.iacuni.»,Sièclede Louis XIV, Œuvres complètes, t. XX, p. 74.)
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traitant impunément, devant la bonne compagnie, de pédants, de faquins, de fripons et autres qualificatifs que je ne répéterai pas, quoiqu'ils soient devenus, paraît-il, dans sa bouche, parfaitement académiques.
I/esprit académique est indivisible. Mais, hâtons-nous de dire que, plus heureuse que sa sœur aînée, l'Académie française, l'Académie de peinture et de sculpture, dont nous aurons plus spécialement à parler eut relativement des origines beaucoup plus honorables. Elle eut le bonheur d'être composée en majorité, dès la première heure, par quelques-uns de ces hommes que Testelin appelait arrogamment les « vils artisans de la maîtrise », c'est-à-dire par des ouvriers, par des praticiens sincères, vaniteux sans doute, mais encore honnêtes pour la plupart, et non pas par les laquais effrontés de quelques grands seigneurs, prêts à toutes les besognes, gens de lettres à tout faire *, qui se proclamaient les très humbles c< domestiques "^ » des puissants du jour, et commettaient, à leurs gages, sur la conscience de la F'rance les attentats de lèse-majesté nationale que vous connaîtrez.
Italiennes d'essence et d'origine ^, les Académies en France sont encore italiennes d'application. A propos des Académies et surtout de l'Académie de peinture et de sculpture née en 1648, on a très judicieusement remarqué la coïncidence de l'apparition ou du premier épanouissement de ces compagnies avec le grand mouvement politique de la Fronde. Mais tout a-t-il été dit? N'avons-nous pas,
1. Boileau, avant d'ctre académicien, a, dans sa première satire, en 1660, admirablement dépeint le milieu coriompu où s'était recrutée l'Académie française.
2. Sur le sens très positif et tout spécial du mot " domestique », voyez prescfue toutes les Préfaces des auteurs besoji:neux du xvii' siècle, et, particulièrement, les Mémoires pour servir à Vhisfoire de i Académie de [peinture et de sculpture, t. I, p. 21 et 22. « Les jurés firent signifier cet arrêt à tous les privilégiés sans exception, môme à ceux qui, étant loj;és au Louvre, étaient censés être domestiques et commensaux du roi.
3. « On sait, dit Voltaire dans le Dictionnaire philosopliique, Œuvres complètes, t. XXXVII, p. 72, que ce mot Académie, emprunté des Grecs, signifiait originairement une société, une école de philosophie d'Athènes, qui s'assemblait dans un jardin légué par Académus. Les Italiens furent les premiers qui instituèrent de telles sociétés après la renaissance des lettres. L'Académie de la Crusca est du .\vi' siècle. Il y en eut ensuite dans toutes les villes où les sciences étaient cultivées. »
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de ce côté, été jetés encore dans les filets de l'Italie? Tout a-t-il été interprété et compris dans le vrai sens? N'oubliez pas, d'abord, que le premier protecteur de l'Académie de peinture, le personnage officiel qui fut tout le temps dans la coulisse derrière I>e Brun, et dont on voit apparaître le bout de la simarre dans cette révolte officieuse., dans cette émeute d'agents provocateurs ', mère de cette Académie, était précisément l'agent politique secret ou avoué du pouvoir exécutif, le pratique et peu scrupuleux chancelier Séguier ^, protecteur déjà de l'Académie française depuis 1642. N'oubliez pas surtout qu'à un moment donné, en 1655, quand la période d'intrigues souterraines et de conspirations préparatoires fut terminée, Mazarin se démasqua, ordonna à Séguier de donner sa démission et se fit offrir, à lui-même, le titre de protecteur d'une institution, qui ne s'était fondée, contre le droit public du royaume, que par son aveu et par sa savante duplicité. 11 me paraît donc nécessaire de rappeler tout de suite, d'un mot, quel fut le milieu social qui rendit utile, peut-être même indispensable, l'usage de certains moyens de gouvernement, au nombre desquels se trouvaient les Académies ^.
1. Il est impossible de nier ce double caractère de la fondation de l'Académie de peinture et de sculpture, insurrection contre le droit antérieur ; patronafîe du pouvoir royal. Au début, les rois de France n'osèrent pas se déclarer franchement protecteurs, c'est-à-dire maîtres des Académies. En 1672 seulement, Louis XIV prit le titre de protecteur de l'Académie française. L'Académie de peinture ne sera, protégée par Louis XV qu'au xvui' siècle. Il était plus politique de ne se découvrir qu'à demi.
2. L. Vitet, l'Académie royale de peinture et de sculpture, 1861, p. 386.
3. Il exista, dès le xvn'= siècle, une tradition recueillie par Moréri (Grand Dictionnaire historique, I69i, t. l, p. 21, col. 2) et que les documents publiés depuis ont rectifiée dans certains détails, mais n'ont pas infirmée comme expression générale de la vérité ; loin de là. Cette ti^adition attribuait positivement à l'initiative de Mazarin la fondation de l'Académie de peinture et de sculpture : « Académie royale de peinture et de sculpture. Cette société, composée des plus habiles peintres et sculpteurs, doit son premier établissement à M. de Noyers, secrétaire d'État et surintendant des Bâtiments du Roy pendant le règne de Louis XIII. Il mit cette Académie sous la direction de M. de Chambray, frère de M. de Chantelou. Après la mort de ses protecteurs, l'Académie demeura quelques années fort négligée; mais elle fut rétablie par M. le chancelier Séguier, sous la protection du cardinal Mazarin. M. Colbert en prit ensuite la protection et ordonna des pensions qui se distingueraient d'entre les autres. Cette Académie obtint un arrêt du Conseil, le 20 janvier 1648, qui fit défense aux maîtres peintres et sculpteurs de Paris de troubler les académiciens dans leurs exercices. Le rôle de précurseur, joué, dans la fondation de l'Académie
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Henri IV', après avoir posé le principe du pouvoir absolu, Richelieu, après en avoir commencé l'application, étaient morts tous les deux à la peine ; on doit ajouter qu ils étaient niorls à temps pour la durée de leur œuvre. En elFet, si le rég^ime politique quils inauguraient carrément, à ciel ouvert, de haute lutte, à la française, avait continué, la France se serait cabrée sous la cravache, comme, plus tard, elle désarçonnera le Corse aux cheveux plais. Dès 1648, les Bourbons auraient payé immédiatement de leur tète, comme les Sluarls, en 1649, la loyauté, la fierté de leur altitude de princes. La monarchie, en France, fut alors servie par l'accident qui faisait en apparence sa faiblesse. Ce n'était plus un élément moral français qui marchait à la tète de la nation. La minorité du roi, la régence d'une femme avaient laissé tomber le pouvoir aux mains d'un habile intendant, d'un maître d'hôtel, simple Mascarillus fourbum imperator '. Et dès lors les coups de poignard ou les coups de hache, dont, au xvn'' siècle, les rois étaient seuls honorés, se changèrent en coups de pied. Un bouffon politique qui laissait dire ^ et qui travaillait en secret, sous sa responsabilité personnelle, était sur les tréteaux pour les recevoir et pour permettre à la bile nationale de se soulager. Par ce moyen, la Révolution, qui partout grondait contre l'introduction des théories nou-
de peinture et de sculpture, par Sublet de Noyer, dès le règne de Louis XIII, l'intervention préalable de Chanibray en celte afTaire, sils ne sont pas encore prouvés par des documents positifs n'en sont pas moins des faits très vraisemblables dont on a eu tort de ne pas tenir compte. La lecture du livre de M. Henri Chardon [Amuteiirs d'art et collectionneurs manceaux, les frères Fréart de Chantelou, Le Mans, 1867, in-8°) tend à les confirmer (surtout p. 19, 20 et 21), ainsi que le classicisme et l'italianisme bien connus de la surintendance des bâtiments du roi, sous Louis XIII. La présence de M. de Charmois à la tête de l'Académie primitive, dès 16J8,se trouverait ainsi expliquée, et elle viendrait attester l'e-xactitude des informations traditionnelles recueillies par Moréri.
1. « Vivat Mascarillus fourbum imperator. » Molière, l'Etourdi, acte II, scène xi, vers 10.
2. Frédéric II écrivait à Voltaire le 28 mars 1771 [Correspondance avec le Roi de Prusse. Œuvres complètes de Voltaire, t. LXVI, p. 13) : « Quoi qu'on fasse en France, les \'elches crient, critiquent, se plaignent et se consolent par quelque chanson maligne ou quelques épigramnies satiriques. Lorsque le cardinal Mazarin, durant son ministère, faisait quelque innovation, il demandait si à Paris on chantait la canzonetta. Si on lui disait que oui, il était content. «
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velles de gouvernement, se passa en France en parades. Et, pendant les entr'actes, le pouvoir royal se fortifiait dans la nuit par de louches manœuvres, par des tripotages de toute nature, par des alTiliations littéraires ou autres, par des franc-maçonneries quelconques, dans lesquelles se glissait partout la main de l'État.
Énerver, corrompre, marchander, acheter en sous-main, pacifier à tout prix, endormir, chloroformer la conscience française agitée et révoltée, lasser l'indignation populaire, user le mépris public par sa propre ténacité, telle fut la politique de Mazarin, telle est la maxime de gouvernement qu'il a léguée à quelques institutions, fdles de son génie, qui lui ont survécu. Jamais un Français de tempérament n'aurait consenti à pratiquer celte écœui'ante besogne sous la tempête d'injures et d'affronts des Mazarinades. Rien ne fut plus facile à un disciple du législateur du pouvoir absolu, à un compatriote de Machiavel, à un entremetteur de haute volée, qui représentait dans le grand monde ce qu'était, dans une sphère plus modeste, son compère et son fournisseur ordinaire, le prêteur sur gages et banquier portugais Lopez, l'interlope marchand de ses diamants et de ses curiosités ', l'intermédiaire sans dignité, qu'on méprisait sans néanmoins cesser de s'en servir, et qu'on finissait par être forcé de subir, parce qu'il était seul capable de ne pas se refuser à certains agissements. « Il ne faut pas, disait Richelieu, se servir des gens de bas lieux, ils sont trop austères et trop difficiles ^. » Mais les Morisques, à la famille desquels appartenait Lopez, font exception à la règle, et Richelieu lui-même le savait bien. Mazarin inaugura en Europe la politique du Morisque, du courtier de bas étage, « des gens de bas lieux qui ne sont pas trop austères ni trop difficiles ».
Vous comprendrez bientôt qu'il n'était pas inutile de s'arrêter un moment pour discerner comment était née l'institution qui, avec le temps, a pu devenir, au xvni'^ siècle, une grande école de scepti-
1. Sur Alfonse Lopez, voir : Avenel, Lettres, instructions diplomatiques et papiers d'État du cardinal de Richelieu, t. II, p. 699, t. IV, p. 90 et 91, et aux nombreux renvois indiqués à la table. — Les Mémoires de Brienne, chap. IX, p. 24; — Marquisde Laborde, le Palais Mazarin. Notes, p. 186; — Un article de la Biographie Didot.
2. Montesquieu. Esprit des lois. liv. III, chap. V. CKuvres complètes. Paris, 1856, édition Ch. Lahure, t. I, p. 23.
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cisnie, d'internationalisme élégant, de décente immoralité ou de vertu accommodante arec des alternatives de rigorisme et d'abandon. De même qu'à Versailles on allait faire une fausse nature, de fausses rivières, de faux canaux, regardez dans quelles circonstances et par quels moyens fut construite la machine destinée à fabriquer, par des rouages officiels, dans des moules réglementaires, un faux esprit public, une fausse langue nationale, une fausse patrie, une fausse F'rance un faux art français.
Le principe de l'Académie apparaissait en France à un bien mauvais moment et s'introduisait pendant une période de décadence; ou 'plutôt, conséquence et non pas cause, il était lui-même, chez les classes dirigeantes, le produit de la décomposition de l'esprit français. Les hommes politiques qui gouvernaient alors, épicuriens au fond ou matérialistes, et — quand ils étaient spiritualisles — tout au plus cartésiens, pensaient sincèrement que le rationnel et absolu a priori scientifique peut se substituer légitimement, dans l'art, au sentiment des races, à l'hérédité des instincts et à l'inconsciente et traditionnelle élaboration de l'Histoire par des acteurs successifs, inspirés toujours de la même pensée de prédestination atavique. Ils croyaient que la qualité de l'émotion chez Tailleur dune (cuvre dart peut se décider, se décréter officiellement ; qu'un maître a le droit de façonner à volonté et de jeter dans un moule quelconque un cerveau d'artiste, un organe intelligent, une plante qui pense, \e roseau de Pascal enfin. Tel on dresse un soldat pour la parade, ou, comme on transforme sur le champ de manœuvre une recrue douée de personnalité en automate irresponsable et impersonnel, ils estimaient que l'esthétique ou la mentalité d'un peuple sont à la merci de l'industrie et de la sagesse humaines et qu'elles peuvent se modifier librement et légitimement par voie de règlement administratif, lis s'imaginaient que l'homme peut s'abstraire de la nature ambiante et se soustraire aux conditions climatériques du compartiment géographique où la Providence l'a confiné. Ils supposaient que dans une société politique, une certaine classe peut, par ambition, se détacher, s'extraire de l'ensemble des autres classes, et, après avoir violé les conventions du pacte primitif, continuer à disposer de toutes les forces associées pour le travail collectif, [môme quand ce travail collectif ne s'exerce plus qu'au
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bénéfice crun seul des contractants. Illusion ! Ils ne songeaient pas que, pour être durable, une révolution morale ne devra jamais se produire en dehors du grand réservoir des forces naturelles d'une nation, eu un mot, sans la participation du peuple, aussi impénétrable aux agitations factices et superficielles, aussi profond, auesi insondable, aussi incorruptible que la mer.
Bien mieux, les politiques du xvn" siècle appliquèrent à lart les manœuvres de la cabale hermétique. Ils sont parvenus, à leur tour, dans leurs alambics et dans leurs cornues, à produire VHomonculiis du savant de Gœthe. Mais ils ont été impuissants à donner à cet avorton les apparences de la vie. On peut les défier de lui assurer une postérité naturelle. Il existe encore leur Homonculus. C'est notre art moderne. Il se conserve et se conservera à la curiosité de l'avenir dans les herbiers, dans les bocaux, dans les vitrine^, dans les garde-robes de nos musées. Oui, le miracle de la création divine est encore, à titre d'expérience de physique amusante, journellement contrefait dans nos laboratoires académiques. Ce miracle permanent, mis à la portée des plus vulgaires thaumaturges de la pédagogie, permettra un jour de composer une collection très curieuse de phénomènes, d'êtres hybrides, formés contre le vœu de la nature. Ces séries de phénomènes seront unicpiement destinées à faire connaître, au profit de la philosophie de l'histoire, les proportions et les limites assignées par Dieu à l'intervention de la liberté de l'homme dans les choses de l'univers et de la conscience. Elles montreront aux penseurs de l'avenir que si l'homme peut aider et même entraver momentanément l'œuvre de la nature, il est incapable de remplacer celle-ci ni de lutter victorieusement contre elle. Quand il croit la tromper, il n'arrive à créer que des types inféconds, ce qu'on appelle, en histoire naturelle, des mulets.
Pour nous en tenir à l'Ecole du xvn*^ siècle, vous n'oublierez pas que le jour où les Académies, rivales du Créateur, ont voulu, elles aussi, faire un homme artificiel, l'artiste idéal, elles n'ont pas, avant de chercher à lui souffler l'âme au visage, modelé l'argile sacré de la vallée de l'Éden, le limon immaculé des fleuves paradi. siatiques, mais la fange impure des sentines de Rome ou la boue mal odorante qui roulait dans les ruisseaux d'un Paris romanisé.
192 l'écoi.e académique
J^es Académies onl donc leur péché originel. Nées dans un milieu corrompu, sous le régime devenu antinational et l'omaniste du pouvoir absolu, elles porteront toujours la tache qui souilla la conception d'une France néo-latine, infidèle à son histoire et à son génie.
Certes, pour faire avorter une insurectiun matérielle, intellectuelle et morale aussi redoutable que la Fronde, — car, sans Mazariii, la Fronde aurait pu être la Révolution Française par la noblesse française et par Taristocratie judiciaire, — il fallait avoir du génie et surtout une sorte de génie que la vieille et vraie France des Croisades ne connaissait pas. Mais quand Montesquieu, Michelet, Taine auront trouvé des successeurs dignes d'eux et nous auront formé des historiens aux vues indépendantes et généralisatrices, on apercevra et on osera dire enfin ce que cette victoire de la monarchie a coûté à la France, l'économie d'une révolution, pas ou peu de sang versé, c'est vrai, mais amoindrissement universel des caractères, abaissement du niveau des consciences, succès assuré en dernier ressort à l'argent ou à là satisfaction de toute autre cupidité ; réaction terrible dans le sens de l'autorité et de l'unité officielle, de l'uniformité obligatoire; régime moral nouveau où la fin justifie les moyens, où le concussionnaire, ou tout au moins l'avide accapareur qui réussit, est absous, s'il laisse à l'Etat le bénéfice et le reliquat de ses opérations. A ce régime politique, imposé à la France par le vainqueur de la Fronde, correspondit incontestablement, dans les lettres et dans les arts, le régime des Académies.
C'est ainsi que la royauté française fut sauvée une première fois d'une révolution sociale par les vices de la politique italienne, quand, par contre, la France en est encore malade. La fondation des Académies en masse fit partie de cet ensemble (.Vitalianités que nous dûmes subir, pour permettre à un certain état de choses antipathiques à notre esprit et à notre cœur de s'acclimater chez nous. Mais, comme vous continuerez à le voir, il n'y a rien de français dans tout cela; et, au contraire, tout cela aurait dû disparaître avec le pouvoir absolu qui lavait imprudemment importé sur le sol national, dans son intérêt personnel.
En Italie, comme dans toute l'Europe féodale, les arts avaient dû d'abord passer par le régime de la corporation. Ils s'en ailranchircnt
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plus tôt qu'ailleurs, grâce au concours de toute nature que la révolte contre la pensée moderne et barbare trouva dans la renaissance de Tantiquité. A Rome, dès la lin du xvi'' siècle, la forme de l'organisation académique fut substituée à la forme de l'organisation corporative. Grégoire XIII, par une bulle en date du 15 octobre 1577, créa une Académie des Beaux-arts, sous le nom d'Académie de Sainl-Luc. Cet établissement, qui pendant les deux siècles suivants sera imité de toute l'Europe, fui délinitivement constitué par Sixte- Quint et doté de statuts. Dès 1593, un enseignement public avait été professé par cette Académie ' .
L'organisation académique des arts, comme l'organisation académique des lettres, avait donc reçu une forme essentiellement italienne avant que toute idée d'organisation semblable eût pénétré chez nous. C'était, de tous points, un principe étranger profondément personnel, parvenu à un degré de développement définitif, quand il fut subrepticement introduit dans l'économie de la constitution sociale de la France. Examinons comment se fît l'opération.
L'Académie [de peinture et sculpture] doit sa naissance aux démêlés survenus entre les maîtres peintres et sculpteurs de Paris et les peintres privilégiés du Roi, que la communauté des premiers voulut inquiéter -, car, de tout temps, le mérite a attiré les persécutions. Ceux contre lesquels on s'acharnoit étoient les Le Brun, les Lesueur, les La Hire, les Bourdons ; et leurs rivaux étoient des barbouilleurs dont les noms ne nous sont pas parvenus et sont morts en même temps qu'eux. Le Génie, pour se soustraire aux entraves dans lesquelles on vouloit le circonscrire, tut obligé d'implorer le monarque. Ces grands hommes obtinrent des lettres patentes qui leur permirent de se foi'mer en Académie ^.
Ainsi pensait un des plus spirituels et des plus indépendants contemporains de Louis X\'I. Le Talent persécuté et triomphant de
1. Melchior Missirini, Memorie per servire alla storia délia Romana Accademia di San Luca. Rome, 1823, in-4. — Jean Arnaud, l'Académie de Saint-Luc ù Rome, 1886, in-8, p. 7, 8, 9, 10.
2. Celle première phrase se trouvait déjà dans V Encyclopédie en 175] , l. I, v° Académie.
i. L'espion Anglois ou Correspondance secrète entre Milord All'ei/e et Milord Ali'ear. Londres, 1783, t. VIT, p. 72. Lettre III sur l'Académie de peinture, de sculpture et de gravure, sur le Sallon et sur les différents artistes qui ont exposé [en 1777]. Ce passage de l'Espion Anglais a été réimprimé, sous ce titre : « Lettres sur l'Académie royale de sculpture et de peinture », dans la Revue universelle des arts, t. XÎX, p. 177.
CounAJOD. Leçons, III. 13
194 LKCDLE ACADKMlyLH
la Perfidie : la Jalousie rendue impuissante par liiilervention de la Royauté : tableau et apothéose de théâtre I Telle est la touchante histoire, la douce berg^erie, lidylle innocente et parfumée qui nous a bercés dès notre enfance et avec laquelle on a répondu depuis deux cents ans à tous ceux qui s'informent des origines du grand pouvoir public, maître absolu et directeur responsable de Tart français '. \'oilà la doctrine de l'ancien régime et même du nouveau.
1. Sous ranciL-n i"cjj,ime, il était iiiclispensable dappartenii- à rAcadéinie ou d'obéir à ses idées pour arriver à quoi que ce lut dans les arts. Tous les concours étaient ju^cs par lAcadémic de peinture et sculpture. Le prix de Rome et. partant, l'admission à la pension royale, dépendait, en fait, presque absolument de son verdict. Seule, elle ouvrait les portes de l'Ecole royale des élèves protéj:fcs. Tous les professeurs des écoles publiques de TEtal étaient pris parmi les académiciens. Seuls, les académiciens avaient le droit d'exposer au Salon. A'oyez l'Ecole royale des élèves protégés, p. 6 et suiv., et l'Introduction, pasxim. En fait, sinon toujours en droit, l'Institut a hérité de la plupart des priviléji'es de l'ancienne Académie de jjeinture. La direction morale qu'il exerce est même liien ])lus puissante aujoiu-d'hui que n'était la direction léirale exercée autrefois par l'Académie de peinture et sculpture. Du reste, l'instiful assume de lui-même et revendique la responsabilité de la direction intellectuelle de la France. C'est lui, et c'est lui seul, qui parle ofliciellement au nom des sciences, des lettres et des arts. Dans ses adresses et ses communications avec l'étranger, il se proclame le délégué de la pensée française ; il représente exclusivement la France au dehors. En elTet, tout dépend de lui à l'intérieur et il est l'arbitre souverain, par les mœurs encore plus que par les lois. C'est lui qui juge les œuvres et les hommes, décerne plus ou moins directement toutes les récompenses, décide des réputations, présente les candidats à la plupart des chaires d'enseignement de l'État, et tient le monde artiste et scientifique de notre pays dans le réseau inévitable de son influence. Ce fait peut avoir des conséquences étranges. Si, en 1855, quelqu'un, pour n'importe quoi, avait dû intervenir au nom de la sculpture du xix' siècle, ce n'est pas Rude qui aurait pris la parole, bien qu'il se fût présenté cinq fois au suffrage de ses confrères en réclamant modestement sa voix au chapitre. L'académicien, l'homme supériem-, c'était alors Simart, qui venait de battre Rude au scrutin. François Ruile n'était qu'un sculpteur de génie : c'est peu de chose comme recommandation aux yeux de l'administration publique. Donc Simart seul aurait parlé. jugé, décidé au nom de la France. Car il suffît pour cela d'être membre de l'Institut. Voici ce (jue disait Montalembert en parlant de l'Académie des beaux-arts {Vandalisme el catholicisme dans l'art. Paris, 1835, p. 181) : « Mais puisque (les théoriciens et les praticiens) du vieu.x classicisme occupent toutes les positions oflicielles, puisqu'ils ont k peu près le monopole de l'influence gouvernementale, puisqu'ils sont constitués comme dans une citadelle d'où ceux qui font quelque chose se vengent de la réprobation générale qui s'attache à leurs œuvres en repoussant opiniâtrement les talents qui ont brisé leur joug, et d'où ceux qui ne font rien s'eft'orcent d'empêcher que d'autres ne puissent faire plus qu'eux-mêmes; puisque surtout ils ont encore la haute main sur tous les trésors de l'art consacrés à l'éducation de la jeunesse artiste, il ne
l'école académique 195
A peine les imprudentes publications de documents, prodiguées depuis quelques années, ont-elles inquiété quelques esprits sincères et diminué la foi dans la légende olBcielle, commentée pendant si longtemps par les écoles académiques intéressées toutes à la propager.
J'aurais souhaité, mais je doute que vous puissiez retrouver le thème de cette gracieuse ariette, de cette aimable barcarolle dans la sombre symphonie, dans le drame lugubre dont je vais dérouler devant vous les principaux épisodes. En elTel, j'aurai tout au contraire à vous dépeindre un des plus funestes combats, le plus terrible duel qui, depuis le temps de la conquête romaine, se soit livré sur le sol de la France et dans 1 esprit français entre deux principes intellectuels absolument contradictoires et éternellement ennemis ^ : l'instinct national et l'inspiration étrangère, la liberté et le pouvoir absolu, l'esprit du Xord et l'esprit duMidi, le paganisme latin et le christianisme.
On a beaucoup parlé de tout temps de la constitution de l'ancienne Académie de peinture et sculpture établie en France à la suite de luttes fort longues et de discussions passionnées. Mais, peu à peu, on s'est habitué, bien à tort, à la regarder comme instituée régulièrement, après débat contradictoire entre la corporation et un petit nombre de dissidents, soutenus, encouragés par les pouvoirs publics. On a pris le parti de la considérer comme une sorte de transaction devenue nécessaire après une querelle de famille, transaction librement consentie, tout au moins postérieurement ratifiée par la nation entière; enfin, comme un coup de force,
faut jamais se lasser de les attaquer, de battre en brèche cette suprénialie qui est une insulte à la France, jusqu'à ce que l'indignation et le mépris public aient enfin pénétré le sanctuaire du pouA'oir pour en chasser ces débris d'un autre âge. Du reste on a la consolation de sentir que s'ils peuvent encore faire beaucoup de mal, briser beaucoup de carrières, tuer en germe beaucoup d'espérances précieuses, leur règne n'en touche pas moins à sa fin ; il ne leur sera pas donné de flétrir longtemps encore de leur souffle malfaisant l'avenir et le génie d'une jeunesse digne d'un meilleur sort ; la publicité fera justice de ces ébats du classicisme expirant, qui seraient si grotesques, s'ils n'étaient encore plus funestes ; les concours de Rome les tueront. »
1. Sur la lutte continuelle, pendant toute la durée de l'histoire dé France, de deux des principaux éléments ethniques de notre personnalité nationale, voir le chapitre II du livre II de ÏHistoiredu cardinal de Richelieu, par M. G. llanotaux. Consultez aussi la Question du latin, par Raoul Frary.
î96 l'école académique
amnistié bien vite par l'opinion publique, transformé ainsi en un simple degré d'un constant progrès en avant, en une modalité dernière d'un développement naturel. Trompé par la naïve confiance ou l'hypocrite perfidie ' des premiers fondateurs, séduit par l'éclat ou la correction du talent de la plupart des hommes qui s'y rattachaient, charmé par l'indiscutable supériorité professionnelle de tous ceux qui s'y rallièrent au moment où les principes nouveaux de la Renaissance avaient produit une première décomposition du vieux style héréditaire des peuples de l'Occident, abusé par les habiles considérants tirés de la vanité surexcitée des artistes, on a passé trop facilement condamnation sur un malhenr irréparable : à savoir l'ingérence des pouvoirs politiques dans la direction de l'esthétique de la France, dans la détermination d'un idéal officiel, dans la définition d'une poétique légale, dans la formation d'une grammaire uniforme, rédigée par une coterie d'aristarques investis de pleins pouvoirs sur le goût public.
L'existence de tous les préliminaires dissimulés, de tous les p:odromes lointains, de toutes les lentes et secrètes préparations, de toutes les causes inavouées d'un ordre de choses qui mentait sur ses origines, échappa non seulement aux contemporains de l'institution royale, mais même, pendant le xix*" siècle, aux historiens de l'art. Nous avons tous plus ou moins accepté la légende de la naissance naturelle et presque spontanée de l'Académie, telle par exemple qu'après l'avoir reçue de diverses mains favorablement prévenues, Pidanzat de Mairobert l'a fixée dans VEspion anglois -, malgré la cynique et ordinaire indépendance de l'ouvrage dont je viens de citer quelques lignes. L'Académie, plus heureuse que son fondateur Colberl, était parvenue à duper tout le monde sur sa généalogie. On l'a prise pour la fille légitime de l'art français. Rien de moins vrai. Elle était avant tout, non pas la restauration, l'épuration, la consécration d'un régime immédiatement antérieur, primitif, traditionnel et légal, mais, au contraire, une révolution, ou bien
1. Ce mol est suffisamment justifié par l'esprit dans lequel ont été rédi};é£ les Mémoires pour servir à rhistoire de l'Acidémie royale de peinture et de sculpture, pamphlet venimeux élaboré pendant quatre-vingts ans par plusieurs générations d'académiciens.
2. Espion anglois, 1783, t. VII, p. 72. Passage réimprimé dans la Revue universelle des arts, t. XIX, p. 177 et suiv.
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l'achèvement, le couronnement d'une révolution commencée avant elle. On n'a pas senti que, loin de sortir du jeu régulier des institutions qui depuis le moyen âge présidaient au fonctionnement de l'art français, elle était presque exclusivement le résultat d'un événement anormal, la conséquence d'une violation de la loi et de l'économie de ces institutions. On n'a pas remarqué que cet événement coïncide avec la fin du vieux monde économique, politique, social, intellectuel de la France, avec le commencement d'une psychologie factice, créée par l'administration royale, et avec l'organisation nouvelle décrétée par la monarchie des Bourbons. On n'a pas senti qu'après s'être développée jusque là librement et parallèlement à la société du moyen âge, fondée sur le principe de l'individualisme ethnique et géographique, sur la fédération \ l'art revenait tout à coup, comme la société, au principe opposé de la centralisation, au système de gouvernement pratiqué jadis par l'Empire romain et remis rigoureusement en vigueur pendant le xvn'' siècle.
On n'a pas constaté que le fleuve, d'abord, ne pouvait pas remonter vers une source imaginaire dont il ne descendait pas -, ni couler ensuite, dans un sens différent, vers une mer qui ne l'appelait plus. En entravant par le barrage de l'Académie le cours régulier
1. Gabriel Hanolaux, Histoire du cardinal de Richelieu, t. I, p. 241 et suiv.
2. Voyez nos dilîcrcntes leçons à l'École du Louvre, sur les origines de l'Art jïothique. — J. P. Schniit, les Églises gothiques. Paris, 1837, p. 13, 14, 15, 16, 17, 18,19, 20, 29, 30, 31, 33, 34, 35, 36, 37, 38, 56, 57, 58, 59, 60, 72.
Thoré ("W. Burger) avait vu clair depuis longtemps : « On a appelé une Renaissance le grand mouvement rétrospectif qui. vers le xvi' siècle, un peu plus tôt, un peu plus tard, selon l'âge des divers peuples, ressuscita passionnément, dans toute l'Europe occidentale, l'antiquité gréco-romaine : Renaissance il est vrai, ou plutôt résurrection galvanique et purement artificielle d'un mort glorieux, qui se redressa hors du sépucre pour rappeler aux générations alors vivantes son génie et ses œuvres. Le moyen âge, au contraire, avait été une naissance... D'où vient-il, cet enfant terrible et presque sauvage? L'histoire prétend lui établir une généalogie romaine ; mais Rome ne fut point la mère du'moyen âge ; il serait mieux de dire qu'elle fut sa nourrice tout au plus. Non, le moj'en âge n'est pas de sang romain, il est de sang barbare... Le moyen âge, devenu grand, invente, en effet, un style absolument singulier. De quelle tradition s'inspirent ses artistes"? Quels sont ses modèles en poésie, en architecture, dans toutes les expressions de sa pensée intime ou de sa vie sociale ? Il n'imite personne ; il crée tout spontanément. Fond et forme, sa civilisation est plus autochtone qu'aucune autre. » Revue universelle des arts, 1855, t. I, p. 77.
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des choses, l'ordre providentiel de la marche de l'art, les politiques du xvii'' siècle purent tout au plus former un étang- et convertir à bref délai des eaux vives, ravies à leur écoulement et préalablement empoisonnées par d'impurs mélanges, en un marécage pestilentiel. Les latinistes auraient dû le savoir. On ne modifie pas radicalement l'aménagement orographique, le régime des eaux courantes, la culture traditionnelle d'un territoire géographique, sans s'exposer à créer des i^iaremmes ou des marais pontins. Après avoir été la plus féconde et la plus peuplée de la péninsule, la province italienne, oîi la Rome moderne languit encore dans sa fièvre plus de dix fois séculaire, est devenue un aride désert depuis que le moyen âge a substitué son système d'agriculture à celui des anciens habitants. L'introduction de la culture antique et italienne dans l'éducation de l'esprit septentrional et occidental a produit, en sens inverse, un effet analogue. Notre art européen meurt lentement et progressivement de la consomption paludéenne, depuis le xvn« siècle, c'est-à-dire, depuis que les académies nous ont importé et inoculé le régime de la malaria.
Même ignorance des causes pratiques que de la genèse théorique de l'Académie. L'histoire, aveuglée par la fumée du combat qui précéda l'établissement de l'Académie, ne comprit pas ce qui s'était passé pendant l'action. Elle ne révéla pas au prix de quelle alliance funeste, au prix de quel abandon de soi-même, au prix de quelle abdication de tout sentiment personnel et de tout héritage datavisme, l'art dissident, devenu 1 art unique, était parvenu à se créer un parti et avait acheté la victoire. Dans la direction commune des deux puissances coalisées pour détruire le vieux droit public de l'art, le régime du protectorat et du dualisme, fort habilement préféré au système de l'annexion pure et de la simple unification, ménagea la susceptibilité des artistes, masqua aux yeux des contemporains l'absorption du sentiment populaire au profit du pouvoir royal, et dissimula l'anéantissement progressif de cette force naturelle que l'art français représentait encore dans une mesure appréciable. Le cheval s'était vengé du cerf, et ne sentit pas du premier coup le frein ni l'aiguillon de son cavalier.
Mais cependant l'histoire aurait dû réfléchir; elle aurait dû se
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méfier; elle aurait dû examiner si cette crise intestine, événement insignifiant en apparence, ne possédait pas le secret de la grande métamorphose subie par lart occidental, et en particulier par l'art français, dans la première période des temps modernes. Regardons de plus près.
Tout avait fini chez nous par passer dans les mains a\ides de cette force à la l'ois tangible et secrète, force morale el force temporelle, qu'on appelle la royauté. Kl le avait reçu depuis bien des siècles la mission glorieuse de fonder la France à tout prix, et — le but justifiant les moyens — tous les ressorts de l'activité intellectuelle, tous les éléments de la vie nationale devenaient pour elle, bon gré, mal gré, des instruments utiles dans l'œuvre d'unité obstinément, je dirai presque aveuglément poursuivie. Les lettres elles-mêmes, c'est-à-dire la plus subtile et la plus insaisissable en apparence des manifestations de la pensée d'un peuple, les lettres n'avaient pas échappé à la domestication royale. L'enthousiasme si justifié et si honorable de François L"" pour les chefs-d'œuvre littéraires de lanliquité ressuseitée avait porté ce prince à faire de l'enseignement des langues et îles littératures anciennes une institution d'Etal, et à se poser en champion de la Renaissance. Depuis le règne des X'alois, l'ombre du Collège de France s'élève donc et grandit de plus en plus sur la colline Sainte-Geneviève. Le pays Latin, qui jusque là n'avait été, avec la Sorbonne, latin et grec que par la langue, devient latin et grec par la pensée. Qu'on l'approuve ou qu'on le regrette, il est impossible de méconnaître que, dès ce moment, les sources de l'inspiration nationale ne sont plus pures en France'. L'éducation littéraire devient de plus en plus païenne. L'humanisme transforme et débaptise l'àme de notre pays. La langue est altérée, sinon tout de suite dans sa lettre, au moins à brève échéance dans son esprit, et une littérature nouvelle et factice se forme, intelligible aux seuls nourissons des écoles royales du pays latin et des universités qui emboîtent le pas derrière celles-ci. Par celte initiative du roi, par le fait seul de l'intervention brusque et puissante de l'autorité publique dans le domaine littéraire et scientifique, voilà que les lettres françaises
1. ^'oyez le remarquable avant-props placé par M. Emile l'^affuet en tête de ses Études lilléraires sur le XVI' siècle. Paris, 189^. In-12.
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ont cessé d'être exclusiv^enient nationales et ne sont plus l'expression libre, complète et intégrale de la conscience ethnique du groupe humain dont elles interprètent la pensée. Les conséquences produites au xvn'' siècle par cet état île choses vous ont été exposées Tann.ée dernière. Le succès des Anciens sur les Modernes était assuré du jour où le roi était du côté des Anciens. La langue française se divise alors en deux branches : d'une part, langue et littérature des académiciens, des professeurs officiels et de leurs élèves, langue et littérature du Collège de France, de laSorbonne, des universités et des Jésuites, c'est-à-dire langue et littérature des docteurs et des bacheliers; d'autre part, langue et littérature, ou plutôt jargon, patois et grimoire d'avant l'invasion des idées latines et antiques, c'est-à-dire le vieil idiome ou la langue vulgaire du moyen âge, subdivisée en une infinité de dialectes correspondant aux provinces. Ce dernier idiome reste à l'usage exclusif des animaux à visage d'homme décrits par La Bruyère.
La société française est, dans ses rapports avec la littérature de son temps, coupée en deux. D'un côté, une élite qui a le mot de passe, le chilfre écrit, possède la clef d'un langage secret ; de l'autre, la majorité, le gros de la nation, pour qui ce langage est lettre morte. Le même fait s'était déjà produit au début de l'histoire du moyen âge et à la lin des temps romains '. Vous verrez tout à l'heure la même scission se manifester dans l'art. Au xvn'- siècle plus encore qu'au xvi'', et d'une façon beaucoup plus générale, le paganisme romain est pompeusement restauré pour le plaisir d'un cercle d'initiés. L'ère gallo-romaine relleurit dans les vieilles limites de la Gaule, comme si la France n'avait jamais existé. On parle, on écrit, on lit. on pense en latin dans tous les grands centres de l'ancienne province romaine ; et, si l'on n'est ni clerc, ni médecin, ni régent, on s'exprime tout au moins dans un français ennobli,
1. Voyez ce que dit M. Gaston Paris clans son livre sur la Littérature française au moyen âçfe. 188S, p. 11 et suiv. « C'est là un événement de grande importance, un fait capital, qui détruisit toute harmonie dans la production littéraire de cette époque : il sépara la nation en deux et fut doublement funeste, en soustrayant à la culture de la littérature nationale les esprits les plus distingués et les plus instruits, et en les emprisonnant dans une langue morte, étrangère au génie moderne, où une littérature immense et consacrée leur imposait ses idées et ses formes, et où il leur était à peu près impossible de développer queUiue originalité.
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expurgé, conventionnel, académique, qui ressemble le plus qu'il peut au latin. Une institution publique sera bientôt chargée de présider à la formation, à la régularisation, à la vulgarisation du langage élaboré par les savants et les hommes de lettres pensionnaires du roi, pratiqué par la noblesse et les classes dirigeantes, imposé par la royauté dans les actes publics. Ce sera la plus vieille de nos académies, dont les origines et les tendances latines et italiennes ne sont pas douteuses '. Au nom de certains principes de philosophie éclectique, elle inflige ainsi son contrôle à tout, non seulement à la pensée, mais encore à la forme de celle-ci, par le privilège de son dictionnaire. « L'Académie, dit Furetière, rejette tous les mots anciens qu'elle tient barbares et elle n'admet que ceux qui sont maintenant en usage, dignes d'entrer dans les poèmes, les opéras et les belles conversations ^ ».
Le génie national, ou tout au moins ce qui restait du génie national dans la vieille forme multiple du français du moyen âge, recule, traqué dans le fond des campagnes, où, farouche et iri'éductible d'abord, il va cacher la logique de ses idées, sa grammaire, son accent individuel et le trésor de ses traditions; mais pour combien de temps? Le sentiment public, aveuglé, se chargera de le détruire en le condamnant comme un dissident dangereux pour les intérêts et l'unité de la nouvelle patrie néo-latine, en le poursuivant comme un soldat réfractaire à notre embrigadement intellectuel dans l'armée romaine.
En moins d'un siècle, dans la plus petite école du dernier des villages de la France, on n'osera plus parler et écrire autrement qu'à l'Académie, et on rougira de ne pas savoir le faire. Au nom d'un patriotisme mal entendu, on reniera, on trahira une fois de plus la parole sortie de la bouche des ancêtres, la forme graphique.
J. La filiation italienne de l'Académie française est reconnue et proclamée par Voltaire dans le Dictionnaire philosophique, v° Académie, Œuvres complètes, t. XXXVII, p. 62. ].,'opinion qui fait sortir directement l'Académie française de l'Académie délia Crusca n'a jamais été contestée.
2. Recueil des factunis de Furetière contre quelques-uns de cette Académie, par Charles Asselineau. Paris, 1859, in-18, t. I, p. 16. Conf. ibidem, Introduction, p. XXXIV et XXXV. Sur l'inqualifiable conduite de l'Académie française et sur l'abus quelle fit de son privilège, voyez toute Vlntroduction de M. Asselineau et surtout les pages xliii, xliv, xlv, xlvi, xlvu, i,, li, etc.
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musicale, iatellecluelle, relativement très personnelle de leurpensée^ pour se rapprocher de plus près de l'idiome étranger devenu officiel, soi-disant idéal, à savoir du latin ou de la plus pure traduction du latin en langue vulgaire ^ ; cartel est le rôle ingrat auquel toute langue néo-latine est réduite par les régents du xvn*^ siècle, sous prétexte qu'au point de vue philologique elle n'est point une langue mère.
Nous expions cruellement, depuis le xvii* siècle, la faute commise par nos pères les Gaulois, quand, éblouis par la parole de leur vainqueur momentané, ils ont sacrifié à l'impitoyable et éternel exploiteur de la race humaine ^ l'instrument personnel et primitif qui servait à l'expression de leur pensée •'. Prêteur à taux usuraire de la langue latine, le génie latin, après s'être fait restituer son capital, est parvenu en outre à se faire adjuger le corps et l'âme de son emprunteur et à le transformer en esclave, grâce à la complicité d'un juge prévaricateur, son compère le droit romain, et à l'aide de trois témoins subornés et menteurs : la philosophie et la morale païennes '', la pédagogie française.
Tout ce que je viens de vous exposer n'est pas une digression inutile. Je me sers des résultats acquis, certains et évidents de l'histoire littéraire, pour vous préparer aux conclusions analogues que jai à vous présenter sur l'histoire de l'art, quoique l'art français n'ait pas eu les origines indiscutablement néo-latines de la langue française, et bien que l'attentat commis contre sa personnalité si nettement allirmée soit encore plus odieux et plus révoltant ^
1. Voyez Raoul Frary, la Queslion du latin, Paris, 1890, p. 228. « Parfois les mois de notre vieux langaj^e tirés de la source par le peuple en sont plus éloignés que les mots analogues employés aujourdliui. Si l'on compare le vocabulaire de Join\ille à celui de Bossuet, on trouverait peut-être que c'est ce dernier qui se ra])proclie le plus de Cicéron. »