‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 3)Chapitre 63 sur 93 · TREIZIÈME ET QUATORZIÈME LEÇONS · texte numérisé non relu

TREIZIÈME ET QUATORZIÈME LEÇONS

Mesdames, Messieurs,

La question des prédécesseurs français des artistes du xvii® siècle est en ce moment à l'ordre du jour. Je puis vous en fournir la preuve. Voici la lettre que j'ai reçue récemment d'un honorable correspondant de l'Institut :

« Je poursuis mes recherches sans beaucoup de succès sur une statue tombale, dont je vous ai fait voir la photographie et qui est cert?s loin des grandes qualités des bronzes de Germain Pilon, comme vous avez été l'un des premiers à le reconnaître, mais qui doit être d'un de ses imitateurs. Grâce à vos conseils, à vos avis et à la notice que vous avez eu la bonté de m'ofTrir, j'essaye de rédiger une noticette, qui s'est complétée par la visite que j'ai faite à un autre tombeau de Jean-Baptiste d'Ornano, fils du précédent, l'une des victimes de Richelieu, et qui est enterré à Aubenas (Ardèche). J'ai vu il y a deux mois ce dernier mausolée (mutilé comme le premier] et je suis également persuadé que les deux monuments, celui de Bordeaux et celui d' Aubenas, distants de 16 à 18 ans dans leur élévation, pourraient bien avoir la même origine.

« J'ai bien des notes, des appréciations, mais tout cela repose sur le vague ; je n'en suis qu'aux attributions supposées et je voudrais avoir une certitude. Quels sont, suivant vous, les élèves ou les imitateurs du grand Germain Pilon de 1610 à 1626? Son fils, Raphaël Pilon, a-t-il produit des œuvres de lui-même? Pierre Francheville, dit Francavilla, était-il vieux à l'époque que je cite? A Aubenas, la tradition met l'œuvre sur le compte d'un artiste de

Gênes. Connaissez-vous un statuaire de ce pays dans le sentiment du maître que vous connaissez si bien ? Tels sont, monsieur, les faits sur lesquels j'appelle votre bienveillante attention et vos lumières pour éclairer un peu lobscur chemin que je poursuis. »

Le cours que je professe ici depuis un mois et les cours qui suivront jusqu'aux vacances de Pâques sont la réponse à cette question.

Barthélémy Prieur^. — Mort à Paris le •22 ou le 23 octobre 161 1 . Elève, dit-on, de Germain Pilon. D'après Sauvai, il était huguenot, et protégé néanmoins par le connétable Anne de Montmorency. Cet artiste fut chargé d'exécuter le tombeau du connétable dans l'église de Montmorency et, dans l'église des Célestins de Paris, le monument funéraire pour la sépulture du cœur du même connétable. Le musée du Louvre possède de Barthélémy Prieur la statue en marbre d'Anne de Montmorency et de Madeleine de Savoie sa femme ; les fragments du monument funéraire du cœur d'Anne de Montmorency : une colonne en marbre blanc torse, ornée de pampres, de feuillages de chêne et d'olivier, surmontée d'un chapiteau composite. Trois statues en bronze sont posées l'une sur le devant de la colonne et les deux autres sur les côtés : la première'est la Paix, la seconde la Justice et la troisième l'Abondance. On a attribué à Prieur la statue de Claude-Catherine de Clermont, duchesse de Retz. Mais je la lui refuse. Je la trouve très pilonesque.

Le monument du cœur d'.Anne de Montmorency, autrefois aux Célestins de Paris, a eu la bonne fortune d'être décrit par Sauvai. Antiquités et Recherches de la ville de Paris, tome Lp- 460 : « Une colonne salomonique, c'est-à-dire à l'imitation de celle du temple de Salomon, par Barthélémy Prieur, sculpteur huguenot, que ce seigneur avait caché et sauvé du massacre de la Saint-Barthélémy, érigé à l'honneur d'Anne de Montmorency, connétable de France, tué à la bataille de Saint-Denis. La colonne torse, qui porte sur son chapiteau le cœur du connétable Anne de Montmorency, est de l'ordonnance de Jean Bullaiit et de la façon de Barthélemi. Elle

1. Sur Barthélémy Prieur voir la Renaissance de Léon Palustre, tome II. p. 30 etsuivantes, et jVoui'eiies archives de l'arl français,!" série, t. V, p. 151 etiOl.

semble un peu courte aux yeux de quelques critiques, mais dansson ordonnance, aux yeux des connaisseurs, très juste et très accomplie. C'est un morceau des plus beaux de Paris en son espèce. Cette manière de mausolée est si bien pensée qu'il ne se peut mieux. Les ornements en sont bien travaillés, fort doux et se détachent bien. A Montmorency, la sculpture de ce connétable est du même ■•■. »

Il résulte d'un texte publié par M. de Boislisle dans le tome III des Mémoires de la Société de V Histoire de Paris, que la colonne l'ut exécutée à Écouen et aux Célestins par Charles Bullant, neveu de Jean Bullant. On voit par là que Sauvai, dont le texte publié ne renvoie à rien, était cependant parfaitement renseigné. On peut en général se fier à Sauvai.

Les colonnes pour supporter le cœur étaient à la mode.

Charles IX avait fait ériger en 1562 un monument de cette nature dans l'église des Célestins. Le monument est aujourd'hui à Saint- Denis. Vous en trouverez la description complète dans Palustre. La colonne était accompagnée de petits enfants ou populos.

Du Sommerard, en 1881, quand il a su que je demandais pour le Louvre tous les détritus de Saint-Denis, s'est fait autoriser par la commission des monuments historiques à rapporter 12 voitures de sculptures de Saint-Denis au musée de Cluny. Dans le tas, il m'a ])i is le petit gamin en marbre, le populo, comme disent les comptes du xvi*^ siècle. Mais, comme fiche de consolation, il m'a laissé 7 charrettes de chefs-d'œuvre provenant de l'ancien Musée des monuments français "-.

D'où venait donc cette idée de la colonne? Elle venait du monument du cardinal de Bourbon.

Sur le tombeau du cardinal de Bourbon à Saint-Denis, voir un article de M. A. de Champeaux dans la Gazette des Beaux-Arts., '2^ période, année 1870, p. 92 et suivantes.

Christophe de Thou. — u Ce buste, dit M. Barbet de Jouy dans son Catalogue (1873, p. 89), provient du tombeau de de Thou qui était dans une chapelle de l'église Saint-André-des-Arts. G. Corro-

1. La colonne destinée à supporter le cœur d'Anne de Montmorency fut commandée à Prieur par Madeleine de Savoie en 1573.

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