LE CLASSICISME ET L'IDÉE RELIGIEUSE
Mesdames, Messieurs,
Je vous ai déjà expliqué que le clergé français du xvii^ siècle, imbu des idées romanistes, pénétré par les doctrines latinistes, avait une part énorme de responsabilité dans le bouleversement de la pensée esthétique chrétienne. Je veux aujourd'hui vous en apporter une démonstration documentaire.
Peu m'importe d'interrompre un instant l'ordre normal de nos études sur la sculpture à l'époque d'Henri IV. L'Ecole du Louvre n'est pas une école préparatoire à un baccalauréat. C'est une école où la vérité se cherche socraliquement et en toute indépendance d'allures.
Et d'ailleurs je ne sors pas du tout de mon sujet en exposant, d'après des textes, quelle était, en matière de sculpture, l'esthétique du commencement du xvii^ siècle.
Écoutez-moi attentivement. Je vais vous lire un texte curieux. En 1623, le 28 juin, l'archevêque de Bordeaux fit à Uzeste sa visite épiscopale, dont le procès-verbal nous est resté '. Il y est dit : « Et quant à l'image de Nostre Dame, nous l'avons trouvée fort mal sculpée [sic] et imagée, et partant désagréable et indécente ». (Archives de f archevêché, G. 637, fol. 245, v°). Et encore : « Et veu que l'image de Nostre Dame est mal taillée et difforme, ordonnons qu'on en fera une autre décente {Ibidem, pi. 253, v°). L'arche-
1. Uzeste et Clément V, par labbé Brun, Berchon et Brutails, Bordeaux, 1894, p. 157.
264 LE CLASSICISME ET l'idÉE RELIGIEUSE
vêque enjoignit également d'effacer, à cause de leur « difformité et indécence, les peintures qui sont contre la muraille du contre-autel de Taulel de sainte Radegonde » [Ihid]
Voilà du vandalisme épiscopal caractérisé. La sentence de proscription fut rendue par l'autorité ecclésiastique.
« La Révolution, dit très bien M. Rrutails, exécuta la sentence du cardinal François de Sourdis. Elle mit en pièces la statue de Notre-Dame, que M. l'abbé Brun a restaurée tout récemment. La tête et le globe de l'Enfant et la main droite de la Mère ont été refaits. »
La visite pastorale du 18 juin 1623, c'est l'esthétique française de tout un temps rédigée par un grand homme public, jouissant d'une très grande influence politique dans notre pays et d'une influence morale énorme, car c'était presque un saint, et, en tout cas» c'était le fidèle imitateur d'un saint dont la popularité fut immense : saint-Charles Borromée de Milan. François de Sourdis réglait ordinairement sa conduite, nous apprend Morère, sur celle de saint Charles Borromée, mort en I58S, canonisé en 16] 0, et comme lui, cardinal de Sainte-Praxède. C'est sans doute auprès du même saint qu'il avait été puiser les principes esthétiques qui avaient fermé son cœur au sentiment de l'art chrétien et gothique. On est, malgré soi, indigné quand on pense aux tristes doctrines académiques qui ont empêché les âmes respectives de deux grands saints de communier entre elles, à propos dart. Saint Charles Borromée et son imitateur le cardinal de Sourdis ne comprirent pas un mot à l'art de saint François d'Assise; ils le méprisaient et le proscrivaient.
^'ous avez sous les yeux la photographie de la Vierge d'Uzeste. Voilà la douce, la tranquille, la paisible, l'intime, la gracieuse et chaste image, qu'un saint archevêque de Bordeaux trouve difforme et indécente^ c'est-à-dire pas assez mondaine, pas assez riche, pas assez à la mode des jésuites.
Constatons d'abord quel a été l'idéal chrétien au moyen âge et encore aux premières heures de la Renaissance. Tant qu'on est resté pittoresquement et plastiquement chrétien, toute l'âme naïve et jeune du moyen âge se trouve et resplendit dans ses statues de la Vierge. Tout cela est profondément religieux, à force de n'avoir pas de prétention à s'imposer en dogme. Tout cela est profondé-
LE CLASSICISME ET l'idÉE RELIGIEUSE 265
ment touchant à force d'être sincère et naïf [La, Vierge et ivoire du Louvre, spécimen de la familiarité dans la composition). L'intimité et la sincérité, la naïveté des sentiments existe aussi bien en Italie qu'en France, même pendant la première Renaissance du XV* siècle qui, au point de vue moral, n'était que la continuation du moyen âge. L'Enfant Jésus n'a pas l'air de se douter qu'il est Dieu. Il s'ignore comme un enfant qu'il est.
Opposons ce sentiment exquis de naïveté à l'esprit académique. Regardez une œuvre exécutée par le Bernin (^projection). Voilà l'esthétique décente^ comme il faut ^ de saint Charles Borromée et du cardinal de Sourdis.
Qu'est-ce que c'est qu'une Sainte ^'^ierge au xvii^ siècle ? C'est une Diane à la Biche vêtue de long, c'est une statue, d'expression gréco-romaine, habillée d'un somptueux costume. J'aurais pu, comme type de la Vierge du xvii" siècle, vous faire voir quelques spécimens inférieurs de l'art de cette époque. Je fais mieux. Je vous présente un des plus nobles monuments du genre qui aient été sculptés au xvii*^ siècle. C'est la Vierge de Saint-Nizier à Lyon, sculptée par Coyzevox.
Remarquez le côté dramatique de l'œuvre de Coyzevox : La Vierge joue un rôle. Elle est sur la scène. Elle écoute les prières des fidèles : mais alors son visage devrait être ému, et comme s'il était ému, il perdrait de sa dignité, on lui donne le masque impassible. Et ce masque impassible contraste avec son attitude inquiète et tourmentée ; la Vierge n'appartient donc plus tout entière à son divin fils, quelle associe presque violemment à son intervention charitable.