‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 3)Chapitre 68 sur 93 · DIX-NEUVIÈME ET VINGTIEME LEÇONS · texte numérisé non relu

DIX-NEUVIÈME ET VINGTIEME LEÇONS

Après avoir résumé les traits principaux de la biographie de Guillaume Dupré, né en 1574, mort vers 1642, et rappelé qu'il fut un graveur en médailles et en pierres fines remarquables, Courajod s'exprima ainsi :

On savait que Dupré avait exercé la sculpture, mais on ne connaissait aucune de ses œuvres comme sculpteur, bien que Soulié eût consacré une notice au plâtre n° 869 du Musée de Versailles, qui reproduit un buste de lui.

C'est donc quelque chose de nouveau que la mise en lumière d'une sculpture de Dupré et que l'acquisition, pour le Louvre, de cette sculpture sur laquelle j'ai publié un article dans la Chronique des arts du 22 février 1890. Il s'agit du buste de Dominique de Vie, dit le capitaine Sarrette, mort le 14 août 1610.

Saisi révolutionnairement pendant la Terreur, le buste de Dominique de Vie arriva au musée des Petits-Augustins le 7 mai 1794, et son entrée fut ainsi consignée par Lenoir sous le n° 340 de son Journal : « Le 18 floréal an II, reçu du citoyen Gandat un buste en marbre blanc représentant Vie d'Ermenonville, sergent de bataille et compagnon d'armes du roi Henri IV, provenant de la commune d'Ermenonville. »

La pièce historique, recueillie par Lenoir, fut exposée par lui au Musée des monuments français, à partir de 1802, sous le n° 464, ainsi qu'on peut le constater dans les dilférentes éditions du Catalogue de ce musée, parues de 1802 à 1806.

A cette dernière époque, la possession d'un objet féodal n'étajt

plus compromettante pour personne. Le buste de Dominique de Vie fut réclamé par la famille de Girardin, héritière de la famille de Vie, propriétaire de la terre d'Ermenonville. Le ministre de l'intérieur ordonna la restitution, malgré la résistance de Lenoir.

Attribution du buste de Dominique de Vie à Dupré et discussion de cette attribution. — Nous avons ici, dans notre attribution au maître, la garantie d'une signature, ce qui est bien précieux. Mais ne l'eussions-nous pas, il n'aurait pas été difficile d'imputer avec confiance à Dupré la paternité de cette œuvre et d'arriver intrinsèquement à une conclusion identique. Il aurait suffi de comparer notre nouveau buste avec le beau et grand médaillon du chancelier Nicolas Brulart de Sillery, possédé déjà par le Louvre, signé et daté de 1613. La fermeté du travail, la tension du modelé, la finesse du dessin sont les mêmes. Le marbre a été sculpté avec le même charme, la même douceur, la même netteté sans excès de sécheresse, la même précision et, à la fois, le même relief estompé qu'une cire destinée à la fonte.

Pour qui analyse complètement et naïvement l'expression d'un objet d'art, impossible de ne pas s'écrier, en voyant le buste de Dominique de Vie : « V^oilà un ouvrage, dont la pensée première, traduite par une main experte, mais rivée à des procédés professionnels spéciaux, a dû être conçue comme pour l'exécution en bronze et dont le modèle original a dû être en cire. »

C'est bien là le travail d'un graveur en médailles et, étant donnée la date connue et forcée de 1610, le nom de Dupré se serait imposé avant tout autre à l'esprit d'un observateur consciencieux, même sans le concours de preuves matérielles.

D'autre part, Guillaume Dupré fut le sculpteur favori de Louis XIII, comme l'avait été Barthélémy Prieur, mort en 1611, et voici en outre encore une preuve qu'il a fait de la sculpture.

Mss. de Peiresc à la Bibliothèque de Carpentras, tome XLVII, f'' 623. " Devis dune sépulture fait par Mons'' du Pré, qui loge à la grande galerie du Louvre, pour l'envoier à Monsieur de Peiresc, à Paris.

Premièrement le corps de l'architecture sera de pierre de liais prinse aux carrières de Paris, le plus beau qui se pourra trouver, d]ordre ionique, de la hauteur de quinze pieds et demy et de dix

pieds de largeur, bien et d'ornement taillé. Plus sur Fabassement de ladite sépulture sera posé ung tombeau de marbre noir, de six pieds de longueur et de seize poulces de haulteur, avec les soutiens qui seront aussy de bronze lesquels seront dorés à feu d'or bruny; lequel tombeau est en ma disposition et est le plus beau que l'on sçauroit veoir. Item, sur led. tombeau sera posé ung pedestal de marbre de couleur^ laquelle on jugera estre le plus à propos, qui régnera le long du susdit tombeau, au milieu duquel sera appliqué ung masque de bronze aussi doré d'or bruny, de neuf poulces de largeur et cinq de haulteur. Plus sur ledit pedestal sera posé trois busts de marbre blanc faicts après le naturel ou plus grands si besoing est. Plus sur les piedestaulx du corps de l'architecture seront posées deux bases, de largeur d'ung pied et plus, et de haulteur quatre poulces et demy qui seront aussi de bronze. Item sur les dites bases seront posées deux figures de marbre blanc, représentant des femmes vestues de linges, en forme de termes de haulteur cinq pieds trois quarts chacune et d'un pied et demy de largeur. ,.,Item, entre les deux consoUes y aura ung chérubin de marbre blanc, au dessous de l'arquitrave, d'ung pied de grandeur. Item, sur l'avant fronton sera posé quatre petits enfants de grandeur de trois pieds ou environ chascun aussi de bronze...

Dupré était en rapports avec la cour pendant la jeunesse de Louis XIII.

Journal de Jean Héroard, tome I, p. 267. — Le 6 juin, mercredi à Fontainebleau. — Il (Louis XIII alors Dauphin) va à l'entrée ■de la galerie où il s'amuse à tirer en cire Descluseaux, pendant que le sieur Paulo le tire en cire: amusé jusques à trois heures et un •quart; goûté; il s'amuse, avec de la cire, à faire un visage, pendant que M. Dupré, statuaire du Roi, le tire, pour en faire une médaille; il fait tout ce qu'il faut faire et travaille fort dextrement, polit, fait les cheveux, perce les yeux, les oreilles, tout sur la trace grossière que M. Dupré lui en avait faite.

Le 7 juin, jeudi à Fontainebleau. — Il conteste contre M""® de Montglat, dit qu'il ne fera rien de ce qu'elle voudra, et là-dessus il est fouetté. — Il dit qu'il me veut prendre en cire, pendant que M. Dupré l'achèvera et qu'il me fera la barbe pointue comme une épingle ».

Journal de Jean Héroard, tome I, p. 267. — « Le 5 juin [1607], mardi, à Fontainebleau. — Le fils de ]\L de Saint-Luc, âgé de 4 ans, vient dire adieu au Dauphin ; je lui demande bas à l'oreille : Monsieur vous plaît-il pas de lui donner quelque chose ? — Oui. — Monsieur, quoi ? — Un cheval marin qui était de poterie. — Monsieur, vous plaît-il que je l'aille quérir? — Oui, mais ne prenez pas celui qui est cassé. Il y en avoit. Je lui porte l'entier; il le donne gracieusement ».

Journal de Jean Héroard^ tome \, p. 89. — « Le 21 ^septembre 1604j mardi. — Eveillé à 8 heures... A midi diné. — Mené au Roi et à la Reine qui alloient à la chasse ; ramené en la salle pour être retiré tout de son long, en terre de poterie, vêtu en enfant, les mains jointes, l'épée au côté, par Guillaume Dupi^é, natif de Sissones, près" de Laon. A trois heures 1/2, goûté; il donne la patience au statuaire tout ce qui se peut ».

Il faut ici insister sur l'intérêt que présente pour l'histoire de la sculpture du xvii'^ siècle l'étude de quelques-uns des produits céramiques, de ce qu'on appelle la suite de Palissy. Ces produits, quelque grossiers qu'ils puissent quelquefois paraître, n'en sont pas moins souvent l'écho de la pensée des plus grands artistes qui vivaient dans l'intimité de la famille royale, tant au Louvre qu'à Saint-Germain, mais surtout à Fontainebleau, résidence favorite de Henri IV.

Sous Henri I\' il y a eu véritablement en quelque sorte une nouvelle école de Fontainebleau, dans laquelle les éléments italiens, comme les Francini et les Giovanni Paolo. étaient mêlés aux éléments français.

Nous savons que l'atelier de Bernard Palissy, mort en 1590^ survécut à l'inventeur et au robuste artisan des Rustiques figulines, puisqu il existe un plat de la suite de Bernard Palissy, où Henri IV est représenté avec Marie de Médicis et avec Louis XIII, dauphin âgé alors de 5 à 6 ans. Nous savons, en outre, par le Journal d Héroard, qu'un atelier de poterie, fréquenté par la cour et surtout par le jeune dauphin, fils d'Henri IV, fonctionnait à Fontainebleau.

Tous ces faits furent remarqués et on en conclut qu'un certain

nombre de pièces de faïence, genre Palissy, étaient les produits de cet atelier et n'avaient été exécutées que sous Henri IV *

Les textes ci-dessus nous ont montré Dupré exécutant une statuette de Louis XIII dauphin, destinée à être cuite dans cette poterie. Tout à l'heure je vais vous montrer une statue équestre qui pourrait avoir eu une origine aussi illustre.

La statue de Loufs XIII, en faïence de Fontainebleau de la suite de Bernard Palissy, a passé par la collection Dupont-Auberville.

On lit dans le Bulletin de la. Société des Antiquaires de France, année 1885, p. 162 : « M. Saglio présente une faïence acquise pour le musée du Louvre, à la vente de la collection Dupont-Auberville, et représentant une statuette équestre de Louis XIII dans sa jeunesse ; il s'en trouve un fac-similé dans le catalogue de la vente. M. Gourajod dit que cet objet a pu être fabriqué pour servir de jouet au royal enfant; dans le Journal du médecin Hérouard, il est question de ses jeux à la date du 16 mars 1605; dans un autre passage il est dit qu'on le mène à la fabrique de poterie. »

Remarquez la ressemblance du petit nez court et des joues bouffies dans la médaille de Dupré avec les points similaires dans la statuette de terre cuite.

Nous savons d'ailleurs qu'il a existé des statuettes équestres de Louis XIII, quand il était dauphin, statuettes exécutées par les artistes de l'entourage de Henri IV.

En 1608, Pierre de P^rancheville, nous apprend M. Mùntz dans les Archives des Arts (Paris, 1890, in-8°, p. 78 et 79), travailla à un modèle de statuette du Dauphin. M. Mùntz croit pouvoir identifier ce modèle avec une statuette équestre conservée au musée national de Florence et regardée à tort, suivant lui, comme le portrait du roi d'Espagne, Philippe IV, et comme une œuvre de Pietro Tacca.

La franchise, la sincérité et la naïveté du travail et de l'expression dans la statuette en terre cuite, passée du cabinet Dupont- Auberville au musée du Louvre, m'empêchent de songer à rapprocher cette statuette du modèle de Francheville, signalé par M. Mùntz.

1. Voir sur la question les articles de Gourajod dans la Gazette des Beaux- Arts. 1890. p. 395 et suiv.

272 GUILLAUME DUPRE, STATUAIRE

Je crois Tœuvre d'inspiration absolument française, comme la Nourrice et le Petit TamJ)our.

Guillaume Dupré dont la vie se meut approximativement entre les dates de 1574 et de 1642 est un des principaux traits d'union entre le xvi^ et le xvii* siècle, tout autant et plus peut-être que Barthélémy Prieur.

En outre, il y a lieu d'insister sur le côté xv^ siècle de son œuvre et de faire certains rapprochements. En face de certaines médailles de Dupré, je dirais : c'est du Pisanello et du Ghiberli, un peu moins frais, un peu moins jeune, un peu moins gras, un peu plus sûr de lui. Cette pensée pourrait être g'énéralisée et expliquée. — Comparer les revers des médailles de Dupré avec les revers des médailles du xv* siècle.

Guillaume Dupré est digne d'avoir un historien définitif. Quoiqu'il arrive, j'ai conscience que l'école du Louvre aura apporté une bonne part contributive, facilement appréciable, à l'œuvre de reconnaissance que la France doit à ce grand artiste.

Courajod consacra la dernière partie de la leçon à l'élude de quelques médailles d'Abraham Dupré, un des fils de Guillaume, né en ICOt. II ajouta quelques mots sur les Danfrie et Nicolas Guyot.

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