‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 3)Chapitre 84 sur 93 · Traduite en latin en 1532, en français en · texte numérisé non relu

Traduite en latin en 1532, en français en

D'elle seule sortent, selon lui, les sources de la beauté, sources que Dieu V a mises. A plusieurs reprises, Durer recommande de reproduire soigneusement les caractères que le Créateur a donnés à la nature, de ne rien retrancher des données fournies par elle, et de ne rien v ajouter qui soit incompatible avec ses renseignements. Il exhorte surtout à ne pas dépasser les limites établies au sein de la nature. « Que chacun se garde bien de faire quelque chose d'impossible, quelque chose que la nature ue saurait soulFrir, à moins quil ne veuille donner des formes sensibles aux illusions d'un songe, entreprise où l'on peut confondre toutes les sortes de créatures. < Comme la beauté tout entière est contenue dans la nature, la grande difficulté pour les forces bornées de l'homme consiste à reconnaître ce qui est beau et à le rendre au moyeu de l'image. Ce n'est pas une petite tâche que de faire un grand nombre de figures humaines différentes les unes des autres; la difformité cherche toujours à se glisser dans nos œuvres. Tu ne peux pas emprunter à un seul homme les éléments dune belle image, car il n'y a pas d'homme sur la terre qui réunisse en lui la beauté parfaite ; l'homme pourrait toujours être encore beaucoup plus beau. Il n'y a pas non plus d'homme sur la terre qui soit capable de dire d'une manière définitive comment pourrait être la plus belle forme humaine. Personne, excepté Dieu, ne le sait ». « Celui à qui Dieu l'a révélé le saura aussi, ajoute plus tard Durer. La vérité seule renferme ce qui pourrait constituer les formes et les pro])ortions les plus belles de l'Homme. »

Albert Durer est un Allemand. Comment va-t-il voir la nature, même au point de vue géoniétri<jue ? En Allemand; il est hanté par un certain type du modèle féminin, ayant à la fois le caractère de l'esthétique nationale allemande et le caractère personnel de l'art de Durer lui-même, type à la fois national et individuel.

S'il y a une part légitime de mathématiques dans l'œuvre d'Albert Diirer, l'âme allemande va réchaufï'er, animer la froide esquisse, la carcasse géométrique, le squelette mathématique.

Un mystère s'accomplit par l'effet de ce que Durer appelle le Trésor mi/slérienx du Cœur de Vartisle. Les contours s'arrondissent ; la poitrine se soulève dans un mouvement rythmé ; le pouls bat ; le sang circule vermeil et chaud dans un corps ((ui vibre et frissonne du plaisir de la vie.

Voilà ce que peut faire l'art moderne quand il souHle sur des éléments qui contiennent le germe de la vie.

Rien d'organisé, rien d'organique ne naît de la Mort.

Qu'a produit l'haleine glacée des académies latines, qui s'épuise depuis plus de deux cents ans à souffler sur les os blanchis de toutes les Diane à la. Biche et de toutes les Vénus de Médicis et autres? Le marbre ne s'est plus réchauifé.

La Nature, la chair, le nu sans coquetterie, sans maquillage, sans supercherie, sans corrections, le nu se rencontre dans toute sa crudité et toute sa naïveté. Cela est la caractéristique de lart allemand. Et cela devient évident quand on compare le schéma des proportions de ri"]cole allemande au schéma des proportions de l'I^xole française, surtout dans la doctrine académique.

Ne dites pas que cet art est matérialiste. Ce n est pas vrai. Il est sincère : voilà tout.

Je vous montrerai que lart hollandais est le plus idéaliste, le plus spiritualiste de tous les arts.

Diirer, malgré les apparences contradictoires ou malgré les faux jugements de ceux qui ne comprennent pas l'essence de l'esprit germanique. Durer a été un idéaliste convaincu. Il pressent des figures beaucoup plus belles que celles qu'il est capable d'exécuter, et il en rêve : » Ah ! que de fois en dormant, s'écrie-t-il, que de fois je vois de grandes œuvres d'art et d'excellentes choses ! Jamais rien de pareil ne se présente à moi quand je suis éveillé, et, dès que le sommeil me quitte, je perds le souvenir de ce que j'ai vu. » Durer ne s'imagine pas non plus que nous puissions arriver jamais à la pleine connaissance de la vérité, et il écrit au sujet des proportions du corps humain : u II me semble impossible d'ajouter foi aux paroles de ceux qui prétendent indiquer les meilleures proportions de la figure humaine. Le mensonge est au fond de nos connaissances, et les ténèbres nous enveloppent si impitoyablement que, même en tâtonnant, nous nous trompons à chaque instant. »

Mais cela ne le décourage pas. .\ ses yeux, les efforts tentés pour atteindre la vérité sont des actes qui honorent la nature humaine, et il repousse avec indignation l'idée de renoncer à ces efForts.

Kn cela. Diirer est vraiment le champion de l'art chrétien, de l'art moderne. Il ci-oit à l'avenir. Il espère. Il attend. Il croit; il pleure et il prie.

« Je ne sais pas ce qu'est la beauté absolue, dit Diirer, quoique maints objets nous en présentent les éléments. Quand nous voulons la mettre dans une de nos œuvres, nous avons bien de la peine ; il faut recueillir au loin des indications et consulter particulièrement toutes les parties de la figure humaine, vue de face et de dos. 11 arrive souvent que l'on examine deux ou trois cents hommes, pour trouver tout au plus une ou deux belles choses à utiliser. 11 est donc nécessaire, lorsque tu veux composer une figure correcte, d'emprunter à quelques-uns la tête et à d'autres la poitrine, les bras, les jambes, les mains, les pieds, etc. »

C'est là du pur écleclisme d'après nature — sans aucune préoccupation du dogmatisme ni du pédantisme antiques. Finalement, Durer se borne à la mesure indiquée par le goût général : « P]ntre le trop et le trop peu, il y a un juste milieu que je te conseille de réaliser dans toutes tes œuvres. Le critérium de la beauté doit être semblable à celui de la justice. Ce que tout le monde trouve juste, nous le regardons comme juste; de même, ce que tout le monde trouve beau, nous le regardons comme beau, et nous nous appliquons à le représenter ».

C'est donc à une conception purement historique de l'idée du beau que Durer serait arrivé d'assez bonne heure et, malgré les nombreuses méditations auxquelles il se livra dans la suite, malgré les écrits qu'il composa plus tard, il n'a pas été au delà.

.Aucun dogmatisme tiré d'un prétendu canon supérieur à tout. Aucune tyrannie du Modèle antique. Heureusement l'art antique pour Durer n'a pas d'autre valeur qu'une valeur historique. L'art antique n'est pas l'unique détenteur d'une esthétique universelle et absolue. La maxime de Durer revient à ceci ; Lart d'un peuple se forme comme son droit, et le beau, de même que le bien, n'est pas le produit de la raison d'un seul, mais celui d'une longue série et d'un riche ensemble de forces actives

Albert Durer a connu et admiré 1 antique, mais seulement en théorie et en histoire.

(i La vie dans la nature conlirme la véi'ité de ce que j'avance; regarde donc attentivement la nature, dirige-toi d'après elle et ne t'en écarte pas, pensant que tu trouveras mieux par toi-même. Ce serait, en effet, une illusion. L'art est vraiment caché dans la nature. »

Albert Durer devant lopiiiioii académique. — Cela fait bien comprendre l'opposition de Testliétique de l'art moderne à Testhétique de l'art académique.

La Caricature dans Durer. Comparer avec Léonard de Vinci et même avec Hojjarth. Cette déformation est très légitime ; ce qui nest pas légitime, c'est la tète grimacée et les expressions de Le Brun, qui sont des décoctions de Raphaël et de Jules Romain.

Profondeur, intensité et importance de la pensée d'Albert Durer, le grand théoricien de la nature, après Léonard de Vinci.

En 1649, quand un académicien, Hilaire Pader, de Toulouse, veut publier en français une partie de l'œuvre de Lomaz/o, Pader subit encore, malgré lui, inconsciemment, l'influence de l'œuvre d'Albert Diirer.

Il nomme le grand Albert, s'inspire de lui à propos des proportions de la forme humaine el lui dérobe la plus grande partie de l'illustration de \a Symétrie du corps humain.

Ainsi, en 1649, deux ans avant l'apparition du Traité de la peinture de Léonard avec les dessins du Poussin, en français et en italien, à la date de 1651, en 1649 — je le répète — le monde n'est pas encore complètement perverti.

La doctrine écrite ne rendait pas encore obligatoire la consultation exclusive des modèles de la statuaire antique pour la construction du corps humain.

Mais voici maintenant : ce qu'un porte-parole de Vacadémisme, Bernard Du Puy du Grez, disait dans son traité de la peinture, en 1700 :

<( Je crois que nous devons placer Albert Durer de Nuremberg après Léon-Bapliste (Alberti). Il écrivit, je ne sais si ce fut en latin, sur les diverses proportions du corps humain, et donna plusieurs méthodes pour en donner les dimensions avec une exactitude inconcevable, qui pourtant le rend obscur par la prodigieuse quantité de lignes dont il se sert. Peut-être avait-il écrit en allemand, et qu'un autre tourna en latin son ouvrage (notre homme n'était pas fort en bibliographie). Mais son siècle et la nouveauté de sa matière ne lui permettaient pas d'être tout à fait intelligible ». Quel euphémisme délicat !

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