DIX-SEPTIÈME ET DIX-HUITIÈME LEÇONS
BOUGHARDON ET L'ACADÉMISME
Mesdames, Messieurs,
Nous achèverons aujourd'hui l'examen rapide du double mouvement suivi par l'art français au xvin'' siècle, et aussi dans la première moitié du xix*^ .
D'une part, la résistance du tempérament français et les instincts de l'art clirétien et moderne ; — d'autre part, le développement de la méthode académique, par la péda^^ogie classique et par la pédagogie des écoles italiennes.
Le talent d'un artiste, Edme Bouchardon, va me servir à vous faire sentir les vices de l'éducation académique.
La première chose qu'on faisait faire aux malheureux pensionnaires de l'Ecole de i^rance à Rome, c'était de dessiner d'après l'antique. Vous connaissez l'inaltérable règlement. Bouchardon arrive à Rome en 1723. Immédiatement, on le jette sur la sculpture antique et on lui en impose l'étude obligatoire.
Le directeur de l'Ecole de F'rance à Rome, Poërson , écrit, le 2 novembre 1723, au duc d'Antin : « Les nouveaux élèves... ont dessiné des ligures antiques avec assez de bon goût, tant les sculpteurs que les peintres. »
La preuve matérielle existe : " Le Louvre possède vingt-cinq dessins de Bouchardon, d'après le Laocoon, \ Apollon du Belvédère, la Flore et YHercule Farnèse. »
Ce n'est pas tout : le duc d'Antin, vrai représentant de l'Académie, ordonnait d'atteler toute l'I'-cole française à la copie frénétique
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de Raphaël. Dès le mois de mars 1724, Bouchardoii et ses camarades Xatoire, Delobel et Lambert-Siirisbert Adam, étaient installés dans les salles du \'atican, pour y dessiner d'après Raphaël. La mort de Poërson. arrivée le 2 septembre 1725, permit à \ leughels, devenu directeur, de donner une plus vive impulsion à la direction des études. « Nous constatons qu'en 1 7"26, les élèves faisaient encore des copies d'après Raphaël, au Vatican, dit M. Roserot. Raphaël est, en effet, l'un de ceux que Bouchardon paraît avoir le plus -étudiés, si l'on en juge par le grand nombre de ses dessins d'après ce maître, qui sont conservés au Louvre, comparé au chiffre des dessins faits d'après d'autres maîtres, presque tous italiens. Il y en a cinquante-cinq d'après Raphaël ; viennent ensuite le Dominiquin (quarante-quatre . Carlo Maratta treize), Lanfranco (^dix), Guido Reni et Annibal Carrache chacun neuf^, Pietro de Cortone, Ciro Ferri et Romanelli (chacun trois , Polydore de (]aravage, le Bourguignon (chacun deux . le Guerchin, le Poussin Sacchi chacun un^i.
« Pour l'étude des sculptures, quinze dessins sont tirés des (tuvres du Cavalier Bernin, tlix de François Flamand, cinq <le l'Algarde. deux de Michel-Ange, un du Puget.
« Les éléments de cette slatistique, dit encore très judicieusement ^L Roserot, sont peut-èlre insuffisants ; il n'est pas certain que le Musée du Louvre possède tons les dessins faits par Bouchardon d'après les chefs-d'œuvre d'Italie; cependant Caylus, qui avait vu ces études avant leur dispersion, affirme que Raphaël et le Dominiquin en furent le principal objet. En tout cas, on peut dire que. pendant son séjour à Rome, Bouchardon n'a guère étudié que les maîtres italiens ; c'était d'ailleurs pour cela qu'on l'y avait envoyé, et, de fait, "il ne pouvait pas en être autrement. »
Ecoutez cet aveu. Bouchardon écrit à son frère : " .le m'exerce de temps en temps le génie, à faire des esquisses en dessin et en terre dans le goût de ce pays-ci, autant (jue je le puis. »
Autres preuves de l'intîuence de lantique ressentie par Bouchardon [Staliie nue du prince de Waldeck). Il y a deux dessins au Louvre, représentant le projet de statue du prince de \\'aldeck.. Ils ont appartenu tous deux à Mariette, qui écrit sur ces dessins les deux légendes suivantes : Principis a Waldeck slatuam de mar-
BOUCIIARDON ET L ACADEMISME
more clucturufi, sic ne exercebat ad opiis nunqaam explelum. Autre lé^^ende : Principis a Waldeck efjfiç/iern expressurus, duiu Homœ degerel, ejiis posilionem ad viviim delineabal.
Alliance de deux idées contradictoires : la Nudité dite héroïque, sans sincérité dans ces dessins, et le portrait d'un homme historique. Le premier dessin est un dessin au crayon noir et représente le prince debout, de profil, tourné à gauche, presque nu, chaussé de la solea. Une draperie jetée nég-ligemment en travers du corps est soutenue par le bras gauche, qui tient un salire. La main droite est portée en avant, appuyée sur un casque.
Heureusement l'éducation ne put pas triompher de l'énergique tempérament de Bouchardon. Les professeurs altérèrent lame de leur disciple, mais ne la supprimèrent pas.
Bouchardon fait comme Albert Diirer ; en face de la nature, il oublie tous les faux principes. Il est ému et il devient sincèi-e.
Comparer le sentiment de la nature chez Bouchardon, en l'opposant au sentiment d'Ligres et des modernes.
Sur Bouchardon, voir les Mémoires inédits de .\ icolas Cochin, p. "27 et suivantes. Cochin dit : u II est certain qu'à beaucoup d'égards, M. Bouchardon était supérieur à Michel-René Slodtz, surtout pour la science des formes correctes de la nature ; d'ailleurs, il avait moins de manière.; enfin c'était un plus grand sculpteur, mais Slodtz avait plus de grâce dans sa composition, plus de noblesse et de richesses dans ses ajustements; il drapait aussi bien, et exécutait beaucoup plus délicatement ses draperies. »
L'Amour de Bouchardon. Sur cette statue, consulter les Archives de r art français, 1862, t. I, p. 162 et suivantes.
» Lorsque la ligure de \x\mour par M. Bouchardon fui achevée, (dit Cochin dans ses Mémoires, p. 88) etc.. et c'est véritablement un chef-d'œuvre... ce qu'il y eut de singulier, c'est que cette figure ne fît point fortune à la cour. Placée au milieu du salon d'Hercule à Versailles, elle attira la critique de toutes les petites maîtresses et de tous les talons rouges. La cour donna dans cette occasion une belle preuve de son ignorance et de son peu de goust dans les arts. Quoy, c'est là l'.Amour, disait-on, c'est donc l'Amour portefaix ; mais cela n'est pas du tout agréable. Le temps même n'en fît pas revenir;
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et, comme c'est la voix des jolies femmes qui décide de tout dans ce pays-là, et qu'elles n'y trouvaient point un freluquet musqué comme elles les aiment, tant fut discouru et critiqué qu'il fallut l'ôter de là, malgré les artistes qui en disaient merveille, mais qu'on regarda comme des imbécilles. »
Ce que je viens de vous lire est du Gochin textuel et authentique.
Vous auriez pu croire que votre professeur improvisait. Détrompez-vous. «Te trouve ici l'occasion de justifier la liberté ordinaire de ma parole.
<( M. Bouchardon(ditCochin dans ses Mémoires, p. 85j a été certainement le plus graud sculpteur et le meilleur dessinateur de son siècle. On lui a l'obligation d'avoir ramené le goust simple et noble de l'antique; véritablement la sculpture s'en éloignait trop et se serait encore plus écartée par le goust maniéré des frères Adam. »
Le xvin*^ siècle n'a loué et admiré dans Bouchardon que ce qui était le moins recommandable : la morsure de l'Académie et de l'antique sur son génie.
Les académiciens (pur sang) lui préféraient les Slodtz. Caylus faisait seul exception, mais il n'avait rien compris au mérite de Bouchardon et l'admirait comme un lidéle et exclusif sectateur de l'antique.
Je vous ai dit l'autre jour ' que lîouchardon s'était imposé par sou génie, mais que la véritable nature de son talent, qui est naturaliste, avait été méconnue par ses contemporains. Il n'a pas mieux été compris de la postérité.
Par exemple je ne souscris pas du tout à l'opinion émise par mon ami M. Louis Gonse, quand il dit de la statue de V Amour que nous avons analysée le dernier mercredi du mois de mars :
<i Bouchardon n'y pouvait mettre la chaleur qui manquait à son âme; mais tout ce qui s'apprend par l'étude s'y trouve amalgamé à la perfection. Le modèle de la figure est d'ailleurs charmant, le dessin est congrueiità l'idée et la manœuvre du marbre est conduite à ravir.
K Ce qui manquait à Lemoyne et à Slodtz, ajoute-t-il, le correct
1 . Cette leçon doit être une des nombreuses leçons faites au Musée du Louvre devant les monuments, et où Courajod impi'ovisait presque toujours.
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et pondéré Bouchardon l'avait en trop. Il avait ce calme, cette mesure, cette distinction qui plaisait à la commune moyenne. »
Je ne le crois pas. Vous savez, par des textes que je vous ai cités, qu'il ne plaisait pas à la commune moyenne ni aux petites maîtresses, ni aux talons rouges de Versailles.
Vous savez, par la vue de ses dessins, qu'il n'était pas de coeur avec l'Académie, qu'il était au contraire un fervent adepte du naturalisme français, de la tradition du moyen âge gothique.
Je vous ai dit que Bouchardon, le crayon à la main, professait la théorie gothique et moderne d'Albert Diirer.
Opposer le goût du nu académique et maniéré an nu de Bouchardon.
La statue de Louis XV avait été reproduite dans une réduction en bronze tirée à plusieurs exemplaires. J'en connais actuellement deux. L'un à Versailles; l'autre au Louvre.
Un de ces exemplaires avait été chassé du Louvre à la Révolution et envoyé au bureau de vente de la Pue de Beaune. N'ayant pas trouvé d'amateur, il fit partie du musée des Monuments français. A côté de ces spécimens de l'œuvre achevée, il y a au Louvre 309 esquisses pour la statue, qui se décomposent de la manière suivante : 77 études anatomiques du cheval, 189 études du cheval, » tant dans son entier que dans les diverses parties; 43 études du nu pour les Cariatides ou \'ertus placées aux quatre angles du piédestal. C'est là qu'éclate le réalisme admirable de Bouchardon.
Sur l'état d'avancement où étaient les figures du piédestal de la statue de Louis XV, \oir les Mémoires de Cochin, p. iO'2.
" Après la mort de M. Bouchardon, Pigalle, étant chargé définir cet ouvrage, fit appeler plusieurs artistes de l'Académie, pour qu'il fut décidé s'il était vray, comme prétendoient les fanatiques adorateurs de ^L Bouchardon, que les quatre ligures du piédestal, qui étaient telles que Bnstel les avoit faites, et où M. Bouchardon n'avait pas encore louché, étaient, en eiïet, assez failles et assez bien, pour qu'en se contentant simplement de finir les tètes et les mains ébauchées, on pût les fondre sur ce modèle. Il n'y eut qu'une voix de tous les artistes capables d'en juger. Il fut décidé que le modèle était à remanier et à corriger partout. »