‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 4)Chapitre 15 sur 124 · Art dé bâtir chez les Romûins^ p · texte numérisé non relu

Art dé bâtir chez les Romûins^ p

nom de Romain, jadis si recherché, devint une injure et que le peuple, lassé par la lâcheté de ceux qui l'exploitaient sans parvenir à le protéger et à le défendre, finit par- faire cause commune avec les Barbares.

J'insiste beaucoup sur tous ces faits. Messieurs, pour vous faire comprendre que, si Fart romain a régné incontestablement dans les Gaules, il n'y a jamais été l'expression sincère du sentiment national, ni l'image complète et intégrale de l'esprit de la nation prise dans son ensemble. Ce serait se tromper que de juger l'état d'esprit de la nation gauloise sur les renseignements fournis par la littérature gallo-romaine et par l'art gallo-romain. Ces deux branches de l'activité intellectuelle ne furent cultivées sous la forme galloromaine que par certaines classes privilégiées et ne reflètent, pendant plus de trois cents ans, que la pensée d'une minorité temporairement maîtresse du pays en vertu de l'organisation sociale.

Les masses populaires restèrent profondément étrangères à l'art romain, aussi étrangères sans doute qu'elles le s.ont aujourd'hui à certains de nos arts cultivés en serre chaude dans certains milieux mondains ou académiques. L'art gallo-romain fut uniquement un art d'état-major social. Son esprit ne pénétra pas dans l'armée des citoyens. Et tout disparut avec l'état major. Le peuple supporta Tart gallo-romain comme il avait supporté tout le reste; mais il ne s'y rallia pas. 11 resta en dehors du mouvement factice et superficiel créé par les classes privilégiées.

Si le peuple s'était sincèrement associé par son esprit à l'art gallo-romain, notre art serait devenu et resté latin, comme notre langue est restée latine, parce que le peuple avait consenti à l'adopter dès le début.

En effet, un sentiment n'a chance de demeurer éternellement -chez un peuple que s'il parvient à pénétrer les couches profondes de ce peuple.

Que nos arts modernes profitent de la double leçon fournie par la langue française et par l'art gallo-romain! Nous parlons encore actuellement une langue néo-latine, parce que la bouche du peuple a consenti à la parler, il y a près de deux mille ans. Le moyen âge a créé et pratiqué l'art gothique, Vart septentrional^ parce que, il y a deux mille ans, le peuple, fidèle à la voix du sang, a refusé de subir

l^'arl latin el n'a jamais cessé à toules les époques de se dcsintéresser de ses manifestations, appréciées seulement d*une minorité oppressive et séparatiste. Avis à Tart contemporain français! Il deviendra national et populaire ou, lui aussi, ne sera bientôt plus qu'une langue morte, le dialecte cryptographique de quelques initiés, le pâle et aristocratique héritier de Tart gallo-romain.

Dans notre réunion de mercredi dernier nous avons vu combien Faciion de Rome avait été grande. Examinons aujourd'hui comment et par quels moyens cette action s*exerça.

M Les Romains, dit Tabbé Cochet [Normandie souterraine, 2® éd. 1855, p. 55,) apportèrent tout avec eux dans la Gaule : architectes, sculpteurs, peintres, mosaïstes, graveurs, potiers, verriers et écrivains. Des légions ouvrières suivaient les légions armées; et ce sont les noms de ces artistes latins que nous lisons au fond des vases, sur le liane des terrines, sous Tanse des amphores, sur le cachet des marchands et sur la pierre des tombeaux. » Oui, c'est vrai.

Au début, dans la Gaule pénétrée par Tesprit de Rome (et tout d'abord dans la Gaule du Sud), tout dut être à la romaine. Œuvres d'arts et artistes étaient directement apportés par Tltalie. Ce ne fut que plus tard, quand des apprentis gaulois eurent pu se former dans les ateliers importés par les vainqueurs, que les instincts nationaux revendiquèrent quelques-uns de leurs droits et parvinrent à se manifester sous les mains nationales timidement initiées. De là les signes et ornements signalés sur les pierres des musées de Poitiers. De là les signes en S, les Svastika, les enroulements el spirales remarqués sur quelques statuettes de divers musées. Vous en avez vu des photographies. Je n'ai pas à y revenir.

Mais, en somme, l'art de la sculpture gallo-romaine fut un art essentiellement romain, à peu près uniquement latin, non seulement d'inspiration, mais fort souvent encore d'exécution.

La colonne était la colonne gréco-latine. Le chapiteau était le chapiteau corinthien ou ionique ou composite de la décadence, sauf les exceptions heureuses dont je vous ai montré quelques exemples.

En sculpture comme en architecture, la main-d'œuvre était nécessairement romaine quand elle était le produit de l'importation cl qu'elle émanait de la capitale du monde cl du chef-lieu de son

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industrie. Elle demeura romaine longtemps encore par les succulrsales qu'elle dut fonder dans les Gaules, près des carrières, près des mines, près des gisements de matières premières.

En Italie, d'où il fut importé, Tart de bâtir, de façonner la pierre, avait été, nous le verrons bientôt, le privilège légal de certaines corporations d'ouvriers. Il en fut de même dans la Gaule qui fut régie par les mêmes lois que Rome et le monde.

Aux derniers jours de la décadence, le travail de la pierre devint même le monopole de certaines contrées, et il est probable que ces escouades d'ouvriers, qui furent successivement mandés, à partir du iv*' siècle, dans tous les pays barbares qui voulaient construire à la romaine, partaient tous des mêmes centres où les traditions (comme par exemple pour Tltalie dans le pays de Côme) s'étaient le mieux conservées. De là, malgré les manifestations particulières de» diverses écoles, un certain ton général d'uniformité. - Il y avait, aux temps gallo-romains, des fabriques de colonnes, de chapiteaux, de sarcophages, de moulures de marbre qu'on expédiait par toute la Gaule, En un mot, il y avait des monuments qui étaient faits à portée des carrières sur des modèles, sur des poncifs, d'après des formulaires, — comme cela est arrivé pour les inscriptions chrétiennes, et plus tard, à la fin du xv*' siècle pour les marbres travaillés à Carrare et à Gênes.

L'économie politique a des procédés éternellement semblables.

Ces produits de pacotille étaient entreposés dans des magasins vraisemblablement situés à proximité des grandes voies de l'Empire et répartis sur le territoire gaulois.

M. Le Blant a démontré qu'il y avait très probablement des formulaires pour les lapicides travaillant en gros. (Voir VEpigraphte chrétienne en Gaule el dans l'Afrique romaine,) La preuve est faite à l'aide du mot tanio laissé par un lapicide qui n'a pas substitué à ce mot ianio lé chiffre exact de l'âge d'un défunt. Je vous ai montré la pratique du même procédé sur les monuments fabriqués en pacotille en Flandre, au xv® siècle, et taillés dans la pierre noire de Dinan ou la pierre bleue de Tournay.

Quand je traiterai de la période de Tari latin-chrétien en Gaule, je vous parlerai de certaines fabriques de sarcophages comme celles qui existaient à Arles en Provence, et à Dissengis dans l'Yonne. Je

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