ET ORIENTALES SUR UART LATIN CHRÉTIEN
Messieurs,
Depuis notre dernier entretien je me suis rendu à Poitiers, dans la cité de sainte Radegondc, dans la capitale du domaine historique mérovingien.
Je suis allé me replonger dans le vi® siècle, car le vi^ siècle et le vn« aussi, c'est-à-dire les deux siècles mérovingiens, sont évoqués par les fouilles heureuses du Père de la Croix. Tous les dessins qui ont passé sous vos yeux ou qui y passeront bientôt ont été exécutés par lui. 11 m'a adressé ses estampages que je vous ai communiqués. Je vous demande de vous associer à moi pour le remercier.
Nous continuerons à exposer aujourd'hui les preuves de V affinité entre l'Art chrétien de la Gaule et l'Art de l'Asie grecque.
Vouz avez vu, Messieurs, par de nombreuses confrontations de photographies, de moulages et de monuments, quels rapports intimes existaient entre la sculpture de la Syrie et la sculpture' des temps mérovingiens, c'est-à-dire du vi*" et du vu® siècle.
Ceux d'entre vous qui sont artistes et qui savent ce que c'est
qu'un objet d'art, ceux qui sont en état de l'analyser et d'en faire la dissection anatomique, ceux-là sont certainement du même avis que moi.
Mais j'ai le regret de constater que cette analyse tant recommandée par moi n'est que bien peu pratiquée. Je m'aperçois avec tristesse que le public ne tient pas à acquérir et à se former des notions personnelles, mais qu'il désire simplement enregistrer un certain nombre d'opinions reçues et les apprendre par cœur. Ces opinions reçues, il ne tient pas à en vérifier par lui-même la justesse. Pour lui la bonne opinion, l'opinion vraie, sera celle qui aura su se concilier la majorité des livres de vulgarisation et trouver accès dans la débilitante littérature du journalisme. Il est en défiance contre toutes les doctrines qui ne tiennent pas le haut du pavé et n'ont pas de succès de librairie. Pour lui, le succès est la mesure du mérite. On aime, avant tout, les livres faciles qui, par la mollesse de leurs conclusions, savent concilier et ménager tous les avis. Vous devez donc avoir des préventions contre un enseignement comme le nôtre, qui tient peu de compte des livres de seconde main, qui ne s'appuie que sur des faits, faits que souvent vous ne voulez pas contrôler, mais qui ne subsistent pas moins, enseignement qui est absolument indépendant et qui ne peut pas toujours étaler une imposante généalogie traditionnelle, ni invoquer le patronage de puissantes autorités. Vœ soli, malheur à l'isolé, croit-on pouvoir dire.
C'est alors une obligation pour moi de combattre le scepticisme naturel qui découle d'un tel état de choses, et de vous prouver la vérité absolue de quelques-unes de nos propositions en invoquant le secours de tous les savants dont je m'honore de partager les sentiments. Doutez de moi, si vous voulez ; mais du moins écoutez les autres. Ecoutez les morts, dont l'un d'entre eux a l'auréole du martyre scientifique et eut l'honneur d'être persécuté pour ses opinions. Car, qu'on ne s'y Vie pas; je ne suis pas tout seul de mon avis.
Donc pas de scepticisme, Messieurs, avant l'étude complète d'une question. Pas de ce septicisfne inspiré par tant de livres superficiels ou de croyances fiottantes ; scepticisme bien séduisant qui caresse notre vanité, légitime notre ignorance, et flatte tous les instincts de paresse de notre esprit.
LES INFLUENCES NÉO-OHEGQUëS ET ORIENTALES 127
I/autre mercredi, dans noire erltretien supplémentaire^ vaincus, écrasés par des preuves multiples et par l'évidence des confrontations, quelques-uns de nos auditeurs demandaient grâce et se rendaient à merci. Ils n'étaient peut-être pas encore dans la rue que le scepticisme les guettait, les reprenait et leur insinuait qu'il fallait se méfier ; que ces sentiments n'étaient pas le produit de cinq siècles de routine et qu'après tout, ils n'avaient pas encore été mis en vers français mnémotechniques comme le jardin des racines grecques.
Vous savez déjà, par une longue citation, que la genèse de notre art mérovingien, dans ses sources méridionales, était expliquée par M. Albert Lenoir à l'aide d'un contact avec Byzance et d'une influence gréco-asiatique. L'opinion de M. Albert Lenoir datait de 1852. Viollet-Ie-Duc, postérieurement, était arrivé aux mêmes conclusions par un autre raisonnement que voici :
(Je suis bien obligé de vous lire Viollet-le-Duc. Il résulte de ma conversation avec quelques personnes de mon auditoire que le Dictionnaire raisonné d'architecture est encore un livre inconnu même ici ! Je n'ose pas dire un livre suspect.)
a Le latin étant admis, dit Viollet-le-Duc [Dictionnaire raisonné^ tome VIII, p. 189 et suivantes), comme langue usuelle sur la surface des Gaules, on ne cessait pas de parler, ne fût-ce que pour se plaindre, dans ces contrées ravagées par des invasions, mais on cessait de bâtir et surtout de sculpter et de peindre.
« Du v* au viii** siècle on eut le temps d'oublier la pratique des Arts. Cependant, lorsqu'un état social passablement établi succède au chaos, lorsqu'on peut songer à bâtir des palais, des églises, des monastères et des maisons, loi^qu'on prétend les décorer, pourquoi donc ces populations gauloises ne prennent-elles pas tout simplement l'Art romain où on l'avait laissé? Pourquoi, surtout dans les choses purement d'art comme la sculpture, vont-elles s'inspirer d'autres éléments? C'est donc qu'il y avait un génie local à l'état latent, renouvelé encore, comme nous le disions tout à l'heure, par des courants de même origine et que ce génie, à la première occasion, cherchait à se développer suivant la nature. Ce n'est pas là une question d'ignorance ou de barbarie, comme on l'a si souvent répété, mais une question de tempérament.
« Par instinct, sinon par calcul, les artistes romans n'ont pas voulu se ressoudera Tart romain ou du moins à Tart gallo-romain. 11 serait étrange, en effet, que ces architectes et sculpteurs romans du commencement du xii'' siècle qui avaient autour d'eux, sur le sol gaulois, quantité de monuments gallo-romains, les aient négligés pour s'emparer avec avidité de Tart gréco-romain ou byzantin de rOrient, dès qu'ils l'entrevoient, s'ils ne s'étaient pas senti comme une sorte de répulsion instinctive pour le Romain bât-ard de la Gaule et une affinité pour le Romain grécisé de l'Orient. C'était donc cet appoint grec qui les séduisait, qui leur était sympathique. »
Je continue à traiter des éléments méridionaux qui ont concouru à former la culture romane. Mais, ici, je suis obligé de parler incidemment de l'invasion des Rarbares, parce qu'il a existé une famille de Rarbares qui a concouru à répandre dans l'Europe du vi*' siècle les germes de la civilisation méridionale et orientale qu'elle avait adoptée, tout autant et même bien plus que les germes septentrionaux primitifs qui existaient en elle. 11 s'agit de la famille gothique^ de la race des Goths.
Je ne parle que pour mémoire de l'invasion de l'Espagne par les Alains, les Suèves et les Vandales. Vers la fin de septembre 409, sous le huitième consulat d'Honorius et le troisième de Théodose, les Alains, les Suèves et les Vandales franchirent les Pyrénées et portèrent la dévastation dans la Tarraconnaise, la Galice, la Lusitanie et une partie de la Rétique (Voir Lafuente, Histoire (TEspagne Qi Alois Heiss, les Monnaies des Rois Wisigoihs d'Espagne),
Je traiterai seulement aujourd'hui de la branche principale de la famille gothique.
Au V® siècle, on appelait Goths tous les Ariens de couleur blanche qui parlaient la même langue. Les Goths, à l'époque des premières années du christianisme, occupaient la contrée située entre la Raltique et la mer Noire, la Theiss et le Tanaïs. Leur nation comprenait deux grandes tribus qui devaient leur nom à leur situation géographique : les Ostrogoths ou Goths orientaux^ les Wisigoths ou Goths occidentaux, séparés des premiers par le Rorysthène ou Dnieper.
Les Wisigoihs demeurèrent longtemps sur la rive gauche du Danube ; une invasion des Huns les en chassa en 376. Ils traver-
LEâ INFLUENCES NÉO-GRECQt)Eâ ET ORtENtALEâ 1^
sèrent le fleuve sous la conduite d'Athanaric et s'établirent dans la Thrace et la Mœsie, où Valens, associé à TEmpire en 364 par son fi'ère Valentinien I®*" et chargé de gouverner TOrient, leur avait accordé des terres à la condition d'accepter les lois romaines et d*embrasser TArianisme.
Valens espérait que cette population guerrière» cantonnée sur les frontières de l'Europe, lui servirait de rempart contre les incursions des autres barbares ; mais, poussés à bout par les exactions et les cruautés du gouverneur romain Maxime, les Goths se soulevèrent. Valens leur livra bataille près d'Andrinople. Son armée fut anéantie et lui-même fut brûlé vif dans une métairie où il s'était* réfugié (Nous sommes en 378.)
Après leur victoire, les Wisigoths firent de fréquentes incursions dans la Thessalie, TEpire et TAchaïe ; Gratien, occupé dans les Gaules, confia leur répression à Théodose qui les contraignit en 379 à demander la paix. Cette même année. Théodose fut proclamé empereur d'Orient par Gratien. Le 25 janvier 382, Athanaric, premier roi connu des Wisigoths, mourut à Constantinople et son successeur fut Alaric.
Vous voyez qu'un premier contact a lieu entre Byzance et les Goths. Les Goths se font ariens et communiquent avec la civilisalion gréco-orientale. Peut-être en avaient-ils été déjà pénétrés, avant leurs frottements militaires avec T Empire.
Après le départ des Vandales pour l'Afrique, les Suèves avaient occupé toute l'Espagne, à l'exception de la Tarraconnaise et d'une partie du pays de Carthagène. L'Empire désira reconquérir l'Espagne et confia cette mission aux Wisigoths.
Aux Suèves, Honorius opposa donc les Wisigoths qui parvinrent en efîet à les anéantir, mais l'Espagne entière n'en devait pas moins être perdue pour Rome. Ces mercenaires, vainqueurs des Suèves, ne voulurent plus reconnaître son autorité et fondèrent un royaume indépendant, en gardant pour eux les provinces qu'ils s'étaient engagés à reconquérir pour le compte de l'Empire.
Le premier roi Wisigoth qui régna sur l'Espagne fut Ataulfe, Ses prédécesseurs, Alaric, qui prit Rome, et Athanaric, tour à tour alliés ou ennemis de l'Empire, étaient rois ou chefs d'une nation qui n'avait encore aucun établissement fixe. Ataulfe voulut avoir
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une résidence oflicielle ; il choisit d'abord Narbonne qu'il avait enlevée. Mais, après son mariage avec Placidie, célébré en 414 à Narbonne contre la volonté de Tempereur, il fut obligé de se retirer au delà des Pyrénées, à Barcelone, où il demeura jusqu'à sa mort. Ses successeurs établirent le siège de leur gouvernement d'abord à Toulouse, puis à Narbonne, sous Amalaric (de 51 1 à 531) ; à Barcelone, une seconde fois, du temps de Theudis et de Théodigisèle ; à Emerita, pendant le règne d'Agila ; enfin à Tolède, depuis 554 jusqu'à la fin de la monarchie en 71 1 .
Je vous ai déjà parlé, mercredi dernier, des influences Wisigothes qui avaient dû être ressenties à Paris, lors de la fondation de la Basilique de Sainte-Croix et de Saint-Vincent, aujourd'hui Saint- Germain-des-Prés, sous Childebert.
Quelques lignes d'un historien du x'' siècle viennent appuyer ce sentiment. En rendant compte du butin que Childebert I**"" recueillit dans son expédition d'Espagne, après le sac de Tolède et la défaite des Wisigoths, Aimoin parle de vases qui auraient été faits par Salomon — ou qui auraient appartenu à Salomon — ce qui est une preuve de provenance orientale, au moins idéale. D'après la description d'Aimoin, il s'agit de neuf calices, de quinze patènes, de vingt couvertures ou boîtes d'évangéliaires (comme celui de Monza sans doute). L'auteur dit : gemmis ornaia opère inclusorio,
« Comme on ne parvient, dit Linas, à fixer les pierres sur le métal qu'à l'dide d'emboîtages, griffes ou bâtes, il s'en suit qu'Aimoin^ en ajoutant aux termes gemmis ornala le complément générique opère inclusorio^ verroterie sertie ou cloisonnée, Aimoin n'a pu désigner autre chose que la sertissure en cloisons dont les couronnes de Reccesvinthe et de Svinthila témoignent l'emploi chez les orfèvres wisigoths d'Espagne. »
Linas établit donc que des modèles wisigoths existaient et étaient enseignés dans la Gaule du Nord, à Paris.
Nous pouvons démontrer que cette influence méridionale et orientale portée et propagée par les Wisigoths se fit sentir dans l'art mérovingien. Jetons un coup d'œil sur quelques monuments de Torfèvrerie mérovingienne :
Les iNfli'knces néo-grëcqles et orientales 131
Le calice de Chelles*. 11 a disparu en nature; mais un dessin gravé nous le fait très bien connaître (Voir la planche dans Gh. de Linas, Les Œuvres de saint Eloi et la Verroterie cloisonnée).
L'attribution tradilionnelle de Tœuvre à saint Eloi- doit être acceptée (Linas, ibid,, p. 15 et 16). Le clergé au xvni*' siècle, Dom Martène entre autres, n'osait rien affirmer. La science au xviii*' siècle tremblait devant la chanson du roi Dagobert. Songez-y donc. Voltaire aurait déclaré qu'on avait Tesprit à Tenvers.
Le calice de Chelles était une œuvre authentique d'un artiste du VII* siècle, d'un artiste né dans l'ancienne province romaine d'Aquitaine, dans le Limousin, près de Limoges, vers 558, d'une famille gallo-romaine. Il nous peut renseigner sur l'orientation générale de Tari à cette époque. C'est une œuvre de verroterie cloisonnée, comme deux autres ouvrages attribués et attribuables à saint Eloi et qui étaient conservés au trésor de Saint-Denis.
Or, à quoi cela ressemble-t-il comme exécution, comme décoralion ? Aux armes trouvées à Pouan (Aube) et conservées au musée de Troyes : aux armes et au trésor découverts à Tournay dans le tombeau de Childéric ; aux couronnes de Heccesvinthe et de Svinthila du trésor de Guarrazar ; à certains reliquaires mérovingiens de Conques et de Saint-Maurice d'Agaune ; au fermoir de bourse d'Envermeu publié par l'abbé Cochet; enfin à la couverture de TÉvangéliaire de Monza.
Cette analogie nous porte donc vers l'art goth, wisigoth ou ostrogoth, ou vers un art dont les Goths étaient les vivants et actifs représentants, les adeptes et les colporteurs. Cela confirme encore tout ce que je vous ai dit. Au vr et au vu® siècle, l'art antique n'est plus pratiqué en Occident que sous sa forme néo-grecque, byzantine ou wisigothe, en un mot, sous une forme dont l'élément latin pur tend à être de plus en plus éliminé.
Ferdinand de Lasteyrie, dans une discussion très vive parue en 1860 (Le trésor de Gaarrazar)^ a soutenu l'origine septentrionale de l'art que représentent les bijoux trouvés en Flspagne et possédés parle musée de Cluny. Cette opinion ne peut plus se soutenir. Don José Amador de los Rios [El arte lalino-bi/zantino en Espaha y
1. L'abbaye de Chelles fui fondée en 622 par la reine Bathildc, épouse de Clovis U.
1îV2 LES iNFLUËXCES NÉO-GHECQIES ET ORIENTALES
las coronas visigodas de Guarrasar, Madrid, 1861) a démontré qu'il y avait là un mélange d art latin très mitigé d'art byzantin et de source absolument méridionale.
Pour M, de Los Rios, les monuments élevés sous la domination Wisigothe participent à la fois de l'art romain et deTart de Byzance. Cet art nouveau qu'il nomme style lalin-hyzanlin, dont il a trouvé des vestiges tant à Tolède qu'à Guadamur, aurait été inspiré aux conquérants, après le troisième concile de Tolède (589) par la race hispano-latine qui en était en possession. D'après le même auteur, les pièces d'orfèvrerie exécutées sous le règne des princes Wisigoths sont exclusivement conformes aux motifs empruntés à l'architecture espagnole contemporaine.
En somme, tout ce travail spécial d'orfèvrerie remonte à VOrient, Cela ressemble à la coupe de Ghosroès conservée au Cabinet des Médailles de la Bibliothèque nationale.
p]nfîn l'Evangéliaire de Monza a une provenance illustre. Il passe pour avoir été donné à la Reine Théodelinde, reine des Lom* bards, femme d'Agilulfe, morte en 625. Il serait ainsi désigné par un texte ancien : Leclionem Sancii Evangelii theca persica inclusam. Tout concourt à montrer que l'orfèvrerie byzantine et d'importation ou d'adoption wisigothe est d'origine persane, c'est-à-dire orientale.
Y a-t-il eu dans le développement de cet art spécial activité ou passivité de la part des Wisigoths? M. de Los Rios croit à la passivité des barbares Wisigoths. L'influence aurait été subie et non amenée par eux.
J'avoue que je crois tout le contraire. Sans doute, il y eut du iv* au vn® siècle, une hellénisation, une byzantinisation latente, inconsciente, générale, universelle de l'Europe. A ce moment, tout vient de l'Orient et l'Orient attire tous les regards. Mais cependant, j'estime que, pour se répandre, cette byzantinisation, ce byzantinisme a eu besoin d'un véhicule. Si l'influence wisigothe avait été purement barbare et septentrionale, elle aurait troublé le mouvement d'ensemble qui s'accomplissait là où cette influence wisigothe s'est exercée. C'est le contraire qui s'est produit. Là où la main wisigothe s'est appesantie, il y a eu redoublement de byzantinisation. Par exemple en Novempopulamie et en Aquitaine, dans la Narbon-
naîse, dans le Pays de Toulouse et de Bordeaux. C'est pendant la domination wisigothe dans l'Aquitaine que naquit et se développa Fart de la sculpture auquel nous devons tous nos sarcophages du sud-ouest. Le siège de la domination ivisigothe était à Toulouse Jusqu'à la victoire de Clovîs sur Alaric ; de 511 à 531, il était à Narbonne. Bordeaux, où se voient tous les monuments sculptés de la même famille, faisait encore partie du Royaume wisigoth au vii^ siècle. Bordeaux fut la dot de la malheureuse Galsvinthe, épousée puis assassinée par Chilpéric. Descendez dans la crypte de Saint- Seurin et vous verrez à quoi ressemblent les sarcophages qui y sont accumulés (Il y en a un de moulé au Trocadéro). Personne n'a Jamais pensé à faire un rapprochement entre la présence sur le sol français du gouvernement wisigoth et le développement de Tart gréco-oriental de Ravennes. Il faut le faire ce rapprochement ; il s'impose.
L'élément barbare plein d'activité apporté par les peuples nouveaux fut très accessible à l'élément oriental et servit à propager celui-ci. Fortunat, dans ses Poèmes (liv. II, p. 9), a exprimé, dès le vi*^ siècle, ce sentiment quand il dit, en félicitant le duc Launebolde, régnant à Toulouse, de la réalisation d'une œuvre monumentale que nul Romain n'eut été capable de mener à bonne fin :
Quod nul lus veniens romana gente fabrivit Hoc vir bar barica proie peregit opus.
Fortunat, le dernier représentant de la poésie latine classique, étailitalien, de la province de Trévise. Il vint en Gaule dans le temps du mariage de Sigebert, roi d'Austrasie et de Brunehaut, c'està-dire en 567. Il fut le confident de sainte Radegonde (Voir Le poète Fortunat^ par Ch. Nisard.)
II faut lire ce que M. Lavisse a écrit sur Théodoric et les Oslrogoths dans la Revue des Deux-Mondes. Théodoric était un ami de la culture classique. Il restaurait les monuments antiques et édictait des lois pour leur conservation. Il avait rêvé de mettre la jeunesse de la barbarie au service de la sénilité gréco-romaine. La jeune barbarie prit bien vite la maladie.
Sort étrange des Gotiis. — Ils étaient barbares, mais ils furent trop éclectiques. Us se laissèrent trop envahir par l'élément méri-
dional et amollir par lui. Les Francs furent plus heureux étant restés plus personnels et fidèles à leur tempérament national.
Les Wisigoths qui possédèrent l'Aquitaine jusqu'au vi^ siècle, propagèrent un important mouvement d'art.
« Nous savons peu de chose sur les arts et Tindustrie des Wisigoths, » dit M. Aloïs Heiss [Description générale des Monnaies des rois Wisigoths d' Espa ff ne ^ p. 18). Cependant saint Isidore, dans ses Etyniologies, mentionne plusieurs fabriques de tissus de fil, de laine et de soie, de verre de différentes couleurs et d'ouvrages en or, en argent et en acier.
La découverte du trésor de Guarrazar, en 1860, a prouvé l'existence d'un art propre aux Wisigoths, plus rude dans ses détails que l'art byzantin contemporain, mais plus pur de forme et non moins élégant.
Pendant près d'un siècle, de 418 à 507, Toulouse a été la capitale du royaume des Wisigoths, c'est-à-dire d'un territoire comprenant la péninsule ibérique et un tiers de la France.
Tandis que les Syriens nous apportaient directement les éléments de l'art judéo-grec^ de l'art gréco-macédonien comme le comput qui se lit sur leur tombe ; tandis que les Syriens nous amenaient certains principes que vous avez reconnus sur la petite châsse de Tabbaye de Fleury-sur-Loire et que je vous montrerai sur la petite châsse du musée de Poitiers que je viens de revoir, les W^isigoths nous lançaient dans la culture de l'art byzantin de Ravenne.
L'examen des monuments d'architecture est loin de démentir les conclusions auxquelles nous a menés l'examen des monuments de sculpture. Qu'il y ait eu des basiliques bâties en Gaule, le fait n'est pas douteux. Les descriptions littéraires d'Ausone, de Sidoine Apollinaire, les renseignements de Grégoire de Tours et de Fortunat nous Tont appris.
Mais rien n'établit que ces édifices aient été plus purement latins, plus exempts de toute influence gréco-orientale que les édifices de Ravenne connus de nous actuellement : tombeau de Théodoric, tombeau de Galla-Placidia, basilique de Saint-Apollinaire in classe^ basilique de Saint-Apollinaire nuovo^ église de Saint- Vital. Au contraire, tout concourt à nous faire croire que Iç
mouvement universel qui portait TEurope vers la Palestine et vers Byzance a été suivi par la Gaule aussi bien en architecture qu'en sculpture.
Que nous reste-t-il des basiliques de Paris et de Nantes dont nous connaissons la date (vi® siècle ; 1'® moitié du vn® siècle) ? Ce qui nous reste, ce sont quelques chapiteaux : ces chapiteaux, vous les connaissez, ils nous renseignent sur le caractère général de l'œuvre.
Les seuls monuments, ou du moins les principaux monuments architectoniques qui subsistent et qui soient encore debout sont : le Baptistère ou Temple Saint-Jean de Poitiers, et la crypte de Saint-Laurent de Grenoble.
Regardez le temple Saint-Jean. Son aspect ne rappelle en rien une construction païenne. Il a, au contraire, une certaine vague ressemblance de masse générale et de silhouette avec le tombeau de Galla-Placidia (450 environ).
J'aurais à parler de la société mérovingienne et surtout de Tours et de Poitiers. Mais je crois qu'il faut attendre que vous connaissiez Fart mérovingien dans tous ses éléments, et notamment avec l'appoint des éléments barbares.
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