‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 4)Chapitre 22 sur 124 · ET ORIENTALES · texte numérisé non relu

ET ORIENTALES

Messieurs,

Une cathédrale, une église romane ou gothique de la France, ressemble-t-elle nécessairement et uniquement à un temple païen galloromainou à une construction quelconque de l'antiquité classique et de la période purement gallo-romaine, autrement que par quelques points de détails plus ou moins importants, et par des rapprochements plus ou moins immédiats?

La ressemblance est-elle à ce point évidente et prochaine qu'on ne puisse imaginer qu'il se soit trouvé entre Téglise romane et la construction antique, un type intermédiaire, qu'il se soit rencontré des influences multiples, divergentes et complexes? Il faudrait, ce me semble, de violents elTorts de raisonnement, des subtilités inouïes de dialectique, des trésors d'ingéniosité pour essayer de tirer •directement et exclusivement le produit de l'art chrétien du modèle de l'art païen dans sa dernière expression occidentale. Faire sortir chez nous immédiatement et sur place l'un de ces deux arts de l'autre, me parait une proposition dilRcile à soutenir aujourd'hui, bien

qu'elle réponde toujours aux suggestions de Tancienne pédagogie classique. Le mot de décadence ne suffit pas à tout expliquer. Au contraire, rien ne ressemblait plus à une église romane que certaines constructions néo-grecques de TOrient, et par exemple qu'une basilique syrienne du vi® siècle. J'en ai pour garantie Pétude que vous avez dû faire du livre de M. le Marquis de Vogué sur les monuments de la Syrie centrale.

En passant par un type intermédiaire qu'oif aurait pu imaginer a priori comme une évolution nécessaire, comme une étape rationelle du progrès, — en passant, dis-je, par ce type qui a réellement existé, en Orient, du iv® au vie siècle, tout devient naturel, tout s'enchaîne dans un développement normal. La transformation de Tartse trouve expliquée et s'échelonne à nos yeux par d'appréciables et successives évolutions.

Reste à savoir si le mouvement a été parallèle en Orient et en Occident, sans communication entre deux cultures concurrentes, s'il a été spontané partout. C'est une question à laquelle Ta venir, et un avenir prochain répondra ; car il faudra bien que l'histoire de l'architecture finisse par se préoccuper de l'existence, à l'extrémité du bassin de la Méditerranée, de monuments offrant tant d'analogie avec les nôtres.

En attendant, pour ce qui est de la sculpture, le doute ne peut subsister. Vous n'avez pas oublié ces points de fait que nous avons établis. Le sujet traité dans notre entretien de mercredi dernier est absolument capital pour l'intelligence de la question.

Tous les monuments publiés par M. Edmond Le Blant sont des témoignages contradictoirementc/ii9eu/e5, bien certains^ authentiques etayant une limite supérieure de date. Ils sont tous, moins un, postérieurs au ïve siècle et antérieurs au vni®. Nous vous avons enseigné à reconnaître parmi. eux les produits de certains ateliers qui forment une famille ou une école à part, celle du Sud-Ouest. Nous vous avons donné la caractéristique de ces produits en vous montrant de nombreuses photographies et même des originaux. Nous les avons confrontés avec tous les produits certains de la culture byzantine ou néo-grecque répandus dans le bassin de la Méditerranée, monuments datés, exécutés à Ravenne et à Rome, monuments de rAfrique pénétrés par le même art d'origine orientale et

dont Tun est daté du vi® siècle par M. de Rossî. Vous savez à quoi ressemble la décoration sculptée de tous ces sarcophages, ainsi que celle des plaques de marbre qui peuvent leur être assimilées.

Vous n'avez pas oublié non plus la liste des chapiteaux de marbre que j*ai dressée pour vous. Un certain nombre d'entre eux, qui servent de type, proviennent de monuments à dates certaines, notamment ceux des basiliques des Saints Apôtres et de Saint- Vincent de Paris, ceux de la cathédrale de Nantes. Il suffit de citer ceux-là qui datent du vi« siècle. Ce sont des pièces de premier ordre. L'étude et Texamen que vous en avez faits a confirmé pour vous la justesse des observations de M. Albert Lenoir dans son Architecture monastiquCy dans ce beau livre dont je faisais mercredi Téloge sans savoir que mon hommage ne pouvait plus être déposé que sur un tombeau.

Vous savez aussi à quoi cela ressemble, vers quoi tout cela s*oriente de plus ou moins près.

Quelle était donc alors et d'où venait donc cette force mystérieuse qui pesait de toute part sur l'Occident? Je ne veux pas anticiper; je ne veux pas déflorer ce que j'aurai bientôt à vous dire des origines de Tart byzantin considéré en lui-même comme facteur du style roman. Mais je ne puis pas me taire absolument sur la cause dont vous constatez ici [un des principaux effets. Le centre de la gravitation morale et intellectuelle du monde est changé. C'est ce que des admirateurs aveugles et endurcis dans le culte de l'art gréco-romain du paganisme n'ont pas encore voulu reconnaître.

Peut-on continuer d'admettre qu'au v» et au vi» siècle la culture romaine ait été encore en état d'exercer une puissance unique d'exportation, un rayonnement de propagande, alors que son expansion s*était éteinte et qu'elle était elle-même envahie, jusque dans son foyer italien, depuis plus d'un siècle, par une influence partie de l'Orient? La chaleur et la lumière ne peuvent pas sortir d'un astre obscurci ou tout au moins éclipsé.

D'un autre côté, la force expansive de la première civilisation chrétienne en Orient est absolument ignorée. On n'a longtemps connu celte civilisation que par la littérature hagiographique qui nous a révélé la société d'Antioche; on ne l'avait aperçue qu'à travers les œuvres de saint Jean Chrysostôme. C'est M. de Vogué qui, avec son très beau livre sur X Architecture civile et religieuse dans la

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Syrie centrale da /*' an V* siècle^ nous a fait connaître ce qu'a clé l'art frrcco-oriental sous sa forme chrétienne. L^appaiition de ce livre est un grand événement. Les origines grecques de Tart gothique, en ce qui concerne les influences méridionales, sont à tout jamais démontrées, quoi qu'en pensent ou plutôt quoi qu'en disent ceux qui s'attardent dans des théories surannées.

Oui, en tout ce qui touche les influences méridionales, l'art gothique dans ses prodromes romans, nous pouvons le savoir maintenant, l'art gothique est directement, immédiatement et principalement issu de l'art grec, tout comme l'art arabe.

L'art gothique, dans sa première inspiration romane et pour tout ce qui ne vient pas du barbare, est purement et simplement une continuation de l'art grec.

C'est Byzance et son art presque asiatique, c'est Byzance qui a été le trait d'union entre la civilisation païenne et la civilisation chrétienne.

C'est quelque chose de grand que d'avoir mis en lumière les monuments qui proclameront cette vérité. L'honneur en reviendra à M. de Vogué.

Il faudrait que je puisse m'étendre sur cette civilisation. C'est ce que nous ferons prochainement en parlant de l'art byzantin et des origines orientales.

Je me bornerai h vous faire comprendre aujourd'hui que cette recherche est nécessaire, et que c'est en Orient que nous sommes forcés d'aller chercher la solution du problème sur les origines et les sources méridionales de la culture gothique.

Quoique la démonstration minutieuse que je vous promets soit ajournée, ne puis-je pas dire que l'existence d'un art néo-grec très puissant, dominant sur tous les rivages de la Méditerranée, même en Italie, du ive siècle à la fin du viii*, est un fait déjà indiscutable? Comment cet art fut-il communiqué à notre pays et notamment à notre école de sculpture du Sud-Ouest? C'est ce que je veux examiner avec vous. Cette étude sera laborieuse et'je vous demande toute votre attention. Nous chercherons à vous montrer quels durent être les porteurs et les convoyeurs de la culture orientale.

Les rapports de la Gaule avec l'Orient sont attestés par Grégoire de Tours, Vies des Pères, \'oici ce que dit Grégoire, dans le chapitre III, de l'abbé saint Abraham :

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« Il naquît sur les rives de i'Euphrate, et, étant venu visiter TOccident, il fonda un monastère à Clermont, dans Féglise de Saint-Cyricus (Saint-Girgues), où il mourut après une vie pleine de vertus et de miracles. » C'est là un des exemples à citer.

Il y eut donc chez nous pénétration de Télément oriental par la voie des communications ecclésiastiques.

Inutile de rappeler ici en détail que la liturgie des églises de Vienne et de Lyon était grecque à Torigine : saint Pothin, saint Irénée étaient des Grecs. Mais la voie religieuse ne fut pas la seule que suivit le génie grec oriental pour nous envahir.

Les Syriens se retrouvaient dans tous les ports de la Méditerranée et de FAdriatique, dans toutes les escales de la traversée entre rOrient et TOccident.

Sidoine Apollinaire parle des Syriens qui chantent Vofjp,ce [psaU luni) à Ravenne (Œuvres de Sidoine, p. 69 de l'édition Nisard, lettre xxn) .

On les aperçoit donc, ces Syriens, à toutes les étapes de la marche de Tart néo-grec ou byzantin vers l'Occident, vers cet Occident qui tend, chose évidente, par toutes sortes de moyens, à désapprendre, à dépouiller sa latinité.

La culture du monde occidental se tourne instinctivement vers rOrient et s'ouvre à toutes les effluves, à tous les souffles qui viennent de ce côté. Passez-moi cette expression : j'estime que les Syriens ont été en quelque sorte les microbes chargés de porter les premiers dans le bassin méditerranéen les principes de la civilisation néo-grecque.

La présence de Syriens en Gaule est encore affirmée par l'existence d'un certain nombre de tombes syriennes. Il yen avait à Paris, à Genay, près Lyon (Catalogue des Musées de Lyon), à Besançon (Revue Archéologique^ XXXVIII, 85), à Trêves (Cf. Le Blant, op, cil,). Il y en avait également à Vienne (Allmer, Inscript. ant,y IV, 393, n® 1892), à Narbonne, à Arles (Cf. Le Blant, Insc. chrél. op, cit., II, 259, n» 521 et II, 460, n^613, A.)

Je vous parlerai plus longuement des Syriens Tannée prochaine.

L'ÉTOILE MÉROVINGIENNE ET SES ORIGINES. — Je vicUS de VOUS

prouver qu'il n'était pas difficile de remarquer par quel canal les inspirations de l'art gréco-oriental avaient pu se glisser en Gaule.

120 LES INFI.UESCES MiO-GRECQCES ET ORIENTALES

Je vais essajcr de vous Taire voir qu'il cstpossibic de constater chez nous pendant les temps mérovingiens le résultat de ces inspirations, même dans ce qu'elles ont de plus particulièrement oriental.

Je me servirai de l'ornement, c'est-à-dire de ce témoin toujours sincère et toujours fidèle qui enregistre souvent, comme les graffilles de l'épigraphie, ies pensées les plus secrètes et les plus intimes des époques disparues.

Quand on a examiné beaucoup de monuments mérovingiens, on s'aperçoit 1res vite que l'un des éléments décoratifs les plus pratiqués est la Heur de marguerite et l'étoile, surtout l'étoile à six rais, produite par le jeu du compas et qui, par la facilité de son exécution, esta la portée des civilisaiions les plus rudimentaires.

M. l>o Blant et le Pcrc de la Croix lont remarqué et ils ont

LES ISFLVESCES SÊO-r.RECQUES ET ORIENTALE» 121

constatô la présence de celte étoile sur un Irès ^rand nombre d'inïicriplions chrétiennes. Ils y reconnaissent une des habitudes invétérées de la décoration mérovingienne (C. de la Croix, Ci'med'ère* et sarcophagei mérovingiens da Poitou, BuUelin du ministère.)

Les exemples les plus mémorables sont ceux qu'on peut citer dans l'omemenlation du Baptistère de Poitiers, ou Temple Saint- Jean. Les parois evtérieures du Temple Saint-Jean ont pour toute décoration de courts pilastres surmontés de chapiteaux et des applications de dalles, trouées comme celles qu'on voit â certaines claires-voies de fenêtres, à certains c/au^fra dessinés par M. Duthoit |\'ogQé, Si/rie Centrale, tome L planches 13 et 14), et dans les ouvertures desquellefi on a en quelque sorte inséré, à Poitiers, une brique ayant la forme d'un pétale de fleur.

Le Père de la Croix a moulé un de ces fragments de la décoration du Temple Sainl-Jean à Poitiers. On peut le voir au Musée de. la Société des antiquaires de l'Ouest et l'y étudier k son aise. Le même savant a groupé, au musée mérovingien de la même Société, d'autres fragments de décoration du Baptistère. Il les a publiés en 1884 (Gp. 7 et 8).

Certaines parties du Temple Saint-Jean, ou si vous voulez, le Temple dans son dernier étal (abstraction faite des parties romanes) date du vu" siècle. Vous n'en douterez pas si vous comparez la décoration de cet édifice avec un fragment de celle de la chapelle de Mazc-

roUe-siir- Vienne (Département de la Vienne). Je n'ai pas le mérite de cette Juxtaposition. C'est une découverte du Père de la Croix qu'il n'a pas encore publiée et qu'il m'a généreusement confiée ' .

Pig. 9. •- Pierre sculptée placée dans l'arc triomphal de la chapelle de Mazerollc-sur- Vienne.

Le Père de la Croix a exécuté tes moulages des Trontons du Temple Saint-Jean. Ces frontons' sont semés de rosaces. Les rais de la grande rosace qui est au milieu sont faites avec des briques.

Eh bien ï cette étoile, accompagnement ou dégénérescence de la fiear de marguerite, de la Heur aux pétales multiples qu'on retrouve dès les plus hauts temps de l'art assyrien, dans les palais de Ninîve vers le vn« siècle avant le Christ, c'est un élément décoratif

is Job l'ioiles de la pierre de Mazcrolles si c dos fenêtres i jour comme il y c

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essentiellement orientai. Promenez-vous dans nos salles asiatiques et persanes du Louvre : vous le verrez partout.

Le prototype de cet ornement est, par exemple, le pavage d'une porte du Palais de Ninive du vn« siècle avant TÈre (au Louvre). Je nuirai pas plus haut. C'est assez vieux pour moi.

Donc, fréquents exemples dans les salles asiatiques du Louvre de Ui fleur de marguerite et de V étoile à six rais.

Mais je veux prendre cet élément décoratif dans Tétat où il était au moment de la première expansion chrétienne des premiers siècles de notre ère. De nombreux monuments sont là pour nous en fournir rimag^e.

Je citerai, en approchant de l'époque qui nous occupe, les nombreux ossuaires judéo-grecs du Louvre. Voir ceux de la salle judaïque et ceux publiés par M. Glermont-Ganneau.

DOCUMENTS COMPLÉMENTAIRES

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