‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 4)Chapitre 32 sur 124 · AVRIL · texte numérisé non relu

AVRIL

Messieurs^

J'ai à vous préparer aujourd'hui, par Texposition de quelques idées générales, à Téiude et au dégagement du coefficient barbare dans le total et Tensemble du style roman.

Avant de vous présenter les monuments, j'appellerai votre attention sur quelques livres que je vous prierai de lire et de méditer pour ne pas être surpris par les conclusions que nous serons forcés de tirer des pièces qui seront produites.

Jusqu'à présent, limitant mes recherches à l'étude du contingent méridional des sources de l'art mérovingien, je ne vous ai fait entrevoir qu'une partie, qu'un coin du tableau. Si tout s'était passé en Occident, uniquement comme vous l'avez remarqué, si les bouleversements s'étaient bornés à la pénétration des éléments goths et aux conséquences générales de cette pénétration, au point de vue architectonique, il est probable que l'art byzantin, de source méridionale à la fois grecque, orientale et syrienne, marchant vers l'Ouest dans le même sens que le Christianisme et porté par lui, il est probable, dis-je, que l'art byzantin aurait régné indéfiniment et despotiquement sur le monde, comme avait régné l'art gréco-romain

précédemment imposé et implanté partout par les armes de la Rome impériale. Voyez le beau livre de M. Geflfroy, Rome et les Barbares^ et vous comprendrez la justesse de cette pensée. Alors le monde serait retombé bien vite dans la léthargie, dans l'immobilité, dans l'assoupissement intellectuel qu'il avait connu déjà pendant la période de la Paix romaine. Il serait tombé dans l'embrigadement administratif, dans un style obligatoire et réglementaire, dans un moule officiel qui, pour avoir cessé d'être romain et être devenu byzantin, n'en aurait pas moins toujours été un moule. Un moule unique pour tous les peuples, pour tous les climats, pour tous les besoins ;- un moule passè-partout ; un moule omnibus.

Il existe une preuve de l'assimilation immédiate des Goths que j'ai oublié de vous donner et que voici :

Astaulfe, roi des Wisigoths et successeur d'AIaric, n'était pas plus un barbare que Théodoric.

« Je me souviens, dit un écrivain, Paul Orose [Historiarum^ libr. VII, ch. XLIII), d'avoir entendu à Bethléem saint Jérôme raconter qu'il avait vu un certain habitant de Narbonne élevé à de hautes fonctions sous l'empereur Théodose, et d'ailleurs religieux, sage et grave, qui avait joui dans sa ville natale (Narbonne, la ville des sarcophages du sud-ouest) de la familiarité d'Ataulfe. Il répétait souvent que le roi des Goths, homme d'un cœur et d'un esprit magnanimes, avait coutume de dire que son ambition la plus ardente avait d'abord été d'anéantir le nom romain et de faire de toute l'étendue des terres romaines un nouvel empire appelé Gothique, de sorte que pour parler vulgairement, tout ce qui était Romanie devint Gothie, et qu'Ataulfe remplît le même rôle qu'autrefois Auguste; mais qu'après s'être assuré par l'expérience que les Goths étaient incapables d'obéissance aux lois à cause de leur barbarie indisciplinable, jugeant qu'il ne fallait point toucher aux institutions sans lesquelles la république cesserait d'être république, il avait pris le parti de chercher la gloire en consacrant les forces des Goths à rétablir dans son intégrité, à augmenter même la puissance du nom romain, afin qu'au moins la postérité le regardât comme le restaurateur de l'Empire qu'il ne pouvait changer. »

Ataulfe avait fait comme firent tous les conquérants et comme

feront toujours tous les gouvernements établis. Il n'avait pas voulu lâcher la bride à des instincts qu'il savait terribles et qu'il craignait de ne pouvoir réfréner.

Il avait reculé devant les dangers d'une crise sociale immédiate. Il fut conservateur avant tout et fatalement. C'est ainsi que les plus éclairés, les plus civilisés des Barbares ne sont pas devenus les premiers et les plus importants des facteurs de la civilisation moderne. Ce rôle a été réservé précisément à ceux de leurs frères qui étaient restés les plus radicalement, les plus rudement attachés à leur culture originelle. Le Monde avait tant besoin d'être renouvelé I II ne demandait qu'une chose au barbare, c'était d'être barbare avec conviction et d'avoir une personnalité.

Oui, avec les Goths seuls, rien n'aurait été changé. L'art serait tombé à bref délai dans cette impuissance caractéristique dont Constantinople nous donnera, au point de vue politique d'abord, et ensuite au point de vue intellectuel, Tailligeant spectacle. Le malheureux Orient, n'ayant pas bénéficié comme nous du rajeunissement par la barbarie du Nord, le malheureux Orient, victime promise à l'Islamisme, le paresseux et le rétrograde Midi, avaient perdu tous les deux le droit et l'espoir d'être les pères de la civilisation moderne. Tous les deux, ils pensèrent s'être assuré la succession de Rome; tous les deux ils crurent à leur suprématie indéfinie, grâce à ce palladium. Ils s'étaient simplement constitués les esclaves d'un fétiche impuissant, la tradition étant la pire des conseillères quand elle n'est pas stimulée, surveillée et contrebalancée par la concurrence de Tesprit réformateur^ de l'esprit d'initiative.

Mais la culture traditionnelle des vieilles civilisations méridionales, momentanément renouvelée et rajeunie par la naissante société chrétienne, ce courant si puissant de mœurs, d'instincts et de goûts dont je vous ai montré la marche rapide et les envahissements imprévus, la culture, dis-je, des vieilles et primitives civilisations méridionales, qui portait en elle des germes d'assoupissement et de mort, vint se heurter, sur le sol de la Gaule, à un courant contraire non moins puissant, parti, lui aussi, de TOrient, mais descendu par le Nord, pénétré de traditions inodiiiées par

le séjour septentrional, courant sans cesse renouvelé par un continuel afïlux de sources indéfiniment jaillissantes et intarissables.

En effet, les écluses de la plus prolifique des races aryennes ont été ouvertes. Vofficina gentinm (la fabrique des peuples) déborde.

Les fourmilières germaniques se sont mises en chemin. Elles vont venir dévaster et dévorer ce qui reste debout de la civilisation romaine et, au point de vue de Tart, s'assimiler et s'amalgamer, en la modifiant^ la dernière expression de cette civilisation. Elles apportent des principes, traditionnels eux aussi, mais qui, recueillis le long de la route septentrionale, seront conformes à presque tous les besoins de la Gaule, de la Belgique, des deux Lyonnaises et d'une partie de l'Aquitaine. Elles viennent rendre également la liberté aux vieux instincts de la race celtique, en achevant de détruire chez celle-ci toutes les classes sociales dirigeantes, ces classes dirigeantes si coupables, qui avaient été traîtresses à la patrie celtique quand, de complot avec Rome, elles avaient imposé à la démocratie gauloise un art factice, étranger et tout de surface. Au moment des invasions^ les tenants intéressés de la civilisation romaine d'origine païenne, les cadres, si je puis m'exprimer ainsi, les officiers, les embrigadés du vieil ordre social, rongés et amoindris déjà par la fiscalité impériale, disparaissent à tout jamais.

Le tempérament national, conservé à l'état latent, comme vous l'avez vu, chez le peuple, reparaît depuis que l'art, comme la langue, n'est plus contrôlé par ce que M. Gaston Paris a si justement appelé une Société de salon et d'Académie,

Je vous ai fait et je ferai encore la preuve de tout cela à l'aide de la décoration de nombreuses tombes mérovingiennes ; et vous n'avez pas oublié ce que je vous ai dit de la survivance du tempérament gaulois, survivance indiscutablement prouvée par l'ornement.

Il est donc établi maintenant pour vous que les deux premières races barbares qui furent, par le sudy en contact avec l'Empire romain, — Wisigoths et Ostrogoths — ont été rapidement et en grande partie absorbées par lui au point de vue intellectuel en tout ce qui concerne le grand art {monumental. Il y eut des maçons et

Le coefficient barbare 159

des sculpteurs goths... Il n'y eut pas à proprement parler de maçons francs ni de maçons barbares*

Il est établi ique les Goths se firent en somme, comme vous Tavez vu, les propagateurs de la pensée méridionale d'une manière très appréciable. — Je réserve seulement, comme je vous Tai dit, la question de Tart des fibules dont le point initial peut avoir été double. Faites bien attention à ceci. Au point de vue de Tornement des objets industriels, il ne m'est pas possible de séparer les Goths des autres barbares.

Cependant Wisigoths, Ostrogoths et leurs congénères^ arrivant par le «urf, avaient été pénétrés eux-mêmes d'avance et, en quelque sorte vaccinés par l'art méridional, après être sortis originairement, eux aussi, d'une source orientale.

Ils apportèrent la force de la jeunesse de leur sang sans troubler beaucoup l'économie de la civilisation antique modifiée déjà dans le sens chrétien. Le tempérament national de ces peuples, qui était certainement germanique comme celui de la majorité des autres barbares, se fondit assez rapidement dans l'expression générale de la culture antérieure. Mais le monde romain, déjà plus d'à moitié byzantin, n'eut pas partout aussi facilement raison de la pensée barbare. Sur beaucoup d'autres points, Télément barbare encore païen, frais échappé à des sources non contaminées, pénétra avec tant d'impétuosité et dans des proportions si fortes qu'il modifia plus sensiblement un milieu, non pas exclusivement romain sans doute, mais relevant toujours de la culture méridionale. L'infiltration alla toujours en grandissant. Commencée par la conquête franque, elle atteignit son maximum d'intensité avec le triomphe de l'Austrasie sous les Mérovingiens et avec l'apparition de la dynastie carolingienne.

A partir du m' siècle, le monde germanique, dont la force militaire romaine longtemps résistante avait comprimé l'expansion, le monde germanique tend à rompre ses digues du côté du Nord et sur la ligne du Rhin. Les premiers flots de cette marée montante n'atteignirent pas du premier coup la limite extrême assignée à leur effort. Mais l'effort fut continué et finit par être heureux. £n moins de deux siècles et demi, la barbarie germanique, représentée par la plus vigoureuse de ses familles, celle des Francs,

viut bttUre de sa vague le pied des Pyrénées, en couvrant tout le

Aa début* comme toujours, la défensive eut le succès ; les Gallo- Romains combattaient contre le nouvel arrivant et défendaient, au proiit de Rome et de Tesprit latin, Tordre de choses établi par Rome«

Mais TofTensive, pour qui les pertes d'hommes ne comptaient pas et pour qui le temps travaillait, finit par triompher.

J'ai besoin de préciser, car il faut que vous ayez des preuves indiscutables de la pénétration ethnographique subie par la Gaule. M. Geffroy Ta admirablement compris et démontré : il y a là une question de race et de sang qui domine tout.

En 264 , les Alamans, sous la conduite de leur roi Crocus, vinrent mettre le siège devant Langres et, après avoir massacré l'évèque de cette ville, saint Didier, qui s'était dévoué pour ses ouailles, prirent la ville et la pillèrent.

En 301, nouvelle invasion des Germains. Ils reviennent jusqu'aux portes de Langres ; Constance Chlore les battit sous les murs de la ville et leur tua, dit-on, soixante mille hommes; en tout cas il en fit un grand massacre.

Ils ne revinrent pas moins à la charge sous Julien qui dut les repousser. D'après une opinion assez répandue, i'arc de triomphe de Reims, la porte de Mars^ serait un monument de la victoire de cet empereur sur des invasions germaniques.

Alamani. — Ces Alamans, Alàmani qui, sous la conduite de Crocus, avaient jadis ravagé la Gaule et pénétré jusqu'en Auvergne, en Gévaudan et à Arles, ces Alamans habitaient au iv'' siècle la rive droite du Rhin, depuis le lac de Constance jusqu'en face de Mayence. A la fin du siècle suivant, on les trouve occupant la rive gauloise et, vers le midi, toute l'Helvétie devait leur être soumise.

Les Alamans de l'Helvétie furent bientôt subjugués par les Bourguignons, c'est-à-dire qu'ils furent recouverts d'une seconde couche barbare, d'une nouvelle alluvion germanique.

Bourguignons. — Suivant VHistoria Fràncorum, les Bourguignons étaient déjà établis au temps du chef franc Clodion, c'est-à-dire avant 448, dans la partie de la Gaule comprise au delà du Rhône.

LF COEFFICIFNT BARBARE " 161

Sur les vicissitudes de Tinvasion bourguignonne, voir, au point de vue politique et géographique, le livre de M. Longnon. J'aurai Foccasion de reparler des Bourguignons à propos du caractère particulier de leur esprit national.

Leur établissement eut un caractère placide et véritablement empreint d^une certaine honnêteté sincère, d'une espèce de bonhomie. C'était une race à la fois d'un aspect terrible par sa stature gigantesque et d'une humeur très débonnaire. Elle comptait soixante mille guerriers.

Différents des autres Germains, qui considéraient tout travail manuel comme une humiliation, les Bourguignons étaient pour la plupart ouvriers en bois, et, dans les intervalles de paix, gagnaient leur vie à leur métier de charpentiers, de menuisiers, etc.

C'est le type des montagnards du Jura français et de la Suisse. Paul Orose dit que « les Bourguignons vivaient au milieu des Romains non comme des sujets mais comme des frères ». {Adversus juganus^ Hist, lib., Vil, cap. 32.)

Saxones. — Les Saxons, dit M. Longnon, qui fondèrent successivement, de 455 à 526, quatre royaumes dans Tile de Bretagne, jouèrent à peu près, dans les derniers temps de l'Empire romain, le rôle que leurs voisins de la mer du Nord, les Normands, devaient remplir à l'époque carolingienne.

Leurs incursions, ou bien plutôt encore les postes qu'ils parvinrent à établir sur les côtes des provinces romaines, valurent à certaines parties du littoral breton et aussi aux côtes gauloises qui s'étendent des bouches du Rhin à l'embouchure de la Loire, le nom de Littns Saxonicum^ rivage saxon, — qui apparaît pour la première fois dans la Nolilia dignilalum^ rédigée dans les premières années du v* siècle.

C'est donc au moins à cette époque qu'il est permis de faire remonter les colonies saxonnes que Grégoire nous apprend avoir existé de son temps dans la cité de Bayeuxet sur la Loire.

Les Saxons des bords de la Loire sont ceux que VHistoria Francorum mentionne à la date la plus ancienne, dans quelques phrases relatives aux événements de 463 à 472 environ. Voyez à ce sujet Grégoire de Tours et le résumé de M. Longnon.

Fortunat, évêque de Poitiers, qui loue Félix, son collègue de

COURAJOII. LbçU.VS. 11

Nantes (550-583), d'avoir soumis les Saxons à la loi du Christ, nous prouve que les Saxons s'étaient perpétués sans mélange sur le territoire de Nantes, jusqu'au dernier tiers du vi® siècle.

Les Saxons de la cité de Baveux formaient peut-être au temps de Grégoire la majeure partie des habitants du territoire bajocasse, qui, sans doute, avait été dépeuplé vers le déclin de TEmpire romain par les pirates du Nord, comme il le fut plus lard sous les faibles successeurs de Charlemagne.

V^oyez à ce sujet l'explication et le commentaire du texte de Grégoire dans le livre de M. Longnon.

Une seconde mention des mêmes Saxons se trouve dans YHistoria Francorum^ à propos de l'expédition que Contran dirigea en 590 contre la Bretagne.

Trois textes du ix® siècle montrent que le souvenir de ces étrangers n'était pas encore éteint au temps de Charles-le-Ghauve, car une portion du territoire de Bayeux, dans laquelle se trouvait le village actuel d'Airan, à 17 kilomètres sud-ouest de Gaen, vers les confins des anciennes cités de Lisieux et de Séez, était alors désignée sous le nom d'Ollingua Saxonia.

Des émigrants saxons parurent au vi^ siècle en Provence et en Auvergne. Voir Longnon.

J'aurais bien d'autres peuplades à énumérer. Je me réserve de vous parler des Francs avec quelque détail, mais un autre jour.

F]n somme, rien n'empêcha non seulement de très nombreuses incursions et d'incessantes razzias ; mais encore rien n'empêcha l'établissement définitif de plusieurs grandes familles ethnographiques germaines sur le sol de la Gaule^ notamment des Burgondes et des Francs. Ces barbares se faisaient même quelquefois les auxiliaires des Romains contre un tiers envahisseur. Il ne faut pas oublier non plus que Rome avait créé elle-même, au milieu de la Gaule, pendant sa domination, de petits foyers barbares. Dans un intérêt de défense, elle avait amené et elle entretenait, sur le sol gaulois, des colonies de Scythes et de Germains. Un certain nombre de localités ont conservé, dans leur vocable, le souvenir de ces colonies établies par l'autorité impériale elle-même. Les noms de lieux de Sermaise^ Sermoise, Sermizelle, etc., rappellent l'existence d'un poste scythe : Sarmatie, Sanîiaiia, Germaine, localité

près de Reims, rappelle la présence de Germains, d'où son nom de Germania, etc., etc.

Les inscriptions de plusieurs villes de la Gaule évoquent le souvenir de garnisons barbares. Il y avait des Dalmates à Châlons-sur- Marne et dans plusieurs autres cités gauloises.

Theipiiali. — « Durant Tépoque impériale, dit M. Longnon, on vit s'établir sur divers point de la Gaule des auxiliaires de Tarmée romaine recrutés parmi les populations de race germanique et scyt bique. La Nolilia dignilatnm donne de précieuses indications sur les cantonnements qu'occupaient au temps d'ïlonorius, cVst-àdire au commencement du v® siècle, ces auxiliaires barbares, et elle permet de saisir ainsi Torigine d'une peuplade établie dans le Poitou, les Taifali ou Theifali, qu'on retrouve, 150 ans après la confection de la Notice des dignités, en possession de terres que leur avait attribuées un rescrit de l'Empereur. La Notitia mentionne des Taifali non seulement dans l'empire d'Orient, mais aussi dans celui d'Occident et, dans ce dernier Ktat, elle fait connaître les cavaliers de leur nation, cantonnés dans l'île de Bretagne, où ils étaient placés sous la direction du Cornes Britannianim. En Gaule, le prœfectus Sarmatharum et Taifalorum genlilium réside à Poitiers ou dans le territoire de cette ville, où Grégoire a encore vu de son temps les Theiphali, vers 561 .

« L'évêque de Tours rapporte en outre que la région du Poitou où habitaient les Theiphali portait le nom de Theiphalia^ dénomination qui a persisté jusqu'à nos jours dans celle de Tiff auges, cheflieu de canton du département des Deux-Sèvres ^ »

Il y avait aussi un préfet des Sarmales à Autun.

Telles étaient ces colonies de barbares que les Flmpereurs romains établirent, dès le iv*^ siècle, sur le territoire de Tempire, pour en faire des pépinières de soldats, le recrutement de l'armée devenant de plus en plus difTicile et mauvais.

On appela ces colons barbares des lètes^ et les terres qu'on leur assignait, terres létiques.

1 . TifTauges est une commune de la Vendée (canton de Morta^^ne) et non un chef-lieu de canton des Deux-Sèvres, comme l'indique par erreur M. Longnon. — On trouve encore en Poitou beaucoup de villa^ires, métairies, lieux dits. dr>nt les noms rappellent Toccupation des Teiphales

C'étaient là, à nen pas douter, a très bien dit M. Geffroy, autant d'envahissements successifs des Barbares dans TEmpire. Rome pouvait y opposer jadis une cohésion politique et une force d'absorption qui triomphaient aisément d'une barbarie encore confuse et peu disciplinée, mais Ténerg^ie romaine s'était depuis lors amoindrie, tandis que la Germanie, instruite par la lutte, s'était, en quelque mesure, organisée à l'intérieur, de manière à ne plus envoyer au dehors que des éléments résistants ou moins prompts à se dissoudre. Ces premières et lentes infiltrations étaient bien le commencement de la conquête. L'ennemi prenait position au centre de la place, s'apprêtant à donner la main aux prochains agresseurs.

A la veille même de la Grande invasion de 406, l 'évêque Synésius, adressant ses doléances à TËmpcreur, jetait, dans son Discours sur la royauté, un vrai cri d'alarme. « La garde de la patrie et des lois appartient, disait-il, à ceux qui ont intérêt à les défendre. Ce sont là les chiens dont parle Platon, chiens prédestinés à la garde du troupeau. Que si le berger mêle les loups à ses chiens, il aura beau les prendre jeunes et chercher à les apprivoiser, malheur à lui! Dès que les louveteaux auront senti la faiblesse ou la lâcheté des chiens, ils les étrangleront et avec eux le pasteur et le troupeau. »

Plus loin : « Que le moindre espoir de succès se présente à eux, nous verrons quelles arrière-pensées nourrissent en secret nos défenseurs d'aujourd'hui...

u Les Barbares sont partout...

u Quoi ! il n'y a pas une seule de nos familles où quelque Goth ne soit homme de service î

« Dans nos villes, le maçon, le porteur d'eau, le portefaix sont des Goths. » Retenez le mot, le maçon était Goth.

Nous reconnaissons à cette propagande envahissante, à cette domesticité perfide la première phase de l'invasion germanique.

Cette période de l'invasion en suppose et en amène une autre qui est de conquête ouverte et souvent violente.

Car il y eut conquête, conquête réelle, il s'agit de l'aflirmer comme l'a très bien fait M. GefTroy, s'appuyant sur Montesquieu contre les assertions des Romanistes acharnés et surtout de l'abbé Dubos. Il y eut conquête réelle, effective, positive.

Vous voyez dans quelles grandes proportions l'élément germa-

nique s'était glissé en Gaule. Il y devint l'élément prépondérant, le principe directeur.

Ce serait se tromper que de croire que les Wisigoths et d'autres barbares de race germanique avaient joué absolument le rôle de conquérants parmi des vaincus. Depuis longtemps ils vivaient à côté des Romains. La conquête n'avait pas de raison d'être violente, car elle s'opéra d'elle-même, sans résistance. El s'ils se mirent en possession des deux tiers de la terre, ce fut non pas seulement par la force, mais à la suite de longues négociations et aussi en vertu d'un usage administratif auquel les sujets romains étaient habitués.

Les Barbares établis d'abord sur les terres de l'Empire y étaient venus non pas en ennemis, mais en alliés, en corps d'auxiliaires qui prenaient du service dans l'armée romaine. Ces auxiliaires, non moins que les légionnaires eux-mêmes, avaient droit aux concessions de territoire, prix ordinaire des services militaires ; des tribus entières furent ainsi colonisées de tout temps sur les frontières qu'elles étaient chargées de défendre, et une portion des terres et des serfs du pays leur était attribuée à titre de solde.

C'est là une question de fait dont vous avez pu entrevoir la solution par la démonstration que nous avons fournie de la longue et continuelle absorption de l'élément germain par la Gaule.

Je puis me couvrir, dans cette affirmation, des plus graves autorités.

« IjC moyen âge, dit Litlré {Eludes sur les Barbares et le moyen Age^ 8" édition, p. "23 de l'introduction), le moyen âge n'a pas été impunément (ils de la période barbare. »

Je dois vous dire que Littré était un romaniste, un romanisant convaincu et irréductible. 11 a fait le procès des Barbares et, pour lui, les invasions n'ont été qu'un malheur et n'ont rien apporté à l'humanité. Mais il ne peut pas se refuser à constater l'évidence : Le moyen âge a été le (ils de la période barbare.

« La Germanie de Tacite, a très bien dit M. GelTroy, peut servir de point de départ, non pas uniquement à l'histoire de l'Allemagne, mais à celle de l'Angleterre et, en certaine mesure, à celle de la Fiance et des autres États de l'Europe. »>

Si le temps nous reste à la fin du cours, je vous lirai la conclusion du livre de M. GelTroy.

Le pacte féodal^ la liaison, — le contrat féodal^ pourrait-on dire avec plus de vérité que Rousseau n'a dit le contrat social, — le pacte féodal a été le plus important apport de la Société germanique dans le monde occidental. Cela ne peut pas être douteux.

Lehuérou pense dans son Histoire des Institutions carlovin- (fienneSy écoulez bien, je cite, Lehuérou pense « que ce qu'on appelle féodalité, au x** siècle et dans les siècles qui suivirent, n'était au fond que le jeu simple et naturel des principes et des coutumes d'après lesquels la famille germanique s'était gouvernée de temps immémorial de l'autre côté du Rhin; que les lois féodales n'étaient que la continuation ou le développement régulier d'un ordre de choses antérieur et que la conquête elle-même n'avait jamais interrompu. »

Montesquieu, Guixot, Augustin Thierry, Laferrière ont pensé et ont enseigné que la société féodale a eu, sinon une existence, du moins une origine et une nature germaniques. M. Fauche-Prunelle a fait un curieux travail juridique sur les survivances de l'esprit germanique dans le Dauphiné.

Cette opinion, qui vous surprend peut-être, tant elle est soigneusement étouirée dans l'éducation classique de l'enseignement secondaire (dont nous relevons tous par rineffaçable souvenir du collège), cette opinion n'est cependant pas nouvelle. Dès 1560, vous entendez bien, dès 1560, au nom d'un patriotisme clairvoyant et essentiellement ombrageux, Etienne Pasquier la soutenait dans ses Recherches de la France.

Après avoir donné son compte à Paul Jove et aux auteurs italiens partisans de la seule culture classique, Pasquier s'exprimait ainsi en proclamant, tout comme le chansonnier populaire, que nous sommes à la fois Gaulois et Francs.

Écoutez Pasquier [liecherches de la France, chap. Il) :

« Car estant nostre Gaule tombée es mains de ces braves Français qui, par succession de temps, se naturalisèrent en ce pays comme légitimes Gaulois, il serait impossible de conter les hautes chevaleries qu'ils mirent à fin...

t* Je veux donc conclure par cecy qu'il n'y eut oncques défaut de police (cela veut dire culture, gouvernement) bien ordonnée entre nos anciens Gaulois, ny consequemment occasion pour laquelle ils

deussent du Romain encourir le nom de Barbares. Car, s'il nous faut passer plus bas et descendre au temps que les François sUmpaironizèrent de celle Gaule jusques à nous, je voudrais volontiers •çavoir qui esmeut nos nouveaux auteurs d'Italie (j'entends depuis trois cents ans en ça) à nous blasonner de tel titre. Premièrement, si nous considérons nos vieux François, lesquels tous frais esmolus passèrent de la Germanie en la Gaule, bien qu'ils n'eussent occasion d'estre de telle trempe que leurs successeurs, au moyen de perpétuelles guerres esquelles ils esloient seulement nourris. Si est-ce qu'un Procope et après lui Agathie qui touchèrent presque à leur aage, leur donnèrent sur toutes les autres nations qui passèrent d'outre le Rhin, louange de civilité et justice.

« Et si de ces JDons vieux pères François, il nous plaist venir à la

/"commune police, que de maux en nous, nous observons... elc

/| « Toutes choses parmoy déduites par manière d'avant jeu, non r/ point que par elles j'entende déprimer en aucune façon l'Italien ;

..mais aussi afin qu'il entende que nous ne sommes à luy inférieurs ny en police et bonnes mœurs, ny en bonne conduite de guerre, soit que nous advisions l'ancienne Gaule ou nostre nouvelle France. « Eh bien, Messieurs, je pense, moi aussi, qu'en matière d'art, Vêlement germanique^ jusqu'à présent négligé comme l'élément gaulois, a eu une part considérable, très appréciable dans la création, dans la formation de l'art moderne. Et c'est l'existence de cette participation que je m'appliquerai à vous démontrer par des monuments et des preuves historiques pendant une partie du second semestre de cette année.

Les envahisseurs ont pu conserver quelque temps pour euxmêmes lejrs m(curs, leurs habitudes, leur costume et leur langage; mais leurs nouveaux devoirs de maîtres vis-à-vis des vaincus les obligent, peu à peu, à partager les habitudes de ceux-ci. Les chefs de clans, — nomades bien entendu comme tous ces barbares, ou tout au moins d'une extrême mobilité, — se transforment, malgré tout, en souverains et en seigneurs ou propriétaires relativement sédentaires, en princes tout au moins enfermés dans des limites fixes. Et, en tout cas, ces souverains, princes, seigneurs et propriétaires possèdent des villes ou des ruines de villes qui ont besoin pour vivre, s'organiser et s'administrer, de certains édifices n'ayant

rien à redouter ni du feu, ni de Tintempérie des saisons. Ces édifices, si pauvres fussent-ils, appelaient une décoration et n'ont pas pu ne pas la recevoir. L'Église surtout, à laquelle tous les barbares se convertirent assez rapidement, a d'impérieux besoins moraux à satisfaire. 11 lui faut des lieux de réunion clos et couverts pour la prière en commun et la célébration des mystères du culte.

Quand il s'agit de construire en pierre, c'est-à-dire à la romaine, il est bien entendu que les Barbares ne peuvent pas faire autrement que de s'adresser à la main-d'œuvre gallo-romaine. Pas plus que les Gaulois, avant la conquête italienne, ils n'ont appris, dans les forêts de la Germanie, à tailler la pierre, ni à sculpter. Ils n'ont pas étudié les différents ordres grecs, ni les règles qui président à leur érection. Même, dans le plus bas état d'abjection où l'art était tombé, ils ne savent pas dessiner le moindre chapiteau corinthien, ni le plus pauvre chapiteau composite. Nous connaissons, par leur informe et grossier monnayage, quelle est leur maladresse et leur gaucherie lorsqu'ils veulent imiter ou contrefaire la monnaie galloromaine — qui était loin cependant de constituer des chefsd'œuvre — et quand ils veulent succéder aux droits et aux devoirs du fisc impérial romain.

S'ils sont assez puissants pour faire la loi politique par la force, ils ne sont pas assez nombreux pour modifier immédiatement Testhétique courante. Car si Ovide transporté chez les Scythes était devenu dans l'opinion de ceux-ci un barbare, les Scythes et les Germains resteront à plus forte raison barbares et étrangers chez les Gallo-Romains.

Tout cela est bien certain. Aussi avons-nous vu déjà que toutes les constructions en matériaux durables de l'époque mérovingienne, surtout les églises (dont nous possédons quelques chapiteaux qui ont survécu), aussi avons-nous vu que toutes ces constructions étaient restées fidèles aux inspirations de l'esthétique méridionale, représentée alors par l'école byzantine, même quand ces constructions étaient ordonnées par les Barbares sur le sol conquis ou concédé, en un mot, occupé par eux. Les constructions en pierre de l'époque mérovingienne sont donc entièrement l'expression du travail du peuple envahi, et la main des barbares ne peut pas s'y reconnaître dans l'exécution.

Je VOUS prouverai combien il est vrai que la construction en pierre a été exclusivement le privilège de la race envahie. Cette démonstration peut se faire h Taide d'un texte législatif rédigé par les Lombards, qui règle, comme pour un service public, la condition des maçons et qui institue une série de prix courants, de tarifs pour la main-d'œuvre. Tant pour les colonnes, tant pour les fenêtres, tant pour ceci, tant pour cela, etc. Les gens du pays de Gôme étaient déjà en possession du privilège de fournir des constructions à toute une partie de TOccident. Ce que ces modestes ouvriers, les Comacini, propageaient sous le nom pompeux de travail à la Romaine, opus romanum ou more romano, ne pouvait être qu'une grossière architecture et une déplorable sculpture byzantine ou ravennate mélangée de vieilles pratiques d'atelier des corporations d'ouvriers de l'ancien Empire d'Occident, telles que ces pratiques avaient été transmises dans les familles d'artisans par un héritage obligatoire, ainsi que je vous l'ai montré d'après le beau livre de M. Choisy. Sont-ce des ouvriers de celte espèce qui ont travaillé à Grenoble ?

Ce travail ne pouvait être que le produit de la plus abêtissante tradition, s'épuisant de plus en plus et ne sachant se ranimer par rien. Pour la maçonnerie et le travail de la pierre, il est donc bien évident que tout devait dépendre de la main-d'œuvre appelée Romaine, et que nous savons avoir été déjà si fortement byzantine. Mais, de ce que nous ne possédons pas une seule trace de l'art de construire et de sculpter chez les Barbares, s'ensuit-il, comme l'opinion générale parait incliner à le croire, qu'il n'y ait pas eu d'art barbare et que cet art n'ait pu avoir aucune influence ultérieure sur le développement de la civilisation? Est-il admissible que les hommes du Nord n'aient pas eu une architecture de bois quelconque, une architecture ayant son esthétique propre et destinée à abriter séculairement, tant bien que mal, la société politique, l'organisation sociale qui arrivait toute formée sur TOccident, si bien formée et formulée qu'elle se promulguait immédiatement dans la langue des vaincus. Les Barbares, dont nous descendons par une filiation indiscutable, dans des proportions très considérables, étaient-ils à ce point inférieurs aux moins civilisés des sauvages de l'Amérique ?

Cependant je prévois les plaisanteries qui accueilleraient, en ce moment, Thypothèse d'une architecture barbare rudimentaire. Je ne veux pas insister. Je ferais la partie trop belle aux contradicteurs, étant données les habitudes de la critique contemporame, qui trop souvent néglige Tétude des monuments qu'elle est hors d'état de comprendre, pour se retrancher derrière les formules imprmiées et les opinions consacrées par les livres. Aux savants appliqués ou intéressés k défendre sur ce point le statu qno^ je ne puis pas opposer encore un seul monument directement démonstratif. Je me charge seulement de fournir ultérieurement un fondement à cette hypothèse.

J'étudierai avec vous de très près, sur certains monuments de la période romane, le reflet de cette architecture barbare, qui eut trois ou quatre siècles pour se montrer, timidement sans doute, sur notre sol, pour y exister et pour y exercer une influence morale et pittoresque parfaitement appréciable, mais quia négligé de faire enregistrer son état civil pour la loupe des historiens de notre temps.

On prévoit en astronomie et on constate même légitimement Texislence de certains astres sans les voir, et uniquement par le vide que leur absence crée dans les calculs. Nous agirons de même en archéologie. Qu'on nous traite si l'on veut de visionnaire. Nous en appellerons à Leverrier.

Mais ce que je ne puis pas encore établir en fait, je puis du moins le faire pressentir, je puis indiquer des tendances.

11 y a eu, en art, un tempérament barbare, et ce tempérament on peut l'apprécier.

Ces peuplades qui venaient s'épanouir à notre soleil et prendre fie gré ou de force place à notre foyer apportaient quelque chose avec elles. On n'a jamais voulu sérieusement tenir compte du contingent intellectuel et moral, de la contribution très considérable qu'elles sont venues vereer à la civilisation occidentale. On a toujours alfecté de croire que leur coefficient personnel avait été rapidement absorbé par le milieu gallo-romain ou du moins par le milieu qu'on croyait exclusivement gallo-romain et qui était simplement, depuis le christianisme, gallo-byzantin.

Eh bien! Ceâ peuplades barbares si redoutées des lettrés imbéciles de la décadence latine du iv® au vi® siècle que je vous ai cités,

si méprisées par les héritiers directs de ceux-ci, les pédants de la Renaissance classique, dont notre Pasquier a fait si bonne justice, ces peuplades apportaient quelque chose avec elles. Ce quelque chose, ce bagage, c'était leurs mœurs, leur manière de vivre, leur tempérament. Ce tempérament ne fut pas du tout absorbé, ni annihilé immédiatement. Il continua au contraire à se développer pur de tout mélange, même sur le sol de la Gaule. Le partisan le plus convaincu de la tradition gallo-romaine exclusive, Jules Quicherat, n'a pas pu s'empêcher de le constater quand il dit que la société barbare pénétra chez nous avec ses mœurs et continua de les pratiquer (Voir V Histoire du costume en France).

Pénétrant donc avec sa civilisation, — nous sommes autorisés à employer ce mot puisque nous connaissons par des textes le droit barbare, ce droit dont il ne faut parler qu'avec respect, car c'est de lui que nos institutions publiques et politiques sont sorties, — pénétrant donc chez nous avec sa civilisation, le monde barbare la pratiqua aussi bien dans l'habitation que dans le costume.

Les bicoques romaines, comme il y en a à Pompéï et comme on en découvre tous les jours chez nous, les maisonnettes élégantes et étroites dans lesquelles les Gallo-Homains des classes dirigeantes abritaient leur paresseux sommeil, après avoir, pendant les heures du jour, parodié sur les places publiques, dans les bains et sous les portiques, la vie désœuvrée de la foule romaine, ces bicoques et ces cabines ne pouvaient sufUre à loger la smala des envahisseurs septentrionaux. Chez ceux-ci, l'homme en contact direct et continuel avec la nature ne vit pas isolé d'une vie factice, enfermé dans les murailles d'une ville. Entouré de sa femme, d'un troupeau d'enfants et de serviteurs, d'un bataillon de guerriers associés h sa fortune, traînant derrière lui des convois d'animaux et de bagages, il mène la vie de chef de clan. 11 lui faut de rapides constructions pour abriter sa bande. Car, non seulement sous le ciel glacé qu'il abandonne, mais même encore sous notre climat, sa vie errante ne peut se contenter de la tente du nomade méridional, de l'autre nomade de sud, de l'Arabe, qui presque à la même époque se met aussi à pousser en avant son mobile foyer.

A ce chef mérovingien qui veut s'établir sur le sol gaulois, qu'offrait donc l'art gallo-romain, qui n'avait jamais élevé que des

temples, des amphithéâtres et des édifices d'édilité ou d'utilité publique? Qu'offrait cette civilisation de carrefour et de place publique qui n'avait jamais connu ni respecté le Homel Elle offrait ces étroits terriers à lapins, qu'on appelle une villa gallo-romaine. Gela ne pouvait satisfaire le barbare.

Il fut donc forcé, pouvons-nous et devons-nous conclure, à conserver d'abord sur notre sol ses habitudes de constructeur en bois.

Il improvisa des baraquements, des salles où il rassemblait ses fidèles pour délibérer avec eux ou pour s'y livrer à ces orgies qui caractérisaient ou accompagnaient tous les actes mémorables de sa vie. Ces constructions provisoires, en matières périssables, dont le feu ne tardait jamais à avoir raison, n'ont pas laissé de traces.

Et, comme de cette architecture et de sa décoration rien n'a survécu, on a nié son existence parce qu'elle n'a pas eu de Vitruve pour la défendre et que, pour la connaître, il ne suffit pas d'être uniquement bachelier es lettres. Pourtant certains textes contemporains que j'aurai à commenter plus tard, en parlant de la construction en bois d'églises, désignent implicitement cette architecture des barbares en qualifiant la construction en pierre, d'habitude romaine.

De plus, relisez le Dictionnaire raisonné d'architecture de Violletle-Duc, au mot salle.

Vous verrez avec quelle perspicacité le clairvoyant artiste a compris et deviné l'importance et l'influence prolongée et indirecte que, dès son premier contact, a eues l'art barbare sur l'architecture de l'avenir, sur l'architecture gothique. Le hall, la salle, l'aménagement tout entier du château, ce ne sont pas les Gallo-Romains avec leur architecture civile de clapiers, de colombiers et de poulaillers, qui auraient jamais inventé cela, ni qui ont rien préparé pour la solution du problème !

Et le château féodal élevé sur la motte féodale !

Là, je tiens mes contradicteurs. On est bien obligé de reconnaître que le château féodal a existé en bois à l'époque primitive. L'unanimité des auteurs le proclame.

Ce sera pour moi un argument important.

Il y a des preuves de son existence.

Le château féodal, son principe répondant à un besoin, la grande

salle d'assemblée où vil la famille réunie, où se prêtent les serments, où se font les réceptions, où se donnent les audiences, les repas, les représentations théâtrales, où se récitent les chansons de geste, où se rendent les jugements, voilà ce que nous devons, avec tant d'autres choses, à Tart barbare et c^ la culture septentrionale.

Presque tout le monde féodal : droit, poésie épique, institutions publiques et privées, principes moraux et sociaux, respect et égalité de la femme, piété profonde et intime, culte intérieur, tout cela, après le christianisme, nous vient des Barbares. Tacite nous en a déjà parlé. Relisons le livre de M. Gefîroy. Ne rougissons donc pas de leur devoir en plus quelques principes en matière d'art.

Depuis le xiii® siècle et même depuis le xii* — il y a longtemps déjà — on a commencé à nier cette dette. On a conspiré par tous les moyens contre la vérité pour nous rattacher fallacieusement au monde latin et païen qu'on jugeait de plus noble race. On a enfin rayé de notre généalogie un ancêtre qui avait droit d'y figurer.

C'est celui que Pasquier appelait avec émotion et un certain orgueil : Notre bon vieux père François devenu légitimement Gaulois,

Lisez les premières pages généreuses et chaleureuses d'Etienne Pasquier, et vous verrez qu'il n'était pas moins bon patriote qu'excellent historien et qu'il savait rendre justice aux Barbares.

Défions-nous de la sirène! Elle est si commode> la culture latine, une fois qu'on l'a adoptée par une convention comme l'on fait d'une fable au théâtre !

Mais, je le répète, c'a été un crime d'imposer au monde vivant et au monde moderne le moule d'une civilisation que ce monde avait condamnée à bon escient et qui était morte. Le devoir des historiens modernes est de démontrer Terreur des jurisconsultes et des hommes d'État qui, depuis le moyen âge lui-même, n'ont pas cessé de travailler à la romanisalion à outrance de l'Occident.

Le tempérament barbare. — La lecture de l'admirable livre de Tacite sur les Mœurs des Germains n'a pas pu toujours éclairer l'enseignement de l'histoire, tant était puissant le préjugé classique.

Pour un grand nombre d'auteurs, les renseignements transmis

par Tacite ne donnent pas des Germains une idée beaucoup plus haule que celle qu'on peut avoir des peuplades actuelles de TAmérique septentrionale ou de l'Afrique intérieure.

Guizot, lui-même, dans la Civilisation en France^ tome I**", s'est laissé aller à comparer les principaux traits de la physionomie de ces peuples avec ceux que les voyageurs modernes ont signalés chez les sauvages.

Nous nous sommes trompés nous-mêmes dans l'appréciation de l'art des premiers siècles qui virent les invasions germaniques et qui leur succédèrent.

Pour nous renseigner, nous n'avons interrogé qu'un des représentants de la culture artiste des temps mérovingiens et carolingiens : nous n'avons examiné qu'une des branches de cette culture et précisément celle qui n'a pas été cultivée par les Barbares, les Wisigoths exceptés, à savoir : l'architecture en pierre et la grande sculpture taillée dans la même matière.

Et nous nous en allons, chaque jour, déplorant sur un ton magistral et pédantesque la décadence de l'art européen à partir du contact de la civilisation antique avec les Barbares. Mais ces œuvres souvent répugnantes que nous montrent les vu», viii®, ix« et x« siècles, elles ne sont pas imputables aux Barbares, à ces pauvres Barbares que nous en rendons fort injustement responsables.

Ces œuvres sont uniquement et précisément le produit inintelligent de la tradition latine ou d'une interprétation maladroite de l'inspiration byzantine.

Il n'y a rien là de barbare ou presque rien en dehors de quelques éléments de décoration.

Laissons aux derniers représentants de la pensée gallo-romaine ce qui leur appartient. C'est à eux qu'on doit demander compte de cette pourriture et de cette sauvagerie.

L'art barbare, à ce moment, est représenté par tout autre chose. Il est représenté par une architecture sommaire, mais certainement décorative, qui a existé positivement, bien qu'elle nous échappe dans son expression matérielle. Les Barbares sont arrivés nécessairement avec la seule architecture qu'ils avaient pu pratiquer dans leurs solitudes boisées, avec une architecture de chalets, que nous retrouverons dans les monuments postérieurs de la Scandina-

vie et dans la décoration romane de l'Ouest et du Nord de la France.

L'art barbare est représenté alors et surtout affirmé dans son tempérament par l'art des fibules et par la décoration des objets mobiliers.

Et je me charge de vous démontrer que c'était un art très avancé, très rafliné, très supérieur, que cet art barbare qui s'épanouit dans les monuments anglo-saxons, sur les pierres gravées et sculptées de l'Angleterre. 11 est si raffiné, si remarquable, cet art barbare méconnu, que des artistes de bibliothèque et des archéologues de cabinet l'ont revendiqué comme une simple émanation de l'art antique gréco-romain.

M. Eugène Mûntz a soutenu récemment le caractère romain et classique d'une partie du dessin des entrelacs, méandres et autres arabesques de la miniature hiberno-saxone. C'est une thèse qui est nécessaire pour achever, ainsi que le dit l'auteur, « de nous montrer quelle unité la civilisation romaine avait imposée dans les contrées les plus lointaines aux moindres productions de l'art ».

Pour moi, le principe de la décoration barbare n'a pas été un principe communiqué parla décadence romaine. J'estime que c'est un sentiment spontané, instinctif, dicté par la loi d'un tempérament ethnographique, puisé à une source orientale.

La décoration industrielle des Barbares, perfectionnée comme elle l'était aux v® et vi*' siècles, devait compter plusieurs siècles de tradition nationale quand elle fut mise en rapports avec la décadence latine. Qu'avait-elle à emprunter, à cette époque, aux réminiscences affaiblies de celle-ci, elle qui, à cette époque, avait déjà un long passé et des souvenirs précis remontant à la source commune?

Il y a toute une civilisation qui existe du iv® au x® siècle et que nous ignorons.

A nous de la reconstituer.

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