‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 4)Chapitre 41 sur 124 · VINGT ET UNIÈME LEÇON 27 MAI · texte numérisé non relu

VINGT ET UNIÈME LEÇON 27 MAI

L'INFLUENCE SEPTENTRIONALE

Messieurs,

Nous nous occuperons encore aujourd'hui deTinfluence nordique^ de rinfluence très considérable exercée par Vart septentrional sur l'Europe entière à partir de Tépoque des invasions.

Nous avons besoin d'insister pour vous faire bien comprendre quelle a été la source principale de l'art gothique, et pour vous montrer que c'est à tort que la vraie origine de notre art moderne a été systématiquement méconnue par une prétentieuse pédagogie qui voudrait exploiter encore impunément tous les préjugés classiques.

La question de la pénétration du centre et même, dans une certaine mesure, du midi de TEurôpe par l'influence irlandaise, anglosaxonne, tant au point de vue de Tart qu'au point de vue des idées, est un des gros problèmes de l'histoire moderne. Vous avez vu mercredi dernier que saint Colomban et ses disciples propagèrent chez nous à la fois des principes moraux et des principes d'art, eux qui arrivèrent cum toio grege philosophorum. Ces principes de raisonnement, inextricables comme leurs entrelacs, ces premiers fondements de la scolastique du moyen âge, ils les propagèrent dans les contrées où se constituait laborieusement « cette forte race

CouHAJOD. Leçons 14

*ilO L*INFUEN(iE SKPTËNTHIOKALE

franeiv^erniaine, qui recelait dans ses flancs l'avenir de la civilisation chrétienne ». J'emprunte ces derniers mots à Montalembert que vous avex tous lu depuis mercredi dernier.

Je n*ai donc pas besoin d'insister sur les conséquences générales de la pénétration irlandaise et anglo-saxonne. Elle s'opéra seulement par les idées et compléta ce que d'autres invasions de même essence et plus etfectives avaient déjà amené par des mélanges de sang. La vieille Europe occidentale, ranimée par cette transfusion de son esprit d'origine, reprenait conscience d'elle-même et retrouvait la liberté de sa pensée.

Ce qui ne s'était pas vu depuis Vercingétorix, comme l'a si bien compris M. Gaston Paris, en parlant de Tépoque mérovingienne, se produisit alors. Dans un rapide éclair, la Gaule devenue la France eut une vision sommaire de sa personnalité, de son unité, de sa nationalité. Elle était, ou du moins elle se crut à tout jamais afl'ranchie de Rome. Hélas ! elle avait compté sans les pédants du xvi* siècle et sans les successeurs de ces phalanges aristocratiques du !••" siècle avant l'ère, qui l'avaient vendue déjà une première fois.

Elle devait recevoir encore une fois le fatal baiser de l'Italie et les dangereuses caresses du monde gréco-romain.

Ce sentiment d'hostilité et d'opposition à l'esprit latin n'était pas moins vif chez les Francs que chez les autres barbares dont nous avons parlé.

Ce nom de Romain devait être tombé bien bas au vii« siècle, puisque encore au x®, alors que la fusion des races était déjà fort avancée, le longobard Liutprand, parlant à l'empereur Phocas, osait dire : « Nous autres Longobards, Saxons, Franks, Lotharingiens, Bavarois, Suèves, Bourguignons, nous méprisons si Tort les Romains que nous ne connaissons pas de plus grave insulte à jeter à nos ennemis que de les appeler romains^ ce nom signifiant pour nous le comble de l'ignominie, de la lâcheté, de l'avarice, de la luxure, en un mot de tous les vices *.

Le sentiment d'opposition et d'hostilité se manifestait dans le domaine de l'art comme dans tout le reste. Le génie du Nord et celui du Midi se heurtaient violemment. Les instincts et les tempé-

Page 1