‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 4)Chapitre 59 sur 124 · DANS L'ART OCCIDENTAL DE LA PÉRIODE MÉROVINGIENNE ET CAROLINGIENNE · texte numérisé non relu

DANS L'ART OCCIDENTAL DE LA PÉRIODE MÉROVINGIENNE ET CAROLINGIENNE

Mesdames, Messieurs,

Vous savez où nous en sommes. La leçon de mercredi dernier vous a fait connaître Tétat de la question d'après les livres en vogue et les opinions courantes. Un état des lieux ne varietur a été dressé devant vous au sujet des croyances actuelles. Je vous ai montré en même temps d'où allaient venir les changements qui se préparent. C'est là méconnaissance des influences orientales qui a enfermé la science contemporaine dans une impasse, dans une sorte de prison dont elle semble ne pas pouvoir sortir.

Vous Taiderez à s'évader et je vous prie de vouloir bien travailler ici avec moi à sa délivrance.

Vous comprenez donc maintenant que c'est dans cet Orient oublié et méconnu par notre éducation antérieure qu'il faut aller chercher la lumière. C'est là qu'il faut aller contempler et étudier sur place la véritable inspiration primordiale de l'art chrétien. C'est là qu'il faut aller interroger l'art byzantin ou néo-grec ou gréc<M>ri0ntal,

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Qu'esl-ce que c'était que cet art byzantin ou néo-grec pendant les six premiers siècles de Tère?

J*ai essayé de vous le dire Tannée dernière, en analysant deux livres qui feront époque dans Thistoire de renseignement : La Syrie Centrale^ de M. le marquis de Vogué, et L*arl de bâtir chez les Byzantin*^ de M. Auguste Choisy.

Du IV* au vu" siècle il a existé en Syrie une école de constructeurs habiles, d'ingénieurs et d'artistes nourris des traditions grecques, inspirés aussi des traditions orientales, et en même temps animés d*un esprit nouveau.

Je vais rappeler d'un mot quelques-unes des conclusions de M. de Vogué :

« Tandis qu'en Occident le sentiment de Fart s'éteignait peu à peu sous la rude étreinte des Barbares, en Orient, en Syrie du moins, il existait une secte intelligente qui maintenait les bonnes traditions et les rajeunissait par d'heureuses innovations.

« Dans quelles limites s'exerça l'influence de cette école? Dans quelle mesure ses enseignements ou ses exemples contribuèrent-ils à la Renaissance occidentale du xi^ siècle? Quelle part enfin TOrient byzantin eut-il dans la formation de notre art français du moyen âge? Je ne prétends pas résoudre définitivement ces problèmes. On trouvera du moins dans nos dessins les principaux éléments de la solution. »

Vous voyez bien que je ne fais que continuer une œuvre déjà commencée dans les trente pages de l'introduction de La. Syrie centrale.

M. de Vogué ^ Syrie centrale, p. 21) dit qu*il ne croît pas à une communication unique entre TOrient et TOccident à Tépoque des Croisades.

« Pour ma part^ ajoute-l-il, je ne saurais croire à une influence aussi subite, ni à une propagande aussi rapide ; à mon sens renseignement oriental a été plus ancien et plus direct ; il a précédé les Croisades ; il a préparé de longue main le mouvement architectural qui s'est produit au onzième et au douzième siècle en Occident sous l'influence de causes toutes locales.

« Il est permis de supposer que sans aller jusqu'en Syrie les constructeurs inexpérimentés des huitième^ neuvième et dixième

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siècles ont pu avoir connaissance des méthodes qui y étaient ou y avaient été en usage, des formes qui y avaient prévalu. On peut croire que les premiers artistes venus d'Orient à Tappel des Barbares couronnés étaient des élèves ou des héritiers des écoles fécondes de la Syrie. »

Je m'appliquerai à vous démontrer combien était vrai et juste le pressentiment de M. le marquis de Vogué. Je rapprocherai sur le tableau lumineux la grammaire décorative de TOrient et celle de rOccident. V^ous constaterez qu'il n'y en a qu'une seule.

Vous venez de voir que M. le marquis de V^ogûé avait pressenti et embrassé du regard presque toutes les conséquences de la grande découverte, contre lesquelles la malveillance, l'ignorance, la paresse, la mauvaise foi n'ont pas complètement prévalu, bien qu'elles soient parvenues aies tenir jusqu'à ce jour en quarantaine. H fut un temps où on était traité de mauvais Français quand on osait laisser soupçonner qu'on accordait à l'Orient une action directe sur notre art occidental. Les seules origines latines étaient tolérées. On n'admettait les prétentions de l'Orient que comme l'expression d'une origine nuageuse et extrêmement lointaine. La seule chose qu'on prit en considération, c'était le courtage italien avec lequel on confondait la marchandise d'Orient, Je vous ai lu les protestations très vives de Longpérier et celles de Vitet. A l'heure actuelle, la latinité fait encore de l'obstruction par tous les moyens possibles. J'en sais quelque chose (j'ai eu bien de la peine à me décrasser) ; j'ai fait, par mon éducation, partie du Syndicat de la latinité.

Un autre savant, d'une merveilleuse clairvoyance, M. Auguste Choisy, dans son Art de bâtir chez les Byzantins^ a montré d'un mot qu'il comprenait spontanément et devinait tout ce qui vous sera péniblement démontré au début de cette année, à savoir l'origine de la décoration byzantine, qui fut celle de toutes les écoles de l'Occident chrétien.

« Il faut ici distinguer, dit très bien M. Auguste Choisy {L'Art de bâtir chez les Byzantins, p. 161), les éléments de construction de ceux qui touchent à l'ornement. Si l'on admet que l'art byîantin résulte d'éléments asiatiques incorporés à l'architecture romaine, la côte Syrienne, qui est, après celle d'Ionie, le grand entrepôt du commerce de l'Orient avec Rome, se présente, elle aussi, dans

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une situation topographique qui fait présumer une influence. Cette influence est réelle. Mais elle porte avant tout sur le côté décoratif de l'art. On a dès longtemps rapproché dé la sculpture byzantine la sculpture juive du tombeau des Rois ou des portes du Temple ou même la sculpture gréco-syrienne des villes du Haut-Oronte. » (De Saulcy, Histoire de Vart judaïque, — Viollet-le-Duc, Entretien sur f architecture, sixième entretien. — De Vogué, Syrie centrale).

La décoration sculptée, voilà l'apport probable des influences syriennes dans l'architecture byzantine.

L'année dernière je vous ai fait le tableau de la civilisation orientale de la Syrie. Cette année je vais vous montrer que tous les éléments de cette civilisation, considérés individuellement, nous ont profondément pénétrés.

C'est k l'aide de l'ornement que je ferai ma preuve.

L'ornement byzantin peut se décomposer. Il est formé de divers principes simples, qui se combinent à l'infini dans les applications, mais qu'on peut toujours reconnaître et isoler. Voici quelques-uns de ses principes, dont j'excepte à dessein les monogrammes chrétiens, les symboles : le poisson, l'ancre, etc.

La Marguerite.

L'Etoile à six rais.

L'Hélice.

La Tresse ou la Natte.

L'Enroulement.

La Fleur de lys.

L'As de Pique.

La Palmette.

Ce sont là d'irréfutables preuviBS de l'origine bien exclusivement orientale de l'ornementation en vogue dans le monde chrétien au VII" et au viii® siècle.

Le cours d'aujourd'hui sera fatalement très ennuyeux. Je dois vous donner des notions, des références qui ne pourront trouver place au moment où nous vous communiquerons nos projections lumineuses. 11 faut que vous sachiez d'avance quelque chose de positif sur les monuments qui vous seront présentés dans la nuit.

LES ÉLÉMENTS ORIENTAUX DANS l'aRT OCCIDENTAL

La Marguerite à nombreuses pétales (Bg. 14).

Exemples : Au musée du Louvre, dans la salle assyrienne, seuil du palais de Ninive ; au musée du Louvre, dans la salle de la mission Dieulafoy ; au musée du Louvre dans la salle judaïque, sur de très nombreux sarcophages.

Je vous ai menés dans les salles orientales du Louvre constater l'existence de Fig. 14. — La Marguerite, ce décor sur un grand nombre de monuments.

U Hélice (fig. 15). Motif pratiqué en Orient. Nombreux exemples

dans la Syrie centrale^ p. 92, fig. 35, linteau Dïr Sanbil, et, pi. 46, linteau de Moudjeleia. Il ne peut pas y avoir de doute sur les monuments publiés par M. de Vogué. Non seulement tous les monuments de la Syrie examinés par M. de Vogué sont antérieurs au viii^ siècle et à la conquête défînitive de rislamisme en Asie, mais encore un f^rand ig. . — ice. nombre de ces monuments nous fournis-

sent la preuve qu'ils ne sont pas très éloignés du premier triomphe du christianisme, c'est-à-dire du iv« et du v« siècle.

La, Fleur de Lys (fig. 16) apparaît absolument nettement sur des

sculptures d'un château près de Safa en Syrie , vu* siècle. Ce château s'appelle Kharbet-el-Beïda , ce qui veut dire la Ruine Blanche (Vogué, Syrie centrale, pi. 24).

A ce propos, M. de Vogué a écrit une très belle page que je vous recommande de lire. C'est une pensée superbe, pleine d'aperçus profonds. p]lle n'a pas encore été comprise en France. M. Cattaneo, au contraire, Ta judicieusement appréciée et en a fait l'éloge en adoptant les vues de M. de Vogué [Syrie centrale, tome I, p. 70).

L'Enroulement (fig. 17) fut pratiqué comme motif de décoration dans tout le monde chrétien du Bassin de la Méditerranée, dès le

Fig.16.— La Fleurde lys.

.(la LES ELEHRNTS ORIES7AII DANS L AUX OCCIDENTAL

vi« el le vu* siècle, et même peut-être beaucoup avant et beaucoup

Exemples : La porte de Behioh en Syrie (gravée dans la Syrie centrale, pi. 137 du tome II.) Une tombe du Baptistère d'Albenga (Cattaneo, p. 72). Le monument de Henchir Goubeul en Afrique. (Iiulraclions du comité de* travaux hitlori- 1889, p. 154 et suivantes).

Fig. n. — L'Enroulement.

Enfin d'innombrables fragments de sculpture dans la Gaule du v au x' siècle. •

Sur les communications de l'art byzantin et oriental dans le bassin de la Méditerranée, M. Héron de Villefosse a émis de judicieuses observations dans le Bulletin des antiquaires de France (années 1878-1880), à propos de l'autel de Sainl-Montanus et d'un tombeau découvert par lui à Henchir Zoui. A chaque pas pendant le cours de SB mission en Afrique, M. de Villefosse ne peut pas s'empêcher de constater deux faits : 1" Que toutes les sculptures qu'il a relevées en Algérie sont inspirées de l'art byzantin; 2' qu'elles présentent de l'analogie avec les œuvres sculptées mérovingiennes '.

Par leur scepticisme à l'endroit de toutes les récentes découvertes faites en Orient, Quicherat el ses imitateurs ont contesté l'importance et la date du monument de Béhioh, comme celles de tous les monuments de l'Asie Mineure. Cela dérangeait un système historique imaginé avant la découverte du monument.

C'est bien à tort. J'ai fait justice, mercredi dernier, de ces fins de non recevoir. Car cette date, avec la limite supérieure du vn* siècle, certaine déjà par les inscriptions grecques locales , cette date est affirmée par l'exislence, chez nous, de la châsse de saint Mommole, conservée dans l'église de Saint-Benoit-sur-Loire, et offrant le même système de décoration.

1. VoiriSpalemenl A ce Hiijet, dann les Instructions du minUtère, Recherehei des antiquMt dan» le nord de l'Afrique [i&M], p. Cagnal. Reinach, Durey-

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La châsse de saint Mommole a une date certaine : le vu* siècle, 679 à 685. (Voyez les Inscriptions chrétiennes de la Gaule de M. Le Blant, t. II, p. 377-379). De plus, cette châsse de saint Mommole avec ses chérubins ailés {cfierubini)a. un aspect profondément oriental. Qui oserait dire que c'est TOccidënt qui a spontanément pratiqué le premier ce style de décoration et Ta plus tard exporté en Orient? C'est pourtant ce qu'on est obligé de soutenir en appliquant le système autrefois défendu par Quicherat. Dans le cas particulier de la décoration de la porte de l'église de Béhioh, il serait absurde de dire que les enroulements ont été apportés en Asie par les chrétiens au XII® siècle. Je puis, en effet, vous prouver que l'enroulement était bien un motif national en Syrie, dès une époque très reculée, et un produit de l'inspiration autochtone. Il me suffira pour cela de vous faire faire des projections lumineuses reproduisant les monuments du vi« ou du vu® siècle.

Par exemple je vous invite à étudier les manuscrits syriaques antérieurs au x® siècle.

M. StossofT, dans un bel ouvrage intitulé : L'ornement slave et oriental d'après les manuscrits anciens et modernes (Saint-Pétersbourg, 1887, in-folio), a consacré plusieurs planches à l'art syriaque. On y voit très nettement pratiqué le système décoratif de l'enroulement.

A cette preuve il serait facile d'en ajouter beaucoup d'autres en invoquant le témoignage des monuments publiés par M. de Vogué. Voyez dans la Syrie centrale.

Il me suffit d'insister sur un monument très remarquable et hors ligne, conservé au musée du Louvre, et dont la date est certaine grâce à une inscription. Je veux parler de la mosaïque de Kabr'Hiram, gravée dans V Atlas de la Mission de Phénicie de M. Renan, 1864, pi. XLIV, texte p. 607 et suivantes; gravée également dans les Annales archéologiques^ de Didron, années 1863 et 1864, tomes 23 et 24. .Article de M. Jules Durand, intitulé la Mosaïque de Sour, t. 23, p. 278-282, t. 24, p. 205 à 210 et 286 à 292. Commentée enfin dans le Catalogue des Inscriptions grecques de W. Frôhner.

Je vous en parlerai en détail et je vous la ferai voir dans les salles nouvelles où on est en train de l'installer.

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« Une inscription grecque nous apprend que Téglise a été consa> crée à saint Christophe, sous le chorévêque Georges et le diacre Cyrus, au nom des fermiers et des laboureurs de Tendroit. L'inscription établit également que jusqu'à l'invasion musulmane, la localité qui entourait Téglise était une banlieue de Tyr, riche en exploitations agricoles ». Renan : Mission de Phénicie^ texte p. 608.

a La mosaïque, comme Téglise, offrait trois travées. Celle du milieu, plus large et plus courte que les deux autres, comprend l'inscription qui sans doute était placée au pied de l'autel, une rosace, et, faisant face à la porte, un riche enroulement de trente et un médaillons divisés et reliés entre eux par des rinceaux ornés de feuillages et de fleurs, qui s'échappent de vases situés aux quatre coins ». Ibidem^ p. 609.

Je vous raconterai ce soir tout cela en détail et je vous expliquerai comment M. Renan est arrivé à dater le travail du mosaïste. Il conclut ainsi :

« Malgré les fortes raisons qu'on a fait valoir pour distinguer deux époques dans la mosaïque de Saint-Christophe, nous croyons donc qu'il faut abandonner cette hypothèse. La mosaïque est pour nous de la date indiquée par l'inscription, date qui est probablement l'an 575 après Jésus-Christ. Toutes les objections a priori doivent céder devant les preuves presque matérielles qu'on en a. » Jbid., p. 624-625.

Voilà donc une décoration d'enroulements à date certaine, de la fin du VI® siècle, et bien authentiquement syrienne. On ne peut pas dire . qu'elle a été importée au xii^ siècle par les Occidentaux.

La Palmelte (fîg. 18 et 18 bis) présente beaucoup de variétés. Dans

l'art mérovingien elle est souvent ouverte comme des ailes d'oiseaux, souvent pendante comme des feuilles de saule pleureur, ou encore combinée avec la fleur de lys. Exemples : sur un ambon de la cathédrale de Grado, vin* siècle ; sarcophage de Saint- Drausin (Voir Ed. Le Blant, Sarc, chréi, de Fig. 18. — La Palmette. Gaule, p. 14) ; parapet de la Mère de

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Dieu à Constantinople (Callaneo, édilion française, p. 273) ; un chapiteau de Baquouza, daté du vii« siècle (Vogué, Syrie centrale^ pi. 118).

Fip. 18 bis. — Autre forme de la Palmette.

Feuille ou Palmette^ en forme d'As de pique (fig. 19) ou en forme

de fer de lance, arc en forme de grenade, ou en forme de grappe de

raisin, ou en forme de pomme de pin. Quelquefois, Tas de pique peut

se confondre avec le cœur.

Exemples : sur un chapiteau de pilastre du

temple de Dealsamin; sur une corniche à Serdjilla

(Vogué, Syrie centrale^ pi. 31 et 151).

1/As de pique depuis les temps chrétiens est

un principe décoratif absolument oriental et

syriaque, au moins depuis le v« siècle. Preuve

indiscutable dans la planche 151 de la Syrie

centrale^ qui reproduit des peintures et des

Fig. 19. sculptures d'une porte d'église de Deïr Sanbil en

LAs de pique. c • tt • • *• T j * j

Syrie. Une inscription porte une date du syriaque

correspondant au 7 juillet 420 ; un ouvrier chrétien Ta ornée de

deux monogrammes avec ces mots : Ceci triomphe ! inscrits près

de la croix. Dans tous les versets, on sent un accent de victoire. C'est

le moment de la grande expansion du christianisme.

La simple analyse que je viens de faire devant vous d'une partie de la grammaire décorative de l'Orient, est la preuve irréfutable de Torigine bien exclusivement orientale de l'ornementation en vogue dans le monde chrétien du vue au vin' siècle.

Pour le nier il faudrait être aveugle ou de parti pris.

DOCUMENTS COMPLÉMENTAIRES

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