‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 4)Chapitre 58 sur 124 · ETAT DE L OPINION SUR LES SOURCES DE L ART ROMAN · texte numérisé non relu

ETAT DE L OPINION SUR LES SOURCES DE L ART ROMAN

première ^ain et ne doit pas suivre, mais doit précéder Topiniou publique.

VioJlet-le-Duc n'a pas cherché à démontrer Texercice d'une influence byzantine avant l'époque romane. Il n'a pas voulu remonter au delà du xe siècle. J'estime qu'il a eu tort. - Je m'appliquerai, au contraire, à vous prouver que la communication entre l'Occident et l'Orient n'eut pas seulement lieu au xi^' et au xii^ siècle, mais qu'elle se fit d'une manière très complète et très générale dès le vi* siècle et qu'elle se continua pendant tous les temps carolingiens.

L'inventaire, l'état de lieux que je suis en train de dresser avec vous n'est pas une préoccupation qui me soit personnelle.

Un savant a pris la plume pour le rédiger, l'imprimer et le léguer à l'avenir, mais dans un tout autre esprit. On saura très exactement plus tard ce qu'a été dans les vingt dernières années du XIX® siècle, le dogme ofliciel pédagogique sur la matière qui nous occupe.

M. Alfred Ramé a lu à la Sorbonne, dans la séance du 11 avril 1882, un mémoire très remarquable intitulé : De l'Étal de nos connaissances sur Varchiieclure carolingienne ' .

Il faut que vous le connaissiez tous.

Cet article est la négation préventive, anticipée, de tout ce que j'aurai à vous exposer. Son auteur a déclaré que nous ne pouvions rien savoir actuellement sur l'art qui a précédé les temps romans et il a recommandé de s'abstenir.

Donc au seuil de l'étude que j'entreprends cette année, se dresse un obstacle qui paraît infranchissable.

En effet, conçu par un esprit d'une haute valeur, ce mémoire est très vigoureusement pensé et très fermement écrit. Mais il n'est pas l'œuvre d'un archéologue ni d'un praticien.

Sans doute, la science peut en tirer quelques avantages; mais il offre en même temps de nombreux dangers.

11 suflirait à un écolier d'apprendre par cœur quelques passages de ce mémoire pour se donner la tournure d'un esprit fort et pour

I. Ce mémoire a été impnmé dans le Bulletin du Comité des travaux hit' toriques et scientifiques, section d'archéoloffie, année 1882, p. 185 ù 213.

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désarmer, aux yeux des demi-savants, l'érudii le plus perspicace. C'est une œuvre de négation. Nous lui opposerons upe œuvre d'aiFirmalion.

Pour parvenir à justilier sa proposition, qu'a fait Alfred Kanié dans son travail ?

S'est-il absorbé dans la méditation et dans la comparaison ? Estil allé se retremper et se désaltérer aux sources vives de l'analyse monumentale ? A-t-il ceint ses reins pour le voyage de Compostelle ou pour celui de la Mecque? S'est-il embarqué dans un pieu.x pèlerinage archéologique? A-t-il pris la besace et le bâton du Juif errant? A-t-il été de monument en monument, de relique en relique, de porte en porte, se recommandant à tous les saints ou à tous les prophètes du Paradis, mendier fièrement sur les grands chemins, à la sueur de son front, le pain de la vérité?

Pas du tout.

Il n'a pas quitté sa chaise curule de magistrat. Ses plus longs voyage^', au moment de la rédaction de son mémoire, n'ont pas toujours dépassé la longueur des rayons d'une bibliothèque.

Il a dressé des fiches de tous les monuments proposés par les livres comme carolingiens et il a cherché dans d'autres livres ù démontrer qu'il ne peut pas y avoir de monuments carolingiens ; il a collectionné les documents qui sont de nature à faire obstacle à leur attribution.

Dès lors, à quoi servirait de se déranger et de se tourmenter?

La méthode préconisée par Ramé est une méthode funeste. KUe tend à décourager les observations et à ne tolérer que les calculs.

Je vais tâcher de définir et commenter pittoresquement l'esprit et la tendance du Mémoire, on peut presque dire du réquisitoire de M. Alfred Ramé, qui était un très éminent magistrat et avait été un très éloquent procureur général. Moi, pauvre avocat du client méprisé et condamné d'avance, je n'ai pas à me gêner vis-à-vis de l'accusation.

M. Ramé ne s'est pas dit : cherchons le Carolingien dans tous les monuments de la France, par tous les moyens possibles. II y en a peut-être, attendons, observons! Pas du tout. Il a dit en substance : On se moque de nous quand on nous parle d'art carolingien. Voici le relevé de tout ce que les livres sérieux ont donné.

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J'ai fait subir successivement à tous ces prévenus un sévère interrogaloire. Aucun de ces monuments n'a pu établir son identité par des pièces authentiques. Rien n'est prouvé. Donc il n'y a pas un seul monument carolingien ayant ses papiers en règle. Le carolingien en France est un imposteur, un vagabond, un va-nu-pieds sans aveu, et j'invite la gendarmerie scientifique et les autres agents de la force universitaire ou académique à lui courir sus et à lui mettre la main au collet.

Le carolingien n'a pas d'existence légale; il ne peut pas ester en justice ni comparaître devant l'histoire. Le Code n'a pas prévu son existence. Il n'a pas de place dans Tordre social. Non seulement on peut l'ignorer sans honte, mais on doit même le considérer comme non avenu. Un érudit bien élevé ne peut pas fréquenter de pareils monuments. Savourons donc à son égard notre ignorance^ car cette ignorance c'est de la critique, et rien qu'avec cette critique, en ne faisant rien et en niant tout, nous sommes bien plus forts, bien plus utiles à la science que les malheureux qui se donnent tant de peine pour chercher ce qu'il est impossible de trouver.

Dieu sait alors combien la tranchante théorie du procureur général a été cruellement appliquée et quelles gorges chaudes on a fait des infortunés érudits de province, dont le zèle quelquefois dépassait la critique et les moyens d'action, et qui maladroitement prêtaient le flanc à la pédanterie.

Juger les monuments d'ensemble^ par l'architecture et par les textes, est un grand danger. Dans ce système on ne tient pas compte des remaniements successifs. On attribue, en fait de sculpture et de décoration, à une même époque, celle de la réfection des édifices^ certains morceaux qui appartiennent au contraire à des époques absolument différentes.

Le même chapiteau antique a quelquefois été réemployé dans quatre réfections successives, aux temps mérovingiens, aux temps romans et quelquefois ù deux époques distinctes des temps romans. Je vous le prouverai par des exemples individuels.

Quand vous appliquez un texte à l'ensemble d'un édifice^ vous ne distinguez pas les éléments nouveaux des éléments anciens.

\'ous êtes fatalement amené à vous tromper.

Jusqu'à l'époque gothique, complètement émancipée et qui a

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innové dans tout, les nombreuses constructions de nos cathédrales et de nos grandes abbayes ont été fort souvent des reconstructions et des restaurations plutôt que des constructions nouvelles, dans lesquelles on pratiqua le réemploi de nombreux fragments sculptés. 11 s'en suit qu'on ne peut pas dater sûrement les monuments de sculpture avec les textes nous racontant la destruction ou la disparition des murs auxquels ces sculptures étaient adossées. Dans des cas très nombreux, les sculptures ont survécu et ont été mélangées à des monuments nouveaux, dont il faut les séparer et avec lesquels les textes pris en bloc tendent à les confondre.

Il n'y a qu'un seul moyen de se reconnaître; c'est la critique ; non pas celle des textes que recommandait uniquement Ramé, mais la critique des monuments, c'est-à-dire l'analyse des œuvres d'art, c'est-à-dire la comparaison et la confrontation des monuments entre eux.

Le seul procédé scientifique est la méthode que vous connaissez.

Les textes, vous dirai-je contrairement à l'avis de M. Ramé, les textes, il faut s'en servir; mais surtout il faut s'en méfier. M. Ramé se trompait. 11 encourageait la fatale manie qui consiste à croire qu'un historien peut faire un archéologue et un artiste.

Gomment procède M. Ramé.

Voici un exemple :

La crypte de Saint-Irénée, à Lyon, a des caractères d'une haute antiquité. Elle est vraisemblablement antérieure à l'époque carolingienne.

L'absence de documents, des remaniements considérables imposent une grande réserve.

Avant le beau mémoire que je connais depuis quarante-huit heures, la théorie de la non-existence des monuments carolingiens était devenue, peut-on dire d'une façon générale, un axiome de l'enseignement archéologique, une de ces vérités fondamentales sur lesquelles on construit un édifice de raisonnements, une sorte d'engrenage intellectuel, qui finit par faire partie en quelque sorte de Téconomie d'un ordre social. J'avais été élevé dans ces idées-là. Je les ai partagées. Je sais ce qu'il m'en a coûté pour reconquérir mon indépendance intellectuelle.

Le fait s'était déjà produit au sujet de la théorie de la Renais-

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sance et de la part de Tantic^uité classique dans Tœuvre de cette renaissance.

Le même fait va se reproduire à propos des démonstrations qui auront lieu ici.

Le latin, battu en brèche^ dans son œuvre prétendue du xiv« et du XV® siècle, ne laissera pas, sans protester, démontrer qu'il n'est presque pour rien dans la première mise en mouvement du monde actuel et qu'à aucune époque il n'a pas été le point de départ de l'art moderne.

Ou bien, Quicherat, dans un enseignement inspiré par le classicisme latin, Viôllet-le-Duc, dans une page imprudente démentie par l'esprit général de son œuvre, Alfred Ramé, dans un réquisitoire rempli d'une procédure malsaine, véritable code de Pyrrhonisme, ont eu raison : c'est-à-dire la Grèce orientale n'a pas eu de prise sur notre tempérament occidental avant la fin du x® siècle et les temps romans. Alors apprenez par cœur les trente pages d'Alfred Ramé et dispensez- vous de vous déranger pour voyager, et même pour venir ici. Il ne manquera pas de savants de bonne volonté qui se chargeront d'endormir vos inquiétudes et de légitimer votre scepticisme. Vous partagerez avec eux l'avantage qu'il y a dans toute société organisée, à être du parti du plus fort et à appartenir à la religion d'État. Pour moi, je ne tiens pas à retenir des auditeurs hostiles ni à ennuyer des disciples indifférents.

— Ou bien j'ai raison. — Alors groupez- vous autour de cette chaire.

Soutenez-moi de vos sympathies.

Militons ensemble pour la bonne cause, et quand bien même nous devrions succomber provisoirement, sous la vengeance des routines pédagogiques coalisées, méritons qu'au jour du triomphe définitif, encore bien lointain, on dise de nous que nous n'avons pas été des champions sans courage ni des serviteurs inutiles de la vérité. Conservez la foi. Soutenons-nous par l'espérance. Nous aussi nous sortirons des catacombes du Louvre et nos croyances trouveront leur Constantin.

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