Ed. Le Blant, t. II, n" 521, II, 460, n' 613, A
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Voici Tépitaphe, moitié en vers grecs, moitié en prose latine, d'un marchand syrien, possesseur aux environs de Lyon d'une campagne à laquelle il a donné le nom de son pays (canatiia, Genay) :
« Enfant vertueux et doux d'Athélé, décurion de la cité de Canatha, en Syrie, il a quitté sa patrie pour venir dans ce pays faire du commerce ; il avait à Lyon une boutique fournie de marchandises d'Aquitaine. L'irrésistible destin lui a fait trouver la mort sur la terre étrangère ^ »
« C'était aussi une formule nationale, dit M. Ed. Le Blant, [Épigraphie chrétienne en Gaule et dans V Afrique romaine^ p. 50), que faisaient graver sur les tombes de leurs morts ces hommes communément désignés sous le nom générique de Syri^ qui venaient en Occident pour y exercer* quelque commerce. Leurs épitaphes présentent l'indication de la patrie, la date du mois syro-macédonien en usage dans leur pays natal. Un marbre de Côme appartenant à un de ces personnages, et qui porte par exception l'indication des Calendes de novembre^ montre par sa formule qu'il s'agit là d'une mention étrangère et inaccoutumée. »
Les inscriptions placées sur les sépulcres des Syriens ont une forme foute spéciale. M. Le Blant les a soigneusement distinguées et classées dans une catégorie à part qu'il a formée. Elles sont ordinairement rédigées en grec. Ces Syriens ont conservé leur comput national, le comput syro-macédonien. On les appelait Macédoniens à Alexandrie d'Egypte en vertu d'une concession impériale. Ces chrétiens, pour la langue, pour toutes les idées morales autres que la religion, sont restés fidèles à l'état de choses créé en Orient par la conquête macédonienne. Ils colportent de par le monde la culture grecque importée en Asie Mineure par Alexandre, telle que cette culture s'est modifiée par une alliance avec les éléments orientaux purs et telle qu'elle s'est épanouie dans les derniers temps à Antioche du iv* au vi« siècle.
M. Le Blant a reconnu, vous le voyez, la présence des Syriens en Gaule, mais il a singulièrement amoindri les conséquences de leur séjour parmi les populations de l'Occident et n'a pas voulu cher-
1. Voyez Allmcr et Dissard, Musée de Lyon^ inscriptions antiques^ t. III, p. 490.
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cher dans Tart la preuve parallèle, le témoignage corrélatif de leur passage. Il a bien dit « qu'ils devaient être chez nous en quelque nombre » ; mais il s'est borné à constater que les inscriptions grecques sont actuellement rares chez nous et qu'en tout cas, les archéologues des derniers siècles ne nous ont laissé que la copie de deux marbres chrétiens de cette nature, ceux d'Eusehia et de Cassianos, Une seule, ajoute-t-il, a été trouvée depuis eux, vers le commencement de ce siècle ; elle marquait la sépulture d'un fidèle appelé ''AÇilIoç 'AypiTr^a, originaire de l'Orient, comme tant de gens désignés comme lui par le nom vague de Syri et venus d'ordinaire en Italie et en Gaule pour y exercer une industrie (Sid, Apoll, Epit., LI, no 9).
Les preuves abondent dans mes mains.
1^ existence de colonies syriennes en France, au vi® siècle, est constatée par Jonas, le biographe de saint Colomban, moine de Bobbio, presque contemporain, chapitre 41 {Vita S, Colombani abbatis auctore Jona monacho Bobiensi fere âequali. Acia Sanclornm S. Benedicii, t. II). Ce Jonas était de Suse en Piémont; il cite iite-Live et Virgile à côté de l'Écriture sainte. Son livre est un des monuments les plus curieux de l'époque mérovingienne. Montalembert en a traduit et commenté un passage dans ses Moines d'Occident (tome II, p. 516). C'est le récit de l'exil et de la fuite de saint Colomban : on y surprend un contact, un rapport, une affinité de doctrines, des sympathies de croyances entre les Syriens et les Irlandais et les Anglo-saxons, c'est-à-dire avec la majorité des moines mérovingiens. On n'a jamais remarqué ce contact maté riel. Il est très curieux cependant à étudier, car il se retrouve, comme je vous le prouverai, dans le domaine de l'art, attesté par d'indiscutables monuments. Les textes en disent long quand on les applique à la question et qu'on les force à parler à coups de pierres. Il y a longtemps que l'esprit anglo-saxon et irlandais a été mis en contact intime et immédiat avec l'esprit biblique, hébraïque et oriental. La biblique Angleterre s'en doute-t-elle ? En tout cas, l'histoire le lui apprendra.
Colomban, fugitif et proscrit, arrive à Orléans, dans cette ville où Grégoire de Tours a déjà mentionné la présence de nombreux Syriens. Colomban envoie deux de ses frères en avant pour se pro-
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curer des vivres. Mais on ne veut rien leur vendre ni donner, pour ne pas contrevenir aux défenses royales. On les traitait comme des gens mis hors la loi, hors la paix du roi, et qu'il était défendu par la loi salique d'accueillir, sous peine d'encourir Tamende énorme alors de six cents deniers. Les églises mêmes leur étaient fermées par ordre du roi. Mais en revenant sur leurs pas, ils rencontrent une femme syrienne, de cette colonie d'Orientaux dont la présence en Gaule est déjà signalée sous Childebert I®*". Elle leur demande d'où ils viennent, et l'ayant su, leur offre l'hospitalité, et leur donne tout ce qu'il leur fallait. « Moi, aussi, dit-elle, je suis comme vous étrangère et je viens du lointain soleil d'Orient. » Elle avait un mari aveugle à qui Colomban rendit la vue. Le peuple d'Orléans en fut ému : mais on n'osait témoigner qu'en secret sa vénération au proscrite
Ces Syriens étaient à la fois très influents par leurs richesses, nous le savons par Grégoire de Tours, et au début très décriés. Salvien en a porté le témoignage et parle d'eux avec mépris (De Guhernatione Dei, IV, p. 69). H dit en effet : « Pour ne pas parler d'une autre espèce d'hommes, considérons isolément la foule des gens d'affaires et de tous les Syriens qui se sont presque emparés de la majeure partie des villes ; examinons si la vie de tous ces hommes est autre chose que la préméditation du vol et l'habitude invétérée du mensonge. »
On croirait entendre un antisémite de nos jours.
Je suis le premier à interpréter dans un sens déterminé et à apprécier dans ses conséquences au point de vue de l'art la présence de ces émigrés de la terre asiatique; mais l'existence de foyers syriens, d'un milieu de culture syrienne, a été déjà fort bien constatée par différents historiens'^. J'ai déjà cité M. Le Blant. Voyezce qu'a dit M. Longnon dans sa Géographie de la Gaule au VI^ siècle.
La théorie de l'éducation du monde moderne par l'Orient et par la Grèce chrétienne est une doctrine qui est née spontanément dans quelques esprits, il y a près de cinquante ans, à l'époque où commencèrent les études sérieuses sur le moyen âge, au temps où
1. Jonas traduit et commenté par Montalemhert [Jonas, chap. 41.)
2. Cf. Le UlAni^ Inscriptions chrétiennes de la Gaule, et Lonjçnon, Géographie de la Gaule au VI* siècle^ p. 177.
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les Annales archéologiques, fondées par Didron, se mirent à paraître, et où le même Didron, avant d'écrire son Histoire de Dieu, alla visiter la Grèce et les couvents de TAthos.
On sentit vaguement tout d'abord que c'était peut-être de ce côté qu'il fallait chercher. Mais la bonne voie fut bientôt aban* donnée.
Il faut lire, rassurez-vous, ou tout au moins parcourir les vingt premiers volumes des Annale^ archéologiques et s'inspirer de l'esprit qui règne dans leurs pages. On était alors tout à la Grèce. La Rome païenne n'avait pas encore accompli définitivement son œuvre néfaste.
Cette théorie de l'éducation du monde moderne par la Grèce chrétienne, elle avait trouvé dans les frères Paul et Julien Durand des adeptes convaincus et d'ardents avocats. Le docteur Paul Durand est le traducteur du Guide de la peinture grecque (Voir t. II des Annales archéologiques).
Julien Durand est l'auteur de nombreux travaux sur l'art byzantin, dont les plus importants ont été recueillis dans les Annales archéologiques. Le relevé en a été fait par M. l'abbé Barbier de Montault, t. 28 des Annales,
Que de fois^ quand j'étais jeune, les deux bons vieillards ont essayé de me convertir à leurs croyances scientifiques ! Dans un but très honorable et très avouable de séduction, Paul Durand, un ascète qui n'était pas gracieux et commode tous les jours, m'a donné pour le Louvre quelques inscriptions chrétiennes qu'il avait découvertes en France et que j'ai eu l'honneur de déposer au Louvre. Julien Durand, qui fut mon voisin porte à porte pendant plus de quinze ans, à Paris, me prêchait tous les jours, tous les soirs, pendant deux heures, la bonne doctrine. Je n'étais pas digne alors d'un tel apostolat. J'étais aveuglé par mon éducation antérieure et je sacrifiais aux faux dieux. Je n'étais pas mûr pour la vérité.
Je vous fais en ce moment mes petites confessions de saint Augustin. Cet aveu public calme mes remords envers la mémoire de mes deux vénérables amis. J'ai honte d'avoir persisté pendant toute leur vie dans mon ignorant égarement, malgré leurs conseils.
Il m'a fallu les angoisses de la recherche personnelle et l'interro-
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galion directe du sphinx de l'enseignement, pour m'arracher à ma fatale erreur, à mon fétichisme latin.
Je cherchais à tâtons, dans Tobscurité, trébuchant à chaque pas et errant dans un labyrinthe sans issue, quand par hasard j'ai enfoncé un dernier obstacle et crevé un dernier voile.
Tout à coup, comme certains personnages dans les compositions de Rembrandt, je me suis trouvé inondé de lumière.
Cette lumière était celle qui découle, ruisselle et qui ruissellera éternellement du Calvaire.
La Croix lumineuse m'avait montré le chemin.
J'avais aperçu alors très nettement la source méridionale de notre art moderne, c'est-à-dire le christianisme. J'avais compris ce jour-là ce que j'entreprends de vous démontrer.
NOTES COMPLÉMENTAIRES