‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 4)Chapitre 78 sur 124 · Page · texte numérisé non relu

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de Rouen, qu'elle était bâtie en pierres carrées, avec une sorte de magnificence, à la manière gothique^ « miro opère, quadris lapidibus, manu gothica... olim nobiliter conslructa ».

L'argumentation de Gaumont pour nier les origines barbares de Tart qu'il proclame roman vous paraîtra certainement défectueuse, et la chicane tirée d'un texte se retournera contre lui. En ce moment, enregistrons seulement son aveu. Vous verrez tout à l'heure le parti qu'on en peut tirer.

Depuis 18*23, l'opinion de la grande école archéologique de M. de Gaumont a fait universellement loi en France. On a seulement modifié la théorie sur un point. On a considéré l'art jusqu'au x^ siècle comme n'étant qu'un chaos informe dans lequel il est inutile de chercher et impossible de découvrir une impulsion, une direction, une organisation quelconques. G'est la période qu'on a flétrie du nom de corruption de l'architecture classique et de décadence romaine, parce qu'on n'a voulu remarquer que la décomposition de l'esthétique antérieure et parce qu'on a négligé de relever, à l'aide de l'analyse, la présence de certains éléments, agents très actifs, qui provoquaient ou accéléraient cette décomposition et en même temps préparaient la métamorphose. Enfin, la qualification de roman qui, dans l'esprit de Gaumont, s'appliquait surtout à la période de la soudure de l'art du moyen âge et de l'art de l'antiquité, et qui avait un sens très général dans sa bouche, a été réservée et exclusivement consacrée à la période qui succéda à celle-ci et qui est l'ère du xi® siècle.

Je ne veux pas sans doute reprendre à mon compte les vieilles appellations ridiculisées bien à tort, d'architecture lombarde, d'architecture normande, d'architecture saxonne, bien qu'il soit facile de démêler ce que, sur certains points, ces appellations, appuyées sur des observations souvent ingénieuses, avaient de juste en ellesmêmes ; elles ne devenaient impropres que si elles étaient trop généralisées. Mais, sincèrement, est-il judicieux, est-il admissible de qualifier de romane^ avec le sens d'issue du style romain classique et gallo-romain^ une architecture dans laquelle toute notion des ordres a disparu ; où le pilier n'est plus que l'accessoire de la colonne dont il est affublé et qui constitue non un décor mais le plus affreux des barbarismes et .des pléonasmes ; où les arcs se

brisent et s'outrepassent suivant des formules étrangères à Tart romain et familières à d'autres arts qu'on peut désigner ; où les archivoltes se hérissent des dessins les plus antipathiques à l'esthétique gallo-romaine ; où toutes les proportions sont renversées ; où la prédominance de la ligne verticale s'afRrme déjà sur la ligne horizontale ; où Téchelle humaine se substitue au canon du diamètre de la colonne et de la dimension des chapiteaux ; où l'imagination et la fantaisie, dont sortiront bientôt des lois nouvelles, remplacent la formule et le nombre invariablement consacrés ? Peut-on confondre le jour avec la nuit?

C'est pourtant ce qu'on a fait depuis l'apparition d'un article de M. de Gerville dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie et depuis les premiers travaux de M. de Caumont. Et savez-vous pourquoi et comment ces deux savants avaient baptisé, de 1819 à 1823^ du nom de roman l'art du xi^ siècle ? C'était la conséquence d'une erreur. Ils croyaient que l'architecture et la décoration étaient restées jusque-là complètement et exclusivement romaines. Or, par les preuves accumulées sous vos yeux Tannée dernière, vous savez ce qu'on [doit penser de cette opinion. Si, du vi" au X® siècle, l'ombre du nom romain a continué de peser sur le monde, c'est, en somme^ le style gréco-oriental qui dominait dans la décoration de la pierre, tandis que, dans la construction, que celle-ci fût latine ou néo-grecque, se glissaient furtivement quelques éléments barbares et septentrionaux.

A partir du xi® siècle, — aucun désaccord n'existe sur ce point — Tart se modifie. Vous comprenez dans quel sens, puisqu'il se dirige vers l'art gothique. Au début de la période romane, dans nombre d'édifices, où le style byzantin internationnal de l'Occident n'a pas été colporté par des praticiens tels que ceux de l'école lombarde, les instincts barbares, pour tout ce qui ne relève pas exclusivement du métier de maçon, se réveillent ^ Je vous le prouverai par des milliers d'exemples. L'art est, à ce moment, si peu romain, si peu

1. C'était déjà Topinion très nettement exprimée d*Eugène Woillez {Archéologie des monuments religieux de l'ancien Beauvaisis pendant la métamorphose romane. Paris, 1839-1 849, in-folio, deuxième partie, p. 30 et passim) et de ViolIet-le-Duc {Dictionnaire raisonné d'architecture, tome VIII, p. 204 et suivantes.)

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romanisé même, que le décorateur de chapiteaux ne demande pas de conseils aux modèles gallo-romains qui Tentourent ; il ne sait plus distinguer la base du chapiteau, ainsi qu'on le lui reprochait au xviii^ siècle ; il continue très souvent, comme aux temps carolingiens, à puiser ses inspirations dans les types néo-grecs et, si ceuxci font défaut au fond des campagnes, il met à contribution la mémoire populaire et fait appel au bagage rudimentaire de la décoration celtique et indo-germanique. La plante sauvage et naturelle monte alors, pure et sans croisements, du sol national et de la sève barbare.

Eh bien ! dans Topinion de Caumont, modifiée par ses continuateurs, on a, — pour donner à Tart le nom de roman. — choisi le moment précis où cet art commence à rompre plus visiblement que jamais avec Rome et avec la tradition méridionale. Tout cela est une question de fait, qui sera posée et tranchée devant vous à Taide de très nombreuses expériences.

Caumont a donc singulièrement exagéré la part de l'élément latin et gallo-romain dans Tœuvre de là civilisation occidentale. Il a méconnu d'abord la puissante influence néo-grecque, byzantine, syrienne et orientale, qui s'exerça^ non pas seulement au xi*' siècle, comme il l'indiquait, mais dès les premières heures de l'évanouissement du pouvoir impérial latin ^ et au profit de laquelle la propagande chrétienne, dès son entrée en Gaule, ne cessa de de travailler. Et cependant, par une inconséquence véritable, il admettait l'existence de cette même influence dès les temps païens du II® et du m** siècles*! Il a cru ensuite à une décadence continue et progressive, alors qu'il y avait déjà régénération au moins morale, grâce à l'introduction d'éléments nouveaux ^, Enfin, il n'a pas suffisamment mis en relief la longue incubation de l'art moderne sous l'aile barbare, ni la patiente et primordiale collaboration du tempérament aryen et indo-germanique à la formation

1. Voyez la Leçon d'onvertnre de 1891 et le sixième des Entretiens sur l'architecture de Viollet-le-Duc.

2. Abécédaire on Rudiment d'archéologie {ère gallo-romaine), 2' édition 1870, p. 87, 88 et 453.

3. Voyez Wauters, L'architecture romane dans ses diverses transformations, Bruxelles, 1889, p. 22, 24 et 25.

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de Testhétique gothique. Vous en jugerez par des milliers d'exemples. Caumont, surtout, n'a pas reconnu, dans leurs premières manifestations, les principes qui devaient graduellement amener la révolution finale qu'il est obligé de constater sans en avoir discerné les prodromes, ni en avoir pressenti tous les effets. Mais ce nouvel aveu de Caumont n'en est que plus précieux à recueillir, quand il est obligé, pour expliquer l'apparition de l'art gothique, d'aiFirmer momentanément sa génération spontanée et de renier la thèse si juste, qu'il avait toujours soutenue, des rapports de paternité et de filiation existant entre l'art roman et l'art gothique.

Voici les dernières lignes de la conclusion à laquelle aboutit Caumont dans son Abécédaire (f archéologie [ère gallo-romaine) :

« Les monuments ruinés de la Gaule serviront bientôt de modèles aux barbares qui arrivent sur notre sol, armés de la torche incendiaire. Ces barbares se mettront à l'œuvre ; ils bâtiront à leur tour des temples, des palais, des monastères; ils puiseront dans les traditions de leurs devanciers des lumières pour réparer leurs ravages. L'architecture gallo-romaine, plus ou moins altérée au v<^ et au vi*' siècle, fera son chemin par Gharlemagne, par Louis-le-Gros, par Philippe-Auguste, jusqu'à ce qu'u/ie révolution immense vienne, à la fin du xii° siècle, substituer des principes tout nouveaux aux traditions antiques, » i

C'est cette révolution immense dont j'essaierai de vous démontrer les causes, et dont on peut prévoir longtemps d'avance l'avènement, quand on connaît, par l'analyse, les éléments nouveaux introduits dans l'économie de l'art occidental par les peuples appelés à le régénérer. Etudions donc d'une manière très serrée les antécédents véritables, tous les antécédents sans exception de l'école qu'on est convenu d'appeler romane.

Depuis Caumont, nous avions tous été heureux de trouver un terrain de conciliation pour vivre en paix avec les admirateurs exclusifs de la civilisation latine, et afin de calmer les inquiétudes de notre conscience historique, nous avons accepté, avec une complaisance empressée, les conclusions si commodes dictées par les théoriciens du Romanisme. Nous pensions tous que nous pourrions prendre goût au style gothique, le réhabiliter complète-

ment et conserver en même temps nos vieilles croyances pédagogiques, formulées à Tépoque où ce style était honni. La généalogie fantaisiste du style gothique rattachée au seul art romain, sans admission d'autres causes génératrices, est devenue un dogme consacré par la langue, seulement depuis que le style de transition entre Tart gallo-romain et Tart gothique est qualifié de roman. Comme si l'influence latine s'était seule fait sentir avant et après le XI*' siècle et avait pu déterminer le caractère d'un art, qui allait chaque jour en s'écartant davantage* du point de départ unique assigné, sans raison suflisante et malgré les protestations d'un enseignement traditionnel, à son développement!

Il est tout moderne, en effet, le système qui assimile l'art à la langue et le sentiment de conciliation en vertu duquel l'art gothique est considéré comme sorti exclusivement de la simple perversion des principes classiques et comme capable de remonter vers la pureté de son origine par voie d'amendement et de corrections. Cette conception étrange de l'unité d'esthétique comme de l'unité de composition, attribuée simultanément à l'art classique et à l'art gothique, est née seulement de nos jours. Elle a été conçue A priori, comme je viens de vous le dire, pendant le premier quart de ce siècle, avant que la science pût se renseigner, comme elle l'a fait depuis, grâce aux fouilles d'innombrables cimetières, avant que la terre ne nous eût ouvert ses archives et avant qu'on ne fût parvenu à mettre à nu les racines les plus profondes de cet arbre dix fois séculaire, enté par des greffes successives et si fréquentes qu'on a fini par méconnaître en lui la nature du germe primitif.

Si nous nous sommes trompés, c'est bien de notre faute. Il ne faut accuser ni l'érudition, ni l'opinion publique du xvi®, du xvn* et du xviii" siècle, de noua avoir induits en erreur. Cette érudition et cette opinion publique, si respectables à tant d'égards, ont été, sans doute, mal informées quelquefois sur le compte de Tart du moyen âge, mais leur haine pour l'art gothique les avait rendues

1. Jules Quicherat a toujours été le premier à proclamer ce point de fait. « Le Roman, voil le premier de^ré de transfoi*mation où les éléments de Tarchitecture du moyen âge cessent d'appartenir A Tantiquité. Nous les verrons atteindre par Tavènement du gothique un second degré où leur origine cesse d'être reconnaissable. » Antécédents de Varchitecture romane dan» les Mélan» ges d'archéologie^ Moyen-âge, p. 153.

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clairvoyantes et elles auraient regardé comme une profanation de supposer à un style aussi méprisé une si noble et si haute origine. A travers trois siècles d'injustices et d'insolences, elles ont ntégralement conservé à ce st^^le abhorré son nom d'abord, ensuite, dans une certaine mesure, l'équitable appréciation de quelquesuns de ses caractères distinctifs; enfin, elles n'ont jamais discuté son indépendante personnalité.

Ce n'est pas le xvi® siècle qui pouvait se méprendre sur la nature de l'art national, à la disparition, ou tout au moins à l'affaiblissement duquel il assistait et il travaillait. Il sentait trop bien toute l'antinomie des deux termes de comparaison pour pouvoir proposer de les faire sortir l'un de l'autre. Quand il ne qualifie pas du terme de gothique l'art des siècles passés, comme il qualifiait de ce nom la langue d'Ulphilas et l'écriture non latine et septentrionale du moyen âge, il gratifiait cet art de l'épithète de françois* mais la plupart du temps avec l'acception particulière qu'Etienne Pasquier, dans ses Recherches^ attribue au mot François, et qui veut dire : franc, sicambre, mérovingien, austrasien, barbare du Nord et de l'Est. Les mots France et Français conservaient encore un peu du sens que leur avait donné la conquête mérovingienne et. franque. Les locutions « Ile de France^ Saint-Denys-en-France » désignaient une province et une localité du domaine propre et par excellence des Francs'.

Grâce à la tradition populaire, éclairé qu'il était d'ailleurs par son hostilité systématique, le xvii^ siècle tout entier, représenté par ses plus grands esprits, a eu le sentiment très net et très juste de l'origine anti-classique, de la provenance nullement latine de l'art gothique. Gela est à la fois facile et utile à prouver.

Je puis faire appel au témoignage de La Bruyère, de Racine et de Sauvai, pour ne m'arrêter que sur les plus importantes des dépositions. « On a entièrement abandonné, dit La Bruyère, Y ordre

1. On lit dans les Comptes de dépenses du château de GailloUj publiés par A. Deville, p. 405 : « Pierre de Lorme, maçon, a fait marché â M. de Sauveterre de faire tailler à Tcntique et â U mode françoise^ de pierre de Vemon, les entrcpiez qu'il fault à asseoir les médailles taillées par Messire Pag^uenin. »

2. Sur le sens gëofrraphique du mol France, voyez l'étude de M. Aug. Lon^cnon dans le tome I** des Mémoires de la Société de Vhisloire de Paris, p. 1 et suiv.

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gothique j que la Barbarie avait introduit pour les palais et pour les temples. » Racine, indulgent malgré ses préférences instinctives, disait dans ses lettres : «La cathédrale de Chartres est grande, mais un peu barbare. » Sauvai, parlant de Pierre Lescot, dit : <( Cet architecte fut le premier qui bannit de la France Tarchitecture gothique pour y introduire la belle et grande manière d'y bâtir ^ . »

Fénelon, tout en se trompant sur la source première qu'il croyait arabe, alors qu'elle était seulement byzantine et barbare, saisissait parfaitement la différence capitale qui séparait Tessence de l'art du moyen âge de celle de l'art de l'antiquité.

<( Connaissez-vous l'architecture de nos vieilles églises qu'on nomme gothique ? » dit un des interlocuteurs dans les Dialogues 8ur l'éloquence. « N'avez-vous point remarqué ces roses, ces points, ces petits ornements coupés et sans dessin suivi, enfin tous ces colifichets dont elle est pleine ? Voilà, en architecture, ce que les antithèses et les autres jeux de mots sont dans l'éloquence. L'architecture grecque est bien plus simple; elle n'admet que des ornements majestueux et naturels, on n'y voit rien que de grand de proportionné, de mis en sa place.

« Les inventeurs de l'architecture qu'on nomme gothique, » pensait encore Fénelon ^ « crurent sans doute avoir passé les

architectes grecs. Un édifice grec n'a aucun ornement qui ne serve à orner l'ouvrage. Les pièces nécessaires pour le soutenir ou pour mettre à couvert, comme les colonnes et la corniche, se tournent seulement en grâces par leurs proportions. Tout est simple, tout est mesuré, tout est borné à l'usage. On n'y voit ni hardiesse ni caprice qui impose aux yeux. Les proportions sont si justes que rien ne paraît fort grand, quoique tout le soit. Tout est borné à contenter la vraie raison. Au contraire, l'architecture gothique élève sur des piliers très minces une voûte immense qui monte aux nues. On croit que tout va tomber. Tout est plein de fenêtres, de roses et de pointes. La pierre semble découpée comme du carton. Tout est à jour ; tout est en l'air, b

Ici la partialité du juge est complète; mais en même temps l'in-

1. Histoire et recherches des Antiquités de la ville de Paris^ tome II, p. 25.

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