DANS L'ART ROMAN ET GOTHIQUE
Mesdames, Messieurs,
Le Romanisme qui, en matière d'histoire de Tart, s'est complètement emparé de Topinion publique, a eu soixante ans pour préparer, épurer, affiner et codifier sa doctrine. Il a déjà figuré dans l'enseignement de trois ou quatre générations, et il a eu le bonheur d'être soutenu par des maîtres éminents à une époque où l'état de la science pouvait le rendre vraisemblable. Les théories que je vais vous soumettre, et que je tenterai d'esquisser devant vous cette année, n'ont pas encore reçu la lente et féconde collaboration du temps. C'est un simple observateur qui, dans sa sincérité, après rintcrrogatoire ou la dissection des monuments, vous présente ses conclusions au fur et à mesure qu'elles s'imposent à son esprit, sans avoir le loisir, et, surtout, sans avoir l'autorité nécessaire pour leur donner la dignité d'attitude et les allures dominatrices et paisibles d'une vieille croyance traditionnelle. Soyez donc indulgents pour un enseignement longuement médité dans sa substance, mais improvisé dans sa forme.
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Les auteurs, dont j'ai fait des extraits mercredi dernier, ont eu le sentiment de la nature et de Tessence de Fart gothique, et ils ont affirme sa personnalité, son indépendance et son existence individuelle en dehors du giron de Tart classique. Il s'agit maintenant de prouver que ce sentiment était juste, qu'il peut supporter Texamen et qu'il est confirmé parla raison.
Qu'est-ce que vous disait Fénelon ? Que l'architecture gothique est une dentelle de pierre, un découpage de carton ; que tout y menace de crouler ; que tout y est suspendu ; que toutes les masses sont maintenues en l'air par un artifice ; que c'est quelque chose d'étayé. Les ennemis du gothique parlent encore de même au xix<^ siècle : Qu'on soit bienveillant ou malveillant, les appréciations pourront diiTérer, mais il y aura toujours unanimité dans le sentiment des artistes sur l'interprétation de l'expression générale.
Regardez le chœur et surtout le rond-point, le chevet de l'église Saint-Leu d'Esserent, qui date de la fin du xii" siècle, et dites-nous si ce n'est pas une œuvre de charpenterie traduite en pierre, un prodige de Tétayage, une merveille de stabilité obtenue au moyen de l'équilibre des forces et dans laquelle la colonne support joue le rôle principal ? Non seulement c'est de l'étayage, de l'échafaudage au point de vue du raisonnement, mais encore, quand on considère le jeu des lignes, leur expression, leur harmonie et ce qu'on a appelé la musique de V architecture^ on éprouve le sentiment que donnerait un édifice dont la seule matière serait le bois * .
L'explication de la cause de l'expression générale de l'art gothique n'est pas fort difficile à trouver en histoire pour qui n*a pas de parti pris dans l'examen de la question. Dès les premiers temps, c'est-à dire dès la fin du vu* siècle et dès le commencement du viii*, le sentiment barbare s'est manifesté dans l'art de la pierre elle-même. Ciborîum de San Giorgio nella Valpolicella (712), au musée de Vérone, œuvre du Magister Ursus cum discipulis ; baptistère de Cividale en Frioul (737) ; ciborium de Porto (de 796 à 816); cibo-
1. Tout ceci a été démontré jusqu'à l'évidence par une série de projections A la lumière oxhydrique. On a forcé certaines parties des édifices (gothiques k révéler les sources d'inspiration où leui*s constructeurs avaient été puiser, et on a prouve, dès Torij^ine même des temps romans, Tintervention de la charpenterie et de son esprit.
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rium de Valerius à Ravenne (de 807 à 812) ; ciborium de Bagnacavallo déclaré du viii* siècle par Gattaneo ; fragments du ciborium deSaiiite-MarieduTranstévère(ix* siècle), etc., etc., tout cela c'est un amalgame de style néo-grec ou byzantin et de style barbare. Le barbare s'y montre déjà d'une façon très perceptible. Examinez encore une fois cette année, par devers vous, cette série de monuments, et dégagez-en l'élément non latin, l'élément non proprement byzantin. Isolez, dans la composition complexe, le principe nettement barbare : nature et combinaison spéciale de l'entrelacs, apparition du caractère monstrueux, introduction du sentiment du grotesque. Vous ne devez pas non plus oublier que ceux qui popularisèrent et propagèrent l'art renouvelé des Grecs orientaux étaient des peuples ayant un passé et des souvenirs ataviques rattachés à la construction en bois. En subissant la loi et le conlact des Barbares, le monde occidental était fatalement destiné à devenir barbare ou gothique, ce qui est la même chose.
Quel fut donc ensuite chez nous le renouvellement de l'art au xi^ siècle ? A-t-il été une simple renaissance classique, un simple retour en arrière, la seule conséquence des traditions gallo-romaines, comme on l'enseigne depuis M. de Gerville et depuis Gaumont, et comme l'indiquerait le nom qu'on lui a donné à la légère ? Vous savez déjà, sur un certain point, à quoi vous en tenir. Je vous ai montré qu'il y avait eu une sorte de solution de continuité dans la tradition classique romaine et païenne avant Gharlemagne.
Maintenant vous savez pertinemment que c'est par la voie de Byzance que l'art antique a surtout communiqué avec les Mérovingiens et avec les Garolingiens. Vous savez pertinemment quelle propagande le christianisme et, avant lui, l'école d'Alexandrie et les influences asiatiques, firent aux doctrines gréco-orientales. Vous savez pertinemment, par nos deux années d'études communes, combien a été profonde la pénétration néo-grecque et orientale en Occident, et, même en admettant que l'art de la pierre ait été le seul coeilîcient du style roman, en négligeant tous les autres que j'ai énumérés dans la première année de nos entretiens, en soutenant même, contre la vérité, que le reste de l'art antérieur ait été, durant les vu®, viii* ix® et x« siècles, celui que la Gaule avait connu directement par la conquête romaine, il faudrait en
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somme, dans Vhistoire de la sculpture^ appeler byzantine ou barbaro-byzaniine la période de temps qui s'écoule du vi* au x® siècle, comme Cattaneo Ta déjà prouvé pour Tltalie. Mais ce n'est pas tout. Il s'en faut beaucoup que la source de Tant moderne ait été aussi simple. A côté de Târt* byzantin, néo-grec, goth et lombard de la pierre, à côté des influences exercées par Tart industriel et décoratif des Barbares, à côté du vieux levain des traditions celtiques d'avant la conquête, il y a un art traditionnel que tous les Barbares de race septentrionale avaient apporté avec eux, qu'ils pratiquèrent isolément, longtemps, en face de l'art galloromain et de l'art néo-grec, byzantin ou barbaro-byzantin, c'est l'art de la construction en bois avec ses principes, ses tendances, ses procédés, ses idiotismes, ses caractères spéciaux.
Nous relèverons cette année les manifestations de l'activité de ce principe, de ce ferment. Il est devenu un des inspirateurs principaux de l'art du xii® siècle, et, sans son intervention, on ne pourrait pas comprendre un certain nombre de tendances de l'art gothique ni les profondes différences de cet art avec les arts de la pierre (art byzantin et même art gallo-romain) dont il est concurremment issu.
La voûte et l'étai sont les deux principes générateurs de l'architecture gothique. L'histoire de la voûte, l'étude des influences que ce procédé de construction a eues sur le développement et la forme des édifices romans et ensuite gothiques ont été poursuivies et poussées très loin. Ce sont des résultats remarquables qu'il faut regarder comme à peu près définitifs et qui font le plus grand honneur à notre double école d'archéologie monumentale et d'histoire de l'art. Il n'y a plus sur ce point qu'à répéter ce que Quicherat et VioIlet-le-Duc ont enseigné. C'est la vérité ; mais ce n'est qu'une vérité partielle, vue sous un certain angle particulier. Malgré la clairvoyance de Viollet-le-Duc, l'histoire de Tétai n'a pas été portée aussi loin que Thisloire de la voûte. On s'est préoccupé de la voûte avant de s'occuper de l'étai, quoique celui-ci Tait précédée virtuellement dans la conception, et effectivement, — je parle, bien entendu, des voûtes de la nef, — dans l'exécution.
Cette marche de l'enquête était naturelle. En effet, malgré
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révolution qui s'était faite dans Tesprit de Viollet-le-Duc et dans sa doctrine, au fur et à mesure des progrès de la science, on n*admet guère aujourd'hui qu'il faille chercher en dehors de l'art classique delà pierre et des procédés de la maçonnerie l'explication du phénomène de l'apparition de l'architecture du moyen âge. L'opinion publique parait s'être arrêtée.
Il n'est cependant plus possible de tenir pour non avenue l'intervention des races nouvelles dans la constitution du tempérament définitif du monde moderne. Comment admettre que cette intervention ait laissé des traces dans notre législation, dans nos mœurs, et même dans cette arche sainte du Romanisme, dans ce contrat imposé et judaïquement interprété par nos vainqueurs, dans la langue que nous avons acceptée ; comment admettre une certaine pénétration barbare dans notre littérature et dans la langue latine que nous parlons et ne pas l'accepter dans l'art, c'est-à-dire dan^ un domaine beaucoup plus indépendant que Texpression littéraire, domaine où la sincérité est indispensable à la production, dans cette langue figurée qui parle aux yeux et qui ne peut mentir puisqu'elle traduit l'émotion même de l'exécutant? L'histoire seule, appuyée des récents progrès de l'archéologie, pourrait sufTîre à établir la vraisemblance de cette pénétration et en fournir la preuve morale. Mais ce sont des preuves matérielles que nous voulons ici.
Au point de vue de la décoration archi tectonique, vous n'avez pas oublié ce que je vous ai enseigné des principes nationaux de décoration existant chez les divers peuples barbares avant et pendant la conquête. Vous verrez sur les monuments étudiés cette année et postérieurs à la fusion des races, c'est-à-dire au xi** siècle, la même décoration apparaître, se maintenir et laisser des traces indélébiles de son empreinte sur tout l'art qui succédera. Non seulement la pénétration se fit à la surface, dans la décoration, mais elle agit même sur l'économie constitutionnelle de l'art renouvelé. L'histoire de l'étai en fournira la preuve. Sans la charpentcrie barbare, il n'y aurait probablement pas eu d'art gothique. L'architecture romane, qu'on a voulu proclamer si haufainement et si exclusivement latine, eut en germe, dès le berceau, et tenait de source barbare le ferment auquel elle devra la plupart de ses développements et en tout cas sa physionomie générale, sa silhouette, son ossature et les caractères spéciaux de sa personnalité.
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Qu'est-ce qui constitue donc l*art nouveau, inauguré au xi® siècle, qu'on appelle roman dans sa première période et ensuite gothique? J*ai répondu au sujet des vocables mercredi dernier; aujourd'hui, commençons à examiner la chose en elle-même. Jetons d'abord un coup d'oeil sur Tétat général de Tarchitecture à la veille de sa transformation.
A QÔté de riniluence byzantine et asiatique, dont je vous ai, par des exemples nombreux et indiscutables^ montré la puissance sous Gharlemagne, et même dès Tépoque mérovingienne ; à côté de cet orientalisme sincère et profond dont Bouet, dès 1868, avait le sentiment très net, hautement affirmé dans un article du Bulletin monumental*, orientalisme implicitement reconnu par M. Anthyme Saint- Paul dans son livre, La France monumentale^ une autre influence également réformatrice, mais celle-là toute latine, s'est exercée concurremment sur Tart occidental dans le domaine spécial de l'architecture pendant les temps carolingiens. Il serait imprudent de n'en pas tenir compte, car elle a imprimé sur une foule de monuments des marques ineffaçables, visibles même à travers les remaniements postérieurs et les rajeunissements qu'ils ont presque universellement subis à partir du xi® siècle. Cette tradition et cette influence ont donné naissance à des erreurs, parce que leur action n'a pas été nettement définie ni circonscrite dans le milieu si complexe où elle s'est produite. De plus, dirigé dans un sens contraire à celui qui entraînait le premier courant d'art byzantin, ce second courant lalin, en cessant presque tout à coup, après s'être prolongé jusqu'au xi^ siècle, vous fera parfaitement comprendre, à l'endroit où vous le verrez disparaître, quelle fut, dans le duel des influences rivales, celle qui, au moment de la crise définitive, finit par l'emporter pour frayer le chemin de l'avenir.
En effet, en Occident, à partir de Gharlemagne, concurremment à l'influence byzantine toujours prépondérante dans la décoration, il s'était formé un art d'architecture néo-latin, ou, si vous aimez mieux, rétrospectivement latin ou de décadence latine réformée, art né des seules habitudes raisonnées et des simples procédés épurés de la maçonnerie gallo-romaine; art, dans sa pratique
1. L'église de Germigny-les-Prés et celle de Beaulieu-lès-Loches^ par Bofiet, Bulletin monumental, 1868, t. XXXIV, pp. 566-588 et 648-658.
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comme dans sa théorie, froidement conçu, méthodiquement établi sur des données rationnelles, sans traditions religieuses^ sans parenté ethnographique immédiate, sans l'exubérante générosité d'un instinct de race ; art très sobre de décoration ; art issu d'une volonté administrative et officielle, puisant uniquement ses inspirations et cherchant ses modèles non pas dans Testhétique des temples païens, mais dans les travaux d'édilité publique des Romains, surtout dans les aqueducs', n'innovant qu'au sujet de Tarcade dont on outrepasse la formule normale en lui donnant Taspect du fer à cheval.
Cet art, je le répète et j'insiste, était un art neutre, de formation et de composition érudites, latin et romain d'intention seulement, mais sans populaire et vivante sincérité, sans spontanéité. C'était quelque chose comme ce qu'a été plus tard, chez nous, le style des églises et des monastères pendant le xvii* siècle. Ce type nous est transmis dans son expression générale par la Basse-Œuvre de Bcauvais ou par la nef de l'église de Château- Landon. Cet art était une réaction évidente de l'esprit occidental et latin sur la primitive basilique à colonnes et à portiques, qui^ elle, était déjà dans sa prétendue latinité, d'une pureté problématique et qui avait été importée avec la foi à une époque où cette foi, dans bien des cas, avait encore la forme grecque et orientale. Cet art était bien plus romain d'apparence que l'art issu des catacombes et des basiliques. La lanterne centrale mise à part, il était presque exclusivement composé d'éléments latins^ et il était directement tiré, par la pensée des savants qui le suscitèrent, de l'art gréco-romain du paganisme et de la maçonnerie galloromaine. Il convenait aussi bien aux édifices civils qu'aux édifices religieux. II s'abstenait généralement de la colonne, laissant peu de place à l'ornement sculpté en dehors des chancels et n'acceptant, comme support, que le pilier carré et le pied droit.
Sa robustesse pouvait inviter à pratiquer la voûte d'arêtes, au moins sur les bas côtés, procédé que la fragilité du système antérieur avait interdit bien des fois au premier style chrétien de la
1. Comparez laqucduc d'AIleaume (Manche) avec l'appareil de 1 égalise de Saint- Philibcrt-de-Grandlieu, avec Tappareil de Saint-Martin d'Angers et avec les piliers du transept de Tégiise de Sainl-Scrge de la môme ville.
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basilique. C'était peut-être une étape qu'il fallait franchir pour aboutir au système d'architeclure voûtée. Quicherat et tous ceux qui ont continué sa doctrine Font compris ainsi.
Cette résurrection momentanée du style gallo-romain, celle persistance de l'esthétique antique gréco-romaine, en face de continuelles et incessantes pénétrations byzantines*, était le produit naturel de TefTort de Charlemagne pour restaurer, par tous les moyens possibles, rédilice croulant de TEmpire. Sans doute, le grand empereur préférait personnellement, pour la chapelle de son palais, la forme grecque ou byzantine dont il avait pu apprécier les splendeurs en Italie. Sans doute, la source décorative la plus importante et tout orientale, où Tart carolingien avait commencé à puiser, - demeurait toujours ouverte. Mais les quelques ouvriers grecs et byzantins que Charlemagne attirait en Gaule et en Germanie n'auraient pas suffi à Texécution simultanée des innombrables églises dont Térection était incessamment décrétée.
Dépositaires des trésors intellectuels du passé, les cloîtres, où Charlemagne allait chercher les exécuteurs de ses desseins et les ministres de ses réformes politiques et sociales, ne devaient pas non plus, dans TcL^uvre civilisatrice dont ils avaient la charge, dédaigner le secours que l'art gallo-romain pouvait leur prêter ; et, d'un autre côté, les préventions, qui avaient existé dans la pensée chrétienne contré les monuments païens consacrés à un culte proscrit, n'avaient pas à se manifester contre l'expression d'une architecture spéciale, purement civile, vouée simplement, dans le passé polythéiste, à la satisfaction des besoins publics. Bien d'autres héritages purement romains avaient été recueillis sans répugnance : les chaussées, de nombreux rouages de l'administration politique, la constitution des cadres civils et topographiques de l'église, etc.
L'abbaye de Saint-Gall qui, à une époque où s'élèvent tant de monastères, peut être regardée comme le prototype de la construction carolingienne, comportait, dans son ordonnance, de nombreux éléments empruntés à la construction romaine. Pouvait-il en être autrement?
1. Voyez Boûet, op. laud., et les démonstrations produites au cours de Tanncc dernière à Técole du Louvre.
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Ëginhard, confident de Gharlemagne et surintendant des bâtiments de l'Empire, secondait les vues de son maître; il avait étudié l'architecture dans les ouvrages de Vitruve, comme le prouve une de ses lettres. Il était versé dans tous les détails de Tart que nous étudions et avait dirigé les travaux entrepris à Aixla-Chapelle pour la reconstruction du palais et de la basilique. C'est peut-être lui qui, dans le plan byzantin de la basilique d'Aixla-Chapelle, a introduit tant de procédés de construction purement romains. Ëginhard n'était pas seulement un habile théoricien. C'était encore un praticien véritable. Il se préoccupe dans ses lettres de la fabrication des briques, c'est-à-dire de ces plaques de terre cuite de proportions spéciales, dont l'usage était certainement d'origine latine et gallo-romaine, mais dont l'emploi fut singulièrement rajeuni et amplifié par les constructeurs carolingiens ^ ,
Ce style, je le répète encore une fois, qui n'était pas un style de race, un style national, mais une composition factice, une réforme savante, régna donc longtemps, dans une certaine immobilité traditionnelle, et prolongea sa durée assez avant dans le XI** siècle. C'est lui qui, pour l'architecture, tenait tête à l'école néo-grecque ou gréco-barbare que j'imagine avoir été l'école gothique primitive, c'est-à-dire le style des Goths dans l'œuvre de pierre; c'est lui qui dominait peut-être en Gaule au moment où se produisit, au commencement du xi'' siècle, le réveil universel de Ja pensée occidentale signalé par Raoul Glaber. C'est lui qui, chez nous, à ce moment, était encore pratiqué par un si grand nombre de constructeurs que leurs contemporains purent croire à l'avenir de cet arbre moribond, sans racines profondes, condamné désormais à la décrépitude et, après une apparente renaissance, à la mort. C'est en lui qu'au moment psychologique de l'émancipation moderne, comme Caumont et Hoûet' l'ont si justement fait remarquer, un intrépide bâtisseur, Foulques Nerra, avait encore confiance, lui demandant d'inspirer ses plus belles créations 3. C'est lui dont l'art roman en Anjou gardera si longtemps l'empreinte.
1. Stém, sur quelques monuments de VEure et particulièrement de Vnrrondissement de ïiernay^ p. Aujç. Le Prévost, dans les Mém. de la Soc. des Hntiq, de yorm., 1828, p. 189.
2. Cuuiiiont, Bulletin monumental, 1847, l. XIII, p. 516, et Boûet, iiu^e/m monumental, 186K. t. XXXIV, p. 506 ot suiv.
3. La nef primitive de Beaulieu, le donjon de Loches, le château de Langeais.
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C'est lui enfin qui a élevé toutes ces murailles, qui a dressé tous ces piliers, qui a monté tous ces pieds droits que Testhétique du lendemain devait modifier en y trouvant Tappui de ses colonnes, en y soudant tout un s^'stème de décoration et de structure architectoniques destiné à révolutionner Tavenir, et enfin en y semant, sur des surfaces déjà toutes construites, le germe de Tart gothique. Nous tâcherons d'expliquer comment.
L'existence au viii® siècle d'une architecture néo-gallo-romaine dans le sens indiqué ci-dessus, sortie de l'imitation raisonnée des travaux publics laissés en Gaule par les légions; la survivance de cette architecture conservée dans sa main-d'œuvre par les ateliers de maçons et reconstituée par les moines à la voix d'Éginhard et les théories deVilruve à la main; cette réforme carolingienne, cette contrefaçon de la bâtisse antique' et de la pratique des procédés latins fit oublier quelquefois aux archéologues et aux historiens modernes l'existence antérieure du type mérovingien si différent, à savoir la basilique à colonnes, décrit par Fortunat et par Grégoire de Tours, et qui n'était pas purement latin. Elle fit aussi négliger l'étude de toute la partie du mobilier architectonique qui, lui, ne cessa presque pas d*être oriental et de relever de l'influence néo-grecque. Mais, après avoir fait une réserve pour la décoration monumentale sculptée dans la pierre, je n'en suis pas moins prêt à reconnaître que, pour l'aspect général de la construction, pour l'emploi de certains appareils et même pour la sculpture en ivoire et quelques arts industriels, c'est l'esprit latin qui, dans l'œuvre complexe et le mélange des influences rivales, paraissait dominer à la veille de la radicale transformation.
La Gaule a donc connu, du vni® au x^ siècle, un véritable art académique, avec ses avantages et ses inconvénients, style de renaissance factice dont l'influence a été passagèrement triomphante, mais qui n'a guère survécu ù l'organisation politique sur laquelle il s'appuyait et qui l'avait créé artificiellement. Cet art sage, prudent, timide, neutre, pondéré, vieux latin dans sa décadence rapide, s'abstenant presque dans les nefs de toute décoration murale autre que la mosaïque et la peinture, paraissant éviter le plus possible la colonne et le chapiteau, n'admettant que le pilier plus ou moins lourd, ne procédant que de l'imitation des
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arcades des aqueducs romains ou des ponts antiques, cet art, en quelque sorte philosophique, sans communication avec le milieu ethnographique son contemporain, fut, à la suite d'une crise violente terminant une longue et latente évolution, remplacé subitement par un style différent. Ce style nouveau use partout, au contraire, de la colonne, du chapiteau, avec les licences coutumières à Tart oriental, et, pour décorer ses chapiteaux, il improvise toute une ornementation bizarre, dans laquelle l'élément latin et la copie du chapiteau corinthien ou même simplement gallo-romain ne tiennent guère de place au début.
Ce n*est pas pour les besoins de la cause que je relève la profonde antithèse qui existe entre Tart roman du xi" siècle et Tart immédiatement antérieur à son apparition. Cette discordance essentielle est proclamée par tous les auteurs, même par ceux dont elle contrarie la doctrine et qui veulent voir dans le style roman la simple déduction naturelle et logique du style latin. Le fait à constater est tellement grave que je veux en faire déposer d'irrécusables témoins et des experts, en qui vous ne pouvez manquer d'avoir confiance.
Le trait caractéristique de l'architecture romane, c'est l'emploi de la colonne et surtout d'un certain pilier cantonné de colonnes, tandis qu'il n'y avait presque pas de colonnes dans l'architecture néo-latine inventée et cultivée par les cloîtres carolingiens.
D'ailleurs il y a colonne et colonne. L'antiquité a connu la colonne, mais en tant que celle-ci faisait partie d'un ordre, La colonne, chez elle, ne paraît jamais sans l'entablement. Elle ne porte rien directement. C'est la plupart du temps, pour les Romains, un simple ornement et non pas un principe essentiel et un membre indispensable de la construction.
La colonne byzantine porte directement.
L'étai des Barbares, travesti en colonne, porte aussi directement et, de plus, tout se rattache à lui dans la constitution de l'édifice.
Caumont n'a pas distingué la colonne-support de la colonneornement, et il n'a pas soupçonné la valeur de la colonne^tai. Il n'a pas compris ce qu'était la colonne en fondions (c'est le terme consacré) , membre d'architecture si profondément différent de la colonne décorative qui fait partie d'un ordre. Il a toujours pris GïuiiAJOD. Leçons. 29
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toutes les colonnes pour de simples ornements quand elles étaient accolées à un pilier. Il n*a point discerné leur valeur au point de vue de la stabilité des édifices, valeur effective et intentionnelle. Cependant il s'aperçoit que les colonnes sont un des caractères principaux de Tart qu'il appelle roman, quoiqu'elles aient été étrangères, dans leur dernière application, à Tart romain immédiatement antérieur. « Les colonnes romanes n'eurent aucunes proportions fixes »,dit Caumont^ « tantôt pesantes et courtes, tantôt très allongées, on les vit quelquefois s'élever jusqu'à la voûte ; leur diamètre varie également beaucoup. » On est bien surpris de lire cette phrase dans Caumont. Tout cela, en effet, n*est guère romain et ne justifie guère le qualificatif de roman. La colonne sans ordre et sans proportions est un non-sens aux yeux de Vitruve.
Cela gênait bien un peu Caumont et sa théorie ; il s'en aperçut plus tard. Il dit dans son édition de 1841 : « Certaines colonnes sont pesantes et courtes, formées d'un gros fût cylindrique ; mais l'usage s'introduisit assez généralement dans le xi® siècle de former les piliers d'un assemblage de demi-colonnes assez minces réunies en faisceau. Cette innovation, l'une des plus notables du XI*' siècle et sur laquelle je réclame Vattention, me paraît un acheminement très marqué vers le système nouveau d'architecture que nous verrons prédominer dans la suite. Là est renfermé Vun des principaux éléments du style ogival. »
Caumont touche du doigt la vérité, mais il se bute à cette idée que la colonne n'est qu'un vain ornement; il ne comprend pas que c'est ici un principe essentiel relevant d'un autre art ; et il ajoute : « Du moment que la colonne n'était plus le .support réel, mais seulement l'accessoire, l'ornement du support, on pouvait sans inconvénient en varier à l'infini les proportions. »
Caumont se trompait. Ce n'est pas la colonne du pilier roman qui est l'accessoire dans la construction. Elle est, en théorie, le principal. Elle est le nerf de la bâtisse. C'est elle qui va tout commander. C'est elle dont tout va dépendre. C'est elle qui divisera les surfaces et réduira de plus en plus le pilier à n'avoir d'autres fonctions que de servir à la dresser.
\. Essai SUT Vhistoire de VarchUecinre religieuse^ 1" édition, 1825, p. 37.
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Disciple fervent de M. de Caumont, M. Ch. de la Monneraye, dans un Mémoire très remarquable et très recommandé par Quicherat, inséré en 1849 dans le Bulletin archéologique de V Association bretonne \ a défini ainsi le caractère de Tart antérieur au xi® siècle : u Les arcades, toujours en plein cintre, étaient le plus souvent... portées sur des piliers carrés, seulement ornés d*une corniche en tailloir. L'archivolte cintrée et nue des portes et des fenêtres retombait ordinairement sur de simples pieds droits... » Par conséquent, pas de colonnettes, pas d'étais près des baies ouvertes, pas de renforcement près des solutions de continuité dans le mur. L'auteur ajoute immédiatement, à propos de Tarchitecture du xi® siècle : « Mais une ère nouvelle commença pour les arts avec le xi® siècle. Une véritable renaissance éclata partout. Non seulement les piliers carrés furent remplacés par les. colonnes, mais l'usage s*introduisit assez généralement dans le xi^ siècle de dissimuler la masse du support sous un assemblage de colonnes engagées, assez minces, réunies en faisceau. » Et Tauteur de citer Caumont en disant : « Cette innovation. Tune des plus notables du xi'* siècle, parait être un acheminement très marqué vers la révolution qui éclatera dans le xiii® siècle, et Tun des principaux éléments du style ogival. »
La colonne, d*abord romane puis gothique, n'est pas un ornement, c'est un principe de construction, c'est Vêlai, Peu importe qu'il ait été d'abord plus ou moins conscient.
L'architecture gothique c'est le triomphe, c'est Texaltation, c'est Tenivrement, passez-moi le mot, c'est l'impudeur plus ou moins graduellement avouée, plus ou moins défînitivement affichée du principe.de Tétai. C'est une conception de charpentiers [qui soutiennent en l'air des voûtes de pierre par l'artifice d'un système d'étayage incombustible et qui, loin de dissimuler toujours la forme empruntée au bois, se complaisent au contraire à l'accuser et à la souligner. Ceci n'est pas une suggestion romanesque inspirée par notre imagination contemporaine. Fénelon, dès le xvn® siècle, au milieu d'appréciations malveillantes, en avait déjà, parla pénétration de son esprit, la perception bien nette et positive. Je vous l'ai prouvé. Fénelon a traduit très justement l'impression morale que