CARACTÈRES DE L*ART ROMAN
former, pour infuser partout un esprit et des principes nouveaux.
C'était, en architecture, ce que nous sommes convenus d'appeler le pilier roman, le pied-droit cantonné de deux, puis de trois, puis de quatre colonnes. C'était, en sculpture comme en architecture, les instincts barbares et le sentiment de la charpenterie.
Dans les cinquante premières années du xi^ siècle, au début, là où Tinfluence ultramontaine, italo-byzantine de Tart gothique puis de Tart lombard, en un mot de Tari gréco-barbare, n'est pas trop dominante^ là où la main-d'œuvre r^sta plus spécialement locale, r0ccident se suffît presque à lui-même.
11 emprunte les éléments décoratifs des périodes précédentes en employant de préférence ceux qui sont conformes à son génie ; il les copie ou bien il va puiser au trésor des inspirations ethnographiques et populaires.
La décoration géométrique, les enroulements de l'ornement celtique, les entrelacs reparaissent. L'ornementation mérovingienne, de source purement barbare et codifiée en quelque sorte par Tindustrie des peuples envahisseurs, reprend ses droits, s'impose à la nation unifiée. Le monstre, la figure monstrueuse, que les Lonlbards et les Comacini ont introduite dès le vni*' siècle dans la grafhmaire décorative, revient et s'étale aux yeux sans aucune retenue. Partout il y a de la timidité dans les essais, mais partout^ en somme, on sent la volonté de faire du nouveau et de se débarrasser du cauchemar du classicisme, d'échapper définitivement à la tyrannie de l'antiquité.
On ne revient pas en arrière. Le plan est toujours latin, mais il se développe et se traduit par des moyens qui ne sont pas latins. On ne retourne pas à la primitive basilique latine ou néogrecque.
La disposition des temps mérovingiens et carolingiens est changée. Plus de chancel, plus de presbyterium.
Les balustrades que vous connaissez bien, qui s'élevaient entre l'autel et le peuple tombent.
Cette sculpture décorative, puisée à la source byzantine et orientale, qui était si bien dans le génie des races barbares et qui avait été identique, peut-on dire, dans les cathédrales et dans les grandes églises abbatiales de toute la chrétienté, disparaît peu-
CARACTERES DE l'aRT ROMAN 479
dant deux siècles, comme disposition architectonique, jusqu'à Tapparition des jubés et des clôtures de chœurs, mais elle se conserve par tradition en tant qu'élément décoratif, se multiplie par la copie et devient la source la plus abondante de la décoration romane, qui emprunte en même temps à Tornementation spéciale des fîbules et des objets mobiliers des populations barbares dont Torigine lointaine a été la même.
L'imitation du style classique, gréco-romain traditionnel, subsiste bien aussi, mais il n'est pas dominant... Il est presque invisible dans le Nord.
On emploie quelques matériaux dérobés par-ci par-là à l'antiquité classique ; on leur donne quelquefois pour pendants de grossières copies ; mais le sentiment de l'uniformité, de la régularité, de la grammaire vitruvienne, est définitivement perdu.
C'est une immense question de fait que j'aurai à traiter devant vous et à l'aide d'images. Je pose seulement les termes du programme.
Le caractère éminemment original qu'offre une partie de la sculpture du xi« siècle n'a échappé à personne.
Dans l'article assez sévère publié en 1887, dans la Gazette archéologique, p. 29 à 36, pour réfuter l'opinion de M. Fleury, l'auteur des Antiquités du départements de V Aisne, M. Eug. Lefèvre- Pontalis n'a pas pu s'empêcher de proclamer bien haut combien certains types de chapiteaux du xi** siècle sont profondément personnels, originaux, extraordinaires dans leur barbarie :
« Tous les chapiteaux, dit-il (p. 32), ayant appartenu à des édifices religieux de l'époque mérovingienne, tels que ceux de la crypte de Jouarre (Seine-et-Marne) et ceux qui proviennent de la basilique élevée par Childebert à Paris dans l'île de la Cîté, peuvent être considérés comme des imitations plus ou moins grossières des chapiteaux corinthiens si répandus dans les édifices romains de la Gaule. »
Vous savez parfaitement que cela n'est pas absolument exact. L'influence directe de Byzance et de la Syrie s'est fait senlir concurremment et même de préférence, sur l'art mérovingien. Mais passons, je ne fais pas la critique de la doctrine de M. Lefèvre- Pontalis ; je lui demande au contraire d'appuyer en ce moment mon opinion de son autorité.
480 CARACTEBBS DE L*ART BOMAN'
Or voici ce qu*ajoute M. Lefèvre-Pontalis :
« Les chapiteaux de Ghivy que M. Fleury prend pour types ne sont pas conformes à ce modèle, (c'est-à-dire au modèle galloromain] ; ils portent l'empreinte d'un art affranchi de toutes les traditions de la sculpture antique, et leurs ornements ont un caractère original très prononcé*. »
Voilà donc la personnalité de l'art barbare du xi® siècle proclamée très nettement par un des théoriciens du Romanisme.
Cet aveu est très important à constater.
A la fin de sa vie, pendant et après la rédaction du tome VIII du Dictionnaire raisonné, au mot sculpture, Viollet-le-Duc avait comofiencé à voir clair dans la question. Lisez le passage qui concerne Morienval.
Mais c'est dans le livre intitulé VAri Russe que la force et la valeur du principe barbare sont apparues avec le plus d'évidence à Viollet-le-Duc, en même temps que l'effondrement du principe classique et latin.
tf En France, vers le x® siècle, l'élément gallo-romain qui dominait alors aussi bien dans la structure archi tectonique que dans l'ornementation est étouffé, peu à peu, sous l'influence de l'art byzantin, dans le midi particulièrement, — Scandinave, asiatique dans le Nord.
« Ce que nous appelons le Roman en France, n'est à tout prendre, qu'un apport asiatique sur un fonds romain. La structure quasiromaine subsiste- avec une certaine persistance dans les provinces du Nord ; mais dans TOuest, la structure byzantine exerce une grande influence et modifie profondément l'architecture pendant qu'au Nord, au Centre, à l'Ouest et au Midi, l'ornementation galloromaine disparaît presque simultanément.
« Les objets, les étoffes, les meubles rapportés de Byzance produisent dans l'ornementation de l'architecture méridionale française, une véritable transformation. Cette ornementation va, par suite de relations fréquentes de la Provence avec la Syrie, chercher de nouveaux modèles dans les édifices d'Orient, pendant que les apports asiatiques, francs^ Scandinaves, se mêlent aux traditions gallo-
1. Sur le manuscrit, Courajod a ajoute en marine et en regard de cetl« citation : Répéter.
CARACTÈRES DE l'aRT ROMAN 481
romaines et se rencontreiit avec les éléments d'ornementation empruntés à Byzance. »
Vous savez , par nos études des deux années passées, en quoi j'ai légèrement modifié les conclusions de VioUet-le-Duc.
Le byzantinisme ou style néo-grec et Torientalisme à outrance régnèrent dès le début.
Dès Torigine des temps chrétiens nous avons été en contact permanent et régulier avec TOrient grec, byzantin et syrien. Le maître souverain en cette matière des origines chrétiennes, M. le commandeur de Rossi, à qui j'ai soumis ma doctrine dans toute sa vivacité d'improvisation, a daigné Tappuyer, Je vous le prouverai tout à rheure.
Il y a bien longtemps qu'elles devraient courir les rues, les doctrines que je vous enseigne ici publiquement pour la première fois.
Elles ont été formulées, dès 1839, par Woillez (op. laud).
Il dépeint d'abord le dépérissement de la Gaule durant les ve, vj^, vn® jusqu'au xi*' siècle.
Les arts de première nécessité se dégradèrent, dit-il, dédaignés qu'ils étaient par les Romains libres, comme par les Germains victorieux et bientôt les arts libéraux n'existèrent plus.
« Le contact des races une fois effectué, elles restèrent quelque temps distinctes ; bientôt cependant de leur réaction réciproque résulta la fermentation sociale qui se prolongea sous les deux premières dynasties jusqu'à l'enfantement de la souche féodale qui en fut le résultat à la fin du x*' siècle. »
Dans le troisième chapitre de la seconde partie de son ouvrage, p. 31, Woillez déclare que les caractères du style roman pur, . — caractères entièrement étrangers à l'art clas$iique, — sont le point de départ de la transformation romane.
Le renouvellement a été automatique et spontané.
Vous vous rappelez ce que je vous ai dit de la Basse-Œuvre de Beauvais.
Vous savez dans quelle série d'ouvrages il faut la ranger, la classer. Elle appartient à la série des œuvres inspirées par la renaissance carolingienne et monastique, décrétée par Charlemagne et ses successeurs et organisée par Eginhard, Alcuin et l'Académie palatine.
C<iunAJOD. Leçons. 31
482 CARACTÈRES DE l'aRT ROMAN
C'est, au point de vue de la construction, une copie du style antique et du style romain, mais une copie d'érudit.
Woillez n'a pas vu ce que je viens de vous rappeler, mais il a compris l'influence qu'a eue l'école d'architecture raisonnée et savante dont la Basse-Œuvre de Beauvais était une manifestation Cette influence, je vous l'ai fait toucher du doigt.
A ce propos, Woillez a admirablement saisi ce qui venait de l'antiquité classique et ce que les peuples nouveaux avaient apporté.
Voici la conclusion de Woillez au chapitre qui traite de Tornementation romane dans le Beauvaisis (deuxième partie, p. 30 de son ouvrage) :
« Telle était l'ornementation du style roman pur du Beauvaisis d'après les monuments religieux.
« On voit qu'elle n'a rien utilisé du matériel provenant des monuments romains^ comme celle du Midi, »
Depuis 1839, époque où ces lignes ont été écrites, on pouvait savoir la vérité.
Mais les romanistes, organisés à Paris en syndicat puissant, se sont moqués des révélations d'un pauvre provincial, comme on se moquait des protestations des Baudot, des Hucher, des Rigollot, des Pilloy.
Je ne suis pas plus fort ni plus puissant que mes illustres prédécesseurs, mais je dispose de la photographie.
Nous allons chercher dans quelques édifices romans des difierentcs provinces les principes de la décoration.
L'orientalisme y régna dès les débuts de l'époque romane, car ses principes esthétiques répondaient aux instincts des races barbares. A Saint-Brice de Chartres (xi® siècle ), on trouve des documents précieux pour cette étude. A côté de chapiteaux d'extraction antique, on en voit d'autres, décorés d'animaux extraordinaires et n'ayant rien de romain. En outre, des restes d'une ancienne décoration ont été encastrés dans la crypte : c'est un arbre de vie, d'origine évidemment orientale, un cercle cantonné de quatre boucles d'entrelacs, que l'on retrouve sur un grand nombre de croix, comme s'il avait eu une valeur religieuse. L'origine orientale n'en est pas non plus douteuse. D'autres chapiteaux de la crypte
CARACTÈRES DE l'aRT ROMAN 483
surmontés de lourds tailloirs byzantins, décorés de figures ou d'animaux, ont un caractère tout à fait barbare ; tandis qu'on retrouve sur des chapiteaux voisins des feuillages de style lourd et à crochets, embryons des crochets du xiii® siècle, et tels qu'on en voit en Asie Mineure et notamment à Serdjilia.
Sous le règne de Robert-le-Pieux (996-1031), un grand nombre <ie monastères s'élevèrent grâce à la ferveur religieuse du roi et du peuple. Le bienheureux Guillaume, abbé de Saint-Bénigne, présida ou assista à la construction de quarante abbayes. Parmi celles qui s'élevèrent dans le bassin delà Loire, l'abbaye de Fleury-sur- Loire, plus connue sous le nom de Saint-Benoît, est la plus importante.
Le bassin de la Loire fut un des derniers foyers de l'école savante, mais stérile, fondée par les moines carolingiens sous l'impulsion de Charlemagne et d'Eginhard ; aussi retrouve-t-on à Saint-Benoit, dont les parties les plus anciennes datent de 1026 à 1030, des influences antiques et latines. L'abbé Gauzlin, qui continua les travaux, voulut élever une tour monumentale pour dominer la contrée soumise à la juridiction seigneuriale de Fleury, offrir un abri aux moines et servir de péristyle à l'église Notre-Dame ; ad occideniem plagam ipsius monasterii iurrim statuit construere, opus laie quod omni Galliie sii exemplum. On fit venir à grands frais des pierres de Nevers : quadris lapidibns^ qnos navigio devehi fecerat a Nivernensi terrilorîo, et l'on ne ménagea rien pour donner à l'église nouvelle qui contenait le tombeau de saint Benoit, toute la splendeur possible. Le chœur fut orné de mosaïques et de marbres d'Italie ; il y avait un lutrin soutenu par quatre lions et terminé par un aigle aux ailes étendues, un candélabre en fer forgé, etc..
Le monument était en somme d'une conception assez complexe. L'élément latin joue un grand rôle dans la décoration et pourtant le principe de la construction romaine est abandonné ; on retrouve partout le pilier étayé de colonnes, caractéristique du roman.
La façade est ornée, sans ordre et sans harmonie, d'espèces de bas-reliefs, antérieurs sans doute à la construction de l'édifice et qu'on a voulu conserver en souvenir d'une église détruite. On y voit des chiens, des chasses et jusqu'à la louve romaine. Sur presque tous ces fragments, deux anneaux enlacés et allongés ont
484 CARACTÈRES DE l'aRT ROMAN
Tair d'idéogrammes dont on aurait perdu la signifîcation'et gardé rhabitude. Beaucoup d'églises de cette époque (Saint-Germain d'Auxerre, Saint-Mexme de Chinon, Saint-Hilaire de Poitiers, Saint-Pierre de Vienne, Eglises d'Ainay à Lyon, de Graville- Sainte-Honorine, de Chabris (Indre), etc., ont, encastrées dans leur clocher ou leurs façades, des sculptures du même genre.)
Parmi les chapiteaux du porche, les uns sont franchement barbares, d'autres, d'inspiration byzantine très marquée, très beaux d'ailleurs et d'une vigueur d'expression peu commune, d'autres de style corinthien. Quelques-uns sont traités comme des bas-reliefs gallo-romains et représentent des scènes de l'Apocalypse. Sur un chapiteau, de style corinthien et de belle exécution, on lit : Umbertus me fecit (Des signatures apparaissent vers cette époque sur d'assez nombreux chapiteaux).
Les bases des colonnes sont dignes de remarque. Dès le premier coup d'œil, on aperçoit combien elles diffèrent de celles de l'antiquité ; elles sont comme liées par une corde, à la manière de simples échafaudages de charpentiers. (On retrouve ces bases entourées de cordes à Laval, à Chinon, avec quelques variantes, et aussi à Saint-Gildas de Rhuys, où l'on a copié une particularité de quelques bases de Saint-Benoît, sorte de grande boucle dans laquelle passe la corde. Mais à Saint-Gildas, l'imitation est d'exécution plus grossière ; le dur granit a remplacé la belle pierre de Fleury. 11 y a eu communication entre ce pays perdu et la célèbre abbaye des bords de la Loire. On sait par des textes contemporains que le duc de Bretagne avait demandé à l'abbé Gauzlin un architecte pour élever une église à Saint-Gildas.
DOCUMENTS COMPLÉMENTAIRES