La dixième leçon eut lieu au Trocadéro
musées lui sout ouvertes, ainsi qu'à tous les monuments qui rappellent encore par leur style l'art long-temps proscrit, méconnu et aujourd'hui réhabilité. Mais les monuments des soixante dernières années du xn*^ siècle ont été presque systématiquement exclus. Sans doute, nous remarquons la statue de Guillaume Chanac, évèque de Paris (1350-1360), celle de Charles V (1364), celle de Phihppe VI du musée du Louvre (même époque), les statues du conti'efort de la cathédrale dAmiens (1375). Mais cela peut-il suffire quand il s'agit de retracer l'image de la grande crise qui décida du sort de l'art moderne ? De 1340 à 1400 et plus particulièrement sous le règne de Charles V, s'accomplit l'immense évolution qui transforma définitivement les principes de l'art.
C'est à ce moment que commence véritablement la Renaissance. C'est à ce moment que les principes dont elle sortira se produisent et s'affirment d'une manière évidente et bien caractérisée.
Eh bien ! il me semble qu'une époque aussi intéressante devrait être mieux représentée dans un musée qui a la prétention d'être un musée historique. Notre honneur et notre amour-propre national sont en jeu. Je vous affirme aujourd'hui et je vous démontrerai bientôt qu'à partir du milieu du xiv* siècle, la France du Nord, inspirée par l'école des Flandres, avait inauguré un art nouveau, un art sur lequel l'Europe vivra pendant plus de deux cents ans, un art sur lequel l'Italie, plus heureuse, plus habile, mieux conseillée, saura mettre le sceau définitif, maisdont le brevet d'invention nous appartient et que nous avons ouvertement pratiqué, de concert avec la P'iandre et l'Allemagne, plus de quarante ans avant l'Italie. En effet, quand on approfondit l'étude de chaque branche du travail artiste, c'est ce qu'on trouve à peu près partout pour caractériser le coefficient apporté par l'Italie à l'œuvre commune de l'humanité. L'Italie invente moins qu'elle ne perfectionne. L'histoire de la sculpture sincèrement et scientifiquement étudiée confirmera les conclusions dictées déjà par l'histoire de la gravure et par l'histoire de l'imprimerie.
Tous les arts de la Renaissance furent conduits par l'Italie au plus haut degré de leur épanouissement, au point le plus éminent de leurs tendances originelles. Cela est incontestable. Ne vous méprenez pas sur mes intentions: je suis, je le répète, un admirateur con-
vaincu delà supériorité définitive de l'œuvre italienne. Mais ces arts si brillamment interprétés par l'Italie, ces principes si noblement développés n'ont pas été tous inventés ni créés par elle. Il doit suffire à l'Italie d'avoir été à juste titre pendant la Renaissance la fille préférée et privilégiée de la civilisation européenne. Elle n'en fut pas la fille aînée.
Ces conclusions, Messieurs, seraient certainement les vôtres si nous pouvions accumuler sous vos yeux de nombreux témoignages pour confirmer ceux que vous avez recueillis dans votre promenade au Trocadéro. Quand pourrai-je vous montrer d'une façon saisissante ce que notre art transformé produisait déjà dans la seconde moitié du xiv'' siècle, longtemps avant le réveil de l'Italie et avant son entrée dans la lice? C'est sans doute quelque chose de probant que les statues de Guillaume de Chanac, de Philippe VI, de Charles V, de Jean de Dormans ; c'est quelque chose de bien démonstratif que les statues du contrefort d'Amiens. Mais je voudrais A'ous communiquer la conviction qui m'anime en vous faisant étudier de très nombreuses sculptures de cette époque.
Hélas ! il n'existe pas de moulages, pas même de photographies de la plupart de ces monuments. Ils ne sont pas même tous dédaignés consciemment. Ils sont la plupart inconnus. Il y en a pourtant à Beauvais, à Amiens, à Arras, à Douai, à Dijon, à Poitiers. Je vous en parlerai certainement en détail. Mais combien vous serait plus profitable la vue de tous ces objets !
Soyez assez bons. Messieurs, pour me croire sur parole et, à vos moments perdus, pour aller voir sur place tous ces monuments au fur et à mesure que je vous les signalerai. Vous pouvez m'aider ainsi à triompher d'une fin de non-recevoir presque absolue, qui m'est opposée par l'opinion publique, laquelle s'impose à l'opinion officielle et administrative. Il est classique aujourd'hui de penser que hors du xni^ siècle il n'y a pas de salut. Le xiii^ siècle a ses gardes du corps, je dirai même ses mamelucks, qui refusent d'examiner et qui proscrivent tout ce qui ne rentre pas dans le grand sentiment idéaliste de l'Ecole gothique. Le xiv® siècle, profondément inconnu, est proscrit comme l'était autrefois l'art gothique de la première période ; il est proscrit par ceux-là mêmes qui se plaignaient de l'ostracisme imposé par les admirateurs exclusifs et passionnés de
Tart grec. Ils ne savent pas, tous ces raisonneurs A priori, tous ces honorables esthéticiens en chambre, le mal qu'ils font à nôtrepays en nous empêchant de lui montrer les œuvres remarquables produites par la France du Nord, au moment psychologique de la transformation de toutes les écoles d'art de l'Europe.
Qu'il serait glorieux pour nous Français de prouver par exemple que trente ans avant Ghiberli, Pisanello, Donatello, avant l'éclosion de la grande génération de la Renaissance italienne, nous comptions en France des artistes non seulement supérieurs à leurs contemporains d'au delà des monts, mais capables de servir de modèles à l'art italien du prochain avenir. En elfet, c'est en France, en Flandre et en Bourgogne, qu'il faut chercher les vrais précurseurs des plus grands maîtres du xv'' siècle, dans la période italienne de la Renaissance,
Je vous ferai voir dans une de nos prochaines leçons, en analysant les premiers travaux de Ghiberti, de Donatello ainsi que les dessins de Pisanello et de son école, tout ce qui, dans l'œuvre de ces maîtres, relève des écoles antérieures, des écoles dites encore gothiques, et parmi lesquelles l'école franco-flamande tient incontestablement le premier rang.
Après la longue interruption des vacances de Pâques, il me faut rappeler à votre mémoire le point où nous en sommes arrivés dans l'histoire du développement de l'art au xiv'' siècle. Je vous ai exposé la succession des faits à partir des premières années du siècle. D'abord nous avons constaté que l'art du siècle précédent se continuait, légèrement modifié. Puis nous avons vu la source se tarir et de nouveaux courants s'établir dans les directions nouvelles. Je vous ai défini ces différents courants, j'en ai analysé les tendances, je vous ai dépeint les caractères dramatiques de l'art renouvelé, l'abandon de la simplicité, la complication des plis. J'insisterai aujourd'hui sur le caractère principal de l'art dans la seconde moitié du xn** siècle, sur le principe qui marque le point de séparation des deux écoles : sur le naturalisme.
Je procède comme d'habitude, je vous mets tout de suite en contact avec les monuments.
\'ous éprouverez à ce contact un premier sentiment d'inquiétude comme j'en ai éprouvé un moi-même, le jour où les écailles me
sont tombées des yeux. Je désire que vous passiez par les mêmes phases d'étoanement sincère, d'étonnement perçu directement et personnellement. On retient mieux une vérité quand on a été obligé de se la prouver à soi-même. Acceptez donc tout d'abord avec réserve, avec un secret scepticisme, si vous voulez, les affirmations que je vais produire devant vous. Votre muette protestation, gage de votre sincérité, ne sera pas de longue durée. Vous vous rendrez bientôt à l'évidence. Il y a quelques années j'aurais fait comme vous. Trompé par les doctrines insuffisantes reçues de mes prédécesseurs, j'aurais douté d'un enseignement qu'aujourd'hui je ne crains pas de professer très haut.
On m'avait dit et j'aurais été prêt à répéter que tout l'art du XIV® siècle n'était qu'un art de décadence, la longue dissolution, la lente décomposition de l'art du siècle précédent. Que cet état se prolongeait chez nous et dans toute l'Europe jusqu'à l'aurore du XV* siècle, jusqu'au moment où Tltalie jetait les premières bases de l'art de la Renaissance.
Je croyais tout cela, et voilà qu'un beau jour, quand je viens appliquer mes principes de critique, je me trouve en présence de monuments incontestablement finançais, datés de la manière la plus indiscutable et émanant d'auteurs dont les noms pour la plupart nous étaient connus. Cette apparition démentait et contredisait toutes nos croyances. Je constatai alors avec stupéfaction que ces ■monuments ne peuvent pas rentrer dans cette classification qu'on m'avait enseignée. A la place des produits d'une école vieillie et épuisée, je reconnaissais au contraire les symptômes d'une école renouvelée, jeune, hardie, vigoureuse, exclusivement naturaliste. J'avais trouvé la clef d'un problème, qui maintenant est résolu et dont la solution sera profitable à l'histoire de l'art. Le système d'art qu'on supposait n'avoir apparu qu'au commencement du xv" siècle et après l'initiative de l'Italie, était notoirement exploité en France dès le milieu du xiv'" siècle
CoiiRAJOD. Leçons II.