DOUZIÈME LEÇON
Messieurs,
Dans Thistoire des évolutions de l'art moderne que j'ai pour mission et pour programme de vous retracer, nous touchons, depuis notre dernière réunion, à un moment solennel entre tous, à un point de fait exceptionnellement capital, sur lequel j'ai besoin, vous le comprendrez, d'insister tout particulièrement. Il s'agit de vous faire complètement et défmitivement trancher le niEud d'une question trop longtemps insoluble. Je laisse donc encore aujourd'hui sous vos yeux les pièces qui m'ont servi à vous démontrer l'existence d'une modification subite et radicale survenue dans la marche des idées au milieu du xiv^ siècle.
Je vais procéder de nouveau à l'appel nominal des témoins, témoins sincères et éloquents, auxquels nous devons déjà tant de révélations et qui sont loin de nous avoir dit tout ce qu'ils savent.
Guillaume Chanac, évêque de Paris, j- en 1348. Statue provenant de Tabbaye de Saint-Victor. J'ai établi dans un livre l'origine de cette figure; j'ai publié l'épitaphe du tombeau. C'est presque du Donatello anticipé. — Philippe VI, de Saint-Denis, exécuté par André Beauneveu, en 1364, sur pièces à l'appui. A Saint-
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Denis. Voyez Fichot. — Philippe \'I venant des Jacobins. Pas de texte, mais identité dans le travail. La figure est au musée du Louvre, je l'ai long^uement commentée. — Charles V. Tombeau de saint Denis, par André Beauneueu en 1367. Sur pièces justificatives. Moulage. — Charles V. Statue du portail des Célestins. Je n'en ai pas de moulage. Avant 1380. Gravé dans Fichot. — Jeanne de Bourbon. Statue du portail des Célestins avant 1380 et probablement avant 1377. — Duguesclin. Type de réalisme. C'est la ligure de Duguesclin à Saint-Denis. CEuvre de Thomas Privé et de Robert Loisel, exécutée à partir de 1390, terminée en 1397. Elle est dans le Recueil de photographies de Fichot. Il en existe une autre au Puy en Velay.
Enfin, statues de Charles VI et d'Isabeau de Bavière, exécutées avant et vers 1429, mais absolument dans la manière de celles de Charles V, de Jean II et de Philippe VI. Il nous suffirait de regarder ces sculptures pour affirmer qu'à ce moment le moulage d'après nature était pratiqué. Ce n'est pas une gratuite affirmalion. Le moulage a été connu et pratiqué en France au xiv^ siècle, notamment aux obsèques de Philippe VI en 1350. Le bon \'asari voudrait nous faire croire que ce fut ^'errocchio qui, plus d'un siècle plus tard, dans la seconde moitié du xv® siècle, pratiqua pour la première fois le moulage d'après nature.
Sans doute Verrocchio et les Italiens du xv" siècle usèrent beaucoup du moulage, et l'habitude s'introduisit à Florence de conserver dans les familles, à l'aide d'un estampage, la physionomie des personnes que l'on avait aimées. Mais notre Renaissance à nous avait connu, plus de cent ans avant, ce procédé.
Remarquez que c'est le premier peintre en titre d'office qui moule le corps du roi. — L'étiquette se conservera jusqu'au xvi^ siècle.
Cathédrale d'Amiens. — Chapelle absidale. Tombeau portant une inscription moderne ainsi conçue : Messire Thomas de Savoie, chanoine d'Amiens, mort en décembre 1335. Méfiez-vous de la date si vous voulez l'attribuer à l'exécution de la sculpture. Le costume du personnage représenté est le costume du temps de Jean II et de Charles V. Bliaut ou robe à pèlerine.
Méfions-nous de la série de petits pleureurs qui entourent le tombeau. Malgré leur parfaite exécution et même leur slyle assez correct, ils m'inquiètent. Ils sont trop intacts et trop propres.
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La statue principale en tout cas n'a pas été refaite. La robe de dessous est serrée aux [manches par un grand nombre de boutons très rapprochés. Mains repeintes, mais qu'on doit croire anciennes, car elles sont très réalistes. Elles le seraient moins si elles avaient été refaites. Longs cheveux avec mèche sur le devant. C'est la coiffure encore à la mode sous Philippe VI, Jean II et Charles V.
Musée de Douai. N° 830. — Figure en marbre noir. C'est une statue du temps de Charles V ou de Jean II. Le bliaut a les petits revers à la cagoule. Le personnage porte le petit serre-tête ou le béguin qu'on voit à Jean II et à Charles V. C'est une figure curieuse qui mériterait d'être moulée ou tout au moins photographiée; type de 1365 environ : elle est dans le genre des statues de Philippe VI, de Jean II et de Charles V. Tête naturaliste : plis sobres. Le catalogue du musée de Douai la donne à l'année 1319 et se trompe certainement. C'est bien le costume du temps de Charles V ou de 1350 au plus tôt. Souliers découverts avec attache légère très mince. Voir les dessins de Gaignières du temps de Charles V au cabinet des Estampes; je répète en insistant: tête très vraie, très naturaliste. — La statue est légèrement endommagée. C'est néanmoins une pièce très curieuse. Que je voudrais pouvoir vous montrer des photographies ou des moulages de tous ces monuments! En voici du moins quelques-uns. Regardez-les. C'est bien une école nouvelle qui surgit avec des caractères inattendus et qu'on a, bien à tort, regardée comme une continuation, comme une dégénérescence de l'école précédente.
Parlant de Jean II, M. de Guilhermy a dit dans la Monographie de Saint-Denis : « Les traits sont épais, lourds, dépourvus d'expression. Les sculptures de ce temps ne soutiennent pas la comparaison avec celles qui représentent les prédécesseurs de saint Louis. Il n'y a même pas de progrès dans l'exécution matérielle. »
Sans doute les figures du temps de saint Louis sont plus nobles, plus idéales. Nous le savons bien. Mais il ne faut pas comparer ces sculptures aux œuvres d'un passé avec lequel elles ont voulu rompre. Il faut les regarder comme un point de départ et les comparer aux œuvres de l'avenir. Il serait injuste et absurde, n'est-ce pas, de comparer l'école hollandaise du xvii" siècle aux primitifs italiens duxv®. Ce serait une double iniquité également préjudiciable
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aux deux parties. Le point de vue esthétique, absolu et unique, est toujours un mauvais conseiller. Condamné, quand on veut le faire rentrer dans le cercle de l'art gothique primitif et le juger d'après les règles et les principes de cet art, l'art du xiv® siècle sera au contraire réhabilité, si nous sommes assez clairvoyants pour comprendre sa signification et son langage et pour le rattacher à l'école qu'il inaugure d'une manière éclatante.
De même qu'à propos de Jean II, voyez à propos de Jeanne de Bourbon, l'esthétique de l'école nouvelle. La reine est morte à 40 ans, en 1377. C'était une femme intelligente, adorée du roi "Charles V, d'une bonté proverbiale. Elle n'est pas embellie, au contraire elle est vieillie en quelque sorte. Ce 'sont les côtés de bonhomie et de vulgarité que le sculpteur a mis en avant. Quelle opposition avec l'art du xiii" siècle ! Mais quelle préface à l'art du xv^!
L'auteur des deux statues des Célestins est encore inconnu. C'était certainement un artiste appartenant à ce groupe de maîtres célèbres employés par Charles ^' et parmi lesquels, à côté de Jean de Saint-Romain, le sculpteur de la V7* du Louvre, se comptaient tant de Flamands.
Si l'auteur nous est inconnu, il y a déjà longtemps que l'œuvre est célèbre. Elle a été vantée par Christine de Pisan qui nous parle précisément de cette statue de Jeanne de Bourbon : « En elîect que notre roi Charles fut sage artiste, se démontra vray architecteur, deviseur certain et prudent ordeneur, lorsque les belles fondations fist faire en maintes places, notables édifices beaulx et nobles, tant "d'églises comme de chasteauls et autres bastiments, à Paris et ailleurs; si comme assez près de son hostel de Saint Paul, l'église tant belle et notable des Célestins, si comme on la peut véoir, couverte d'ardoise, et si belle, et la porte de celle église a la sculpture de son ymage et de la royne s'espouse, moult proprement faite ». Comprend-on que le Trocadéro n'ait pas encore ces deux figures !
L'école de sculpture à laquelle appartiennent toutes ces têtes n'a pas été universelle : elle fut toutefois très répandue dans la France du Nord. Vous pourrez étudier à Saint-Denis, au Trocadéro, et dans le volume des photographies de M. Fichot, le carac-
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tère des plis. Ces plis sont sages et contrastent avec la multiplicité des plis que nous vous avons déjà signalée dans une figure de Sens datant de 1334, — multiplicité des plis étudiés sur nature que nous retrouverons à la fin du siècle ; multiplicité des plis dont nous constaterons l'existence dans les miniatures attribuées au même André Beauneveu.
Sans doute, par leur caractère réaliste, ces monuments inaugurent une façon nouvelle dans l'interprétation de la nature, dont je ne vous avais montré que de timides essais antérieurs. Mais ils se rattachent sans solution de continuité à tout l'art postérieur. Depuis cette manifestation définitive, le développement de notre école est régulier logique, ininterrompu, jusqu'à la période la plus accentuée de la Renaissance.
Le XIV® siècle est en quelque sorte une vaste chaudière dans laquelle bouillonnent tous les éléments qui doivent constituer la Renaissance et où notre art national, comme le vieil Eson, allait reprendre vie ; c'est un creuset dans lequel s'affinent et se combinent les alliages qui composeront bientôt le pur métal de l'art du XV® siècle. Depuis que le monde n'est plus romain, deux arts ont seuls régné en Occident. Le premier est celui qui, parti des débuts de l'art roman, à la fin du xi'" et au commencement du xii" siècle, a trouvé son expression la plus élevée dans la seconde moitié du XIII® siècle et dans les premières années du xiv®.
Le second est celui dont j'ai entrepris de vous démontrer les origines : son mouvement en avant commence pendant la seconde moitié du xiv® siècle dans la France du Nord, et avec une grande intensité. Il parviendra à son point culminant au xv® siècle et au commencement du xvi®. L'un est l'art du moyen âge; l'autre, celui de la Renaissance, Depuis, il n'y a pas eu dans l'Europe occidentale d'autre art original et personnel que ces deux arts-là.